ROUTE 51. D'HÉ AS AU CIRQUE DE TROUMOUSE
son enceinte. Le pic de Troumouse réunit les deux branches du croissant; rien ne voile ses brillants glaciers, ses noires saillies, ses deux oliélisques d'égale hauteur, qu'on appelle les Sœurs de Troumouse; il semble régner seul sur le vaste cirque ouvert k ses pieds. Ce cirque serait un gouffre s'il n'était immense : il n'a jamais moins de huit à neuf cents mètres de haut, mais il a plus de deux lieues de circuit; l'air est libre, le ciel ouvert, la terre parée de verdure ; de nombreux troupeaux s'égarent dans cette étendue dont ils ont peine h trouver les limites; trois millions d'hommes ne la rempliraient pas, dix millions auraient place sur son ampliithéâtre; et ce vaste amphithéâtre, cette vaste plaine, c'est à la crête des Pyrénées qu'on les trouve, c'est cl 1800 met. d'élévation absolue, c'est au fond d'une gorge hideuse où le voyageur se glisse en tremblant le long d'un misérable sentier dérobé aux précipices. »
De la chapelle d'Héas an port de la Canaou.
d à 5 h. de niarclie.
Pour aller au port de la Canaou , il faut, au delà du cirque, remonter le second bras de la vallée parcouru par le Gave de Maillet. Rien n'égale la désolation de ce ravin.
Dans tout le trajet on ne trouve pas un gazon, pas un mètre de terrain solide. Ce ne .sont que graviers mouvants, pierres entassées , neiges durcies, où l'on ne fait un pas en avant qu'au risque d'en glisser dix en arrière. L'entrée même du port est peut-être ce qu'il a de plus difficile; il suffit d'un coup de vent pour la rendre périlleuse, d'un peu de
neige pour la rendre impraticable.
Cette entrée n'est autre chose qu'un canal fort étroit et fort incliné, une véritable gouttière resserrée entre les deux bastions, et qui vomit tour à tour des torrents, des lavanges et des ])ienes. Elle a donné son nom au port : dans l'idiome du pays, Canaou signifie canal.
Du haut de la crête , le regard plonge dans les profondeurs de la vallée de Pincda, appelée aussi par les montagnards Béousse (en espagnol Biclsa ) ; on y voit comme au fond d'un gouffre les prairies qu'arrose la Cinca , et les bois voisins de l'hospice; les plaines de l'Espagne apparaissent au loin par l'ouverture du col de Siscle ou de Fanlo; à g.
s'allongent les montagnes du Port- Vieux; à dr., le Mont-Perdu et ses vastes glaciers se dressent à 18(K1 met. au-dessus de la vallée.
La pente est excessivement rapide du cAté de l'Espagne, et l'on descend sans aucun repos des neiges du sommet aux pelouses de la base.
Il faut 3 heures pour monter du val (le Pineda au port de la Canaou, tandis qu'il suffit de 1 h. 1/2 pour gravir le col du côté de la France :
ainsi la pente du versant méridional est deux fois plus forte que celle du versant septentrional. Au pied de la montagne se trouve Vhospice, refuge' très-nécessaire pour ceux qui se hasardent dans ces redoutables défilés : car, jusqu'au village de Pineda, situé dans la gorge qui fuit au S. E., entre la haute chaîne et un énorme contre-fort du Mont- Perdu, on ne marche pas moins de 6 h. sans trouver d'habitations.
Pourvoir Voitlede B(^ousse, creusée à la base du Mont-Perdu, et le lac d'où tombe la Cinca, il faut s'arrêter h l'hospice de Pineda.
ITINÉRAIRE DES PYRÉNÉES
De l'Iiospice de Pineda ;\ Bielsa, on compte 3 h. La vallée que Ton descendes! tantôt aride, tantôt boisée. Les habitants de la vallée dHéas vont y chercher pendant l'hiver le bois qui leur est nécessaire pour se chauffer, et ils passent le col avec une charge de 60 kilog. Souvent ils s'enfoncent jusqu'à mi-corps dans la neige avec leur fardeau.
Bielsa est à 8 à 9 h. de Fanlo (V. R. ôO) et à 12 h. de Venasque
S Héas à Gavarnie par le Conmélie.
Sentier de montagnes , 3 h.
Après avoir descendu la vallée d'Héas à une certaine distance en .suivant la base septentrionale de la montagne d'Héas, on monte pour aller traverser la vallée d'Kstaubé au-dessus de la cascade. Alors on contourne par un sentier facile, à travers de beaux pAlurages , les flancs du Coumélie. En face, on voit
Gavarnie. On fera luen de prendre denx guideszchaqucguide route 10 fr. par jour.
Le Mont-Perdu, la plus haute cime des Pyrénées après la Maladetta, a :a'>i met. d'élévation; il est situé en Espagne, au S. de l'axe de la chaîne et tle la ligne de séparation des eaux.
11 était regardé comme inaccessible avant que Ramond, l'intrépide explorateur des Pyrénées, fi1t parvenu h en gravir le sommet , le 2 août 1802. Il lui fallut trois voyages pour atteindre la cime; les montagnards ne l'avaient jamais escaladé et n'y connaissaient pas de chemin; ils égaraient Ramond (juand ils essayaient de le conduire; ce fut lui qui les guida.
Ouaiid on suit la même route que Ramond, il faut jiasser par la vallée d'Kstaubé, qui débouche du côté du S. dans la vallée dlléns (V.R. 51.) Le sentier difficile ([ui la remonte a reçu le nom de Passet des Glotirirtû's. Quand elle s'élargit , elle
le vallon d'Aquila , les blocs épars sur les flancs du Cambelong, la devient plus riante. Ses divers basgorge au fond de laquelle mugit le sins sont recouverts d'excellents pA-
Gave d'Héas. Quand on est parvenu à peu près au-dessus du village de *Gèdre, on tourne à g. ; on passe audessus du Chaos, et bientôt on voit du côté du S. se développer peu à peu l'arc immense du cin(ue de Gavarnie (V. K. 49). C'est un des beaux spectacles de la chaîne des Pvrénées.
Des flancs du Coumélie, on descend, par un sentier en zigzag qui offre d'admirables points de vue, au V. de Gavarnie.
2 joïirs. I" jour, de Gavarnie à la cabane de Gaulis; 2* jour, ascension etreiom- à
turages , visités chaque année par de nombreux troupeaux. Elle se termine au pied des montagnes qui forment la base du Mont-Perdu. Son troisième et dernier bassin est dominé par un cinpie moins considérable, mais, dans son genre, aussi intéressant que ceux de Gavarnie et de Troumouse.
a II a, ditM.de Chausenque, des beautés qui lui sont propres. Le gradin inférieur, peu remarquable par son irrégidarité, .soutient une large terrasse d'un plan très-incliné jus(iu'au pied des murailles qui , dans tout leur développement, sur leurs vastes parois, n'offrent que deux sillons assez marqués pour mériter le nom de brèches; à l'ex-
trémité de l'E., le part de PitK'dr, large et profondément taillé, forme l'une des plus belles portesqui soient ouvertes dans le faîte des Pyrénées, o Le sillon de dr. n'est qu'une affreuse glacière, toujours inaccessible, ayant à sa base deux pyramides accolées, d'où part un autre glacier qui, suivant le pied des escarpements, monte jusqu'à la brèche d'Astazou, où. il se joint sans doute avec ceux qu'on voit à son revers. Cette cime si altière, vue de Gavarnie, est l'extrémité occidentale des murailles qui, de ce côté, vont toujours s'exhaussant , en conser\ant leurs têtes aplaties , leurs formes régulières et verticales. L'autre sillon, plus large, se montre en face rempli d'un glacier presque aussi rapide, jusqu'à la brèche dominée par un sourcilleux roc tronqué ; c'est le glacier de Tuquerouye, que Ramond a escaladé.
Un coup d'œil jeté sur sa forte inclinaison et sur ses parois à pic me convainquit qu'il n'avait pas exagéré les difficultés de cette audacieuse ascension. En bas se trouve la grande borne, masse conique qui ailleurs serait une montagne. A g. , les murailles moins entières se hérissent de pointes et de sillons jusqu'au port de Pinède, où le gradin aboutit de nouveau, en longeant le bas d'un autre glacier logé dans une large anfractuosité. Ce passage est commandé au N. par la cime hardie du pic d'Estaubô, qui le sépare d'un autre plus élevé et moins praticable, nommé \e Port-Vieux, communiquant aussi avec la vallée de Béousse , et auquel succède une file de sommets jusqu'au pic des Agudes, vers Héas. Du côté de l'O. , une arôte dégagée du flanc de l'Astazou s'interrompt à la brèche
de ce nom pour monter au picd'Allanz, semblable à une tour; pui.5, redescendue à la Portelle ou brèche d'Allanz, elle se prolonge par le col facile du Sombra jusqu'au pied du c»^ne terminal du Piméné.
a Dans la partie g. du cirque , oi\ la muraille inférieure dégénère en un rude talus, on voit de légers zigzags le gravir : c'est le chemin du port. »
Ramond raconte ainsi ses dangers et ses fatigues lors de la seconde tentative qu'il fit pour escalader le Mont-Perdu.
« .... Nous approchions de cette rampe, et depuis longtemps je considérais le glacier avec quelque souci. Il avait l»eaucoup changé depuis mon premier voyage. Plus de neige : sa surface était nue et n'offrait pas un point sur lequel le pied pilt laisser son empreinte. Le milieu s'était pxcavé. Deux grandes crevasses le parcouraient de haut en bas, et vers les deux tiers de sa hauteur je remarquai une dépression transversale qui augmentait considérablement l'inclinaison de la partie supérieure. Nous ne pûmes même l'aborder de front : il fallut le prendre de côté , et à la moindre incUnaison il était déjà dangereux.
Les crampons n'y mordaient pas, et nos bâtons ferrés, appuyés de toutes nos forces, y laissaient à peine la trace de leur pointe. Au reste, nous étions munis de bons instruments pour fendre la glace , et dès lors on fut obligé de les mettre en fpuvre. Mais le travail était des plus rudes, et nous n'avions pas seulement la liberté de le diriger à notre gré.
a Le glacier se creusait en gouttière : au milieu, on le voyait tout criblé de crevasses et de trous: il
ITINERAIRE DES PYRENEES
fallait s'en éloigner, sans cependant se rai»i»rocher des bonis, qui se redressaient au voisinage des rochers; nous étions donc réduits à gravir en ligne droite, entre les deux écueils que nous avions à éviter. C'était une échelle de glace à monter; point de zigzags à tracer; rien qui dissimulât l'inclinaison; et l'inclinaison augmentait sans cesse , comme le précipice s'approfondissait toujours.
« Nous marchâmes plus de deux heures dans cette position, et nous n'avions fait encore <}ue le moins difficile. Nous approchions de la bosse que le glacier formait audessus de la dépression dont j'ai parlé. Cette bosse, on ne savait par où la prendre, et nous étions au terme de nos expédients. Rondo proposa de la tourner en montant sur le bord (jue nous avions si soigneusement évité.
a II faut savoir ce que c'était que ce bord : c'était une arête en tranchant de couteau, séparée du rocher par un large intervalle qui s'ouvrait en entonnoir dans les cavités du glacier. Cette proposition qui, une heure plus tôt, nous aurait paru dérisoire, était en ce moment la seule qui nous offrit un moyen de sortir honorablement de cette périlleuse aventure,
c Une douzaine de degrés que nous taillùmes presque à pic nous portèrent sur ce bord, qu'il fallut écrêter avant d'y poser le pied, et sonder à grands coups pour s'assurer qu'il était capable de nous porter. En sondant et en écrêtant toujours, nous réussîmes à faire treize pas en vingt minutes, montant en équilibre sur une ligne glissante, le précipice derrière et des deux côtés. Une pareille position, et sur-
tout une pareille lenteur, étaient bien propres à refroidir le courage.
Cependant, après ces treize pas, il fallut s'arrêter et délibérer encore.
«Durant cette inaction, qui devenait d'autant plus pénible qu'elle se prolongeait davantage, je voyais voltiger de rochers en rochers le grirapereau de muraille que Saussure a vu de même aux approches du Mont-Blanc; je le rencontrais toujours sur le penchant des précipices, et d me rappelait tous ceux que j'ai vus. La mouciie apiforme vint se poser auprès de moi , et nettoyer ses petites ailes, dont nous étions réduits à envier la puissance.
Trois autres insectes vulgaires, la punaise équestre, la forlicule commune, et le huitième bupreste de Geoffroy, rampaient sur la glace, où ils étaient moins déplacés que nous.
tt Frofoiule obscurité des causes finales! désolante disi)roportion des facultés et des moyens ! l'homme mesure les cieux, et il est attaché h la terre; il pèse l'air où l'aigle se balance : l'aérostat y crève et précijiite l'observateur; un frêle insecte se joue ici, et moi j'y rampe I... Je fus tiré de cette désagréable rêverie par un accident plus désagréable encore.
a Le guide novice que nous avions amené de Baréges déclara que la tète lui tournait, et (ju'il était au moment de se précipiter. Il se trouvait sur le devant : il fallut le mettre entre nous, et l'on comprend ce que cette opération avait de dangereux et de difficile sur une ligne sans largeur, et qui était exactement la ligne géométrique.
Le mouvement que cela occasionnil fit tomber du sac de mon Laurens ma lunette et ma boussole; elles
roulèrent ensemble dans le creux qui nous séparait du rocher.
tt Le brave Rondo voulut y descendre; j'essayai en vain de l'en dissuader. Nous étions munis de cordes, sur lesquelles il fondait son espérance. Il se glissa dans la fente et pénétra dans les cavernes intérieures, où il trouva la boussole.
Nous lui jetâmes la corde; il s'en ceignit, et il fallut l'extraire avec effort d'un étranglement où son poids l'avait fait couler en descendant.
a Mon Laurens prétendit y descendre à son tour. Nous l'en tirâmes de môme; et certes ceux qui lirêtaient secours n'étaient pas dans une position moins critique que ceux qui le recevaient. Il ne rapporta rien : j'avais perdu une excellente lunette, mais nous avions trouvé dans l'action une nouvelle confiance en nos forces, et nous fîmes encore une trentaine de pas sur la crête, prenant à peine le loisir de l'ébrécher.
a Cependant à chaque instant cette crête nous exposait à de nouveaux hasards. Deux fois nous fûmes arrêtés par des saillies de rochers qui se projetaient en avant et nous barraient le chemin. On ne pouvait ni monter ni descendre; il fallait se plier autour de ces saillies, au risque de perdre l'équilibre et de se précipiter. Bientôt il fut tout à fait impossible de passer outre, et nous n'eûmes plus d'autre refuge que ces mêmes rochers qui , la première fois, avaient paru inaccessibles. Ils sont, il est vrai , taillés en degrés par les coupes crojsées des couches et des tranches; mais pour concevoir la disposition de ces degrés, qu'on se figure d'abord une rampe d'escalier, dont les marches
seraient })resque toujours plus hautes que larges, et qu'on aurait redressée , de façon que l'angle d'inclinaison eût augmenté d'un tiers; qu'on ajoute ensuite à cette idée celle de toutes les irrégidarités et de toutes les dégradations que peut occasionner un pareil redressement dans une pareille structure; l'incertitude où nous étions de ce que nous trouverions plus haut; la prévention que devait exciter l'infructueuse tentative des guides de Coumélie; et l'on jugera de quel œil nous regardions la dernière ressource qui nous restait. Ce fut là pourtant qu'il fallut se hisser de gradins en gradins. Le premier y était poussé par le second, et, une fois accroché, il lui prêtait la main à son tour.
a Les risques étaient au moins égaux, si même le désavantage n'était pas du côté des derniers.
Ceux qui gravissaient en avant ne pouvaient faire un faux pas (jui ne compromît le reste de la troupe, ni ébranler un quartier de terre qui ne volât sur la tête des autres. Je fus moi-même blessé assez grièvement par un de ces débris contre lequel je ne pus me roidir, puisque ma position ne me permettait pas de l'éviter. Cette dernière escalade dura plus d'une heure, et ce que nous courûmes de dangers dans ce voyage apprendra à quiconque voudra aborder le Mont-Perdu par cette route qu'elle n'est praticable qu'au gros de l'été, et tandis que les glaciers sont encore couverts de neige .
Un mois auparavant, nous n'avions pas employé deux heures à la monter, et ce n'avait été qu'un jeu pour ceux qui avaient la moindre expérience des montagnes. Aujourd'hui elle en exigea cinq, et dans ces
ITINÉRAIRE DES PYRÉNÉES
cinq heures, pas une minute oi\ nous n'eussions couru risque de la vie.
a Nous approchions enfin du sommet de la crête; il ne restait i>lus qu'un petit nomhre de degrés à monter, et le redressement des couches en adoucissait déjà la pente. Je regardai mes compagnons; aucun n'avait <lonné des signes de crainte, mais aucun ne donnait des signes de joie. Une sorte de tristesse, produite par une longue anxiété, laissait k peine apercevoir ce que la vue du Mont-Perdu nous préparait de dédommagement. Après tant de plans inclinés, de rochers droits, déglaces si perfides, nous ne sentions d'autre besoin que celui d'un peu de terrain plat, où le pied pût se reposer sans délibération ; mais ce terrain, nous ne le touchions pas encore, que déjà la scène changea et que tout fut oublié. Du haut de ces rochers, nous considérions avec une muette surprise le majestueux spectacle qui nous attendait au passage de la brèche. Nous ne le connaissions pas ; nous ne l'avions jamais vu; nous n'avions nulle idée de l'éclat incomparable qu'il recevait d'un beau jour. La première fois, ce rideau n'avait été que soulevé : le crêpe suspendu aux cimes répandait le deuil sur les objets mêmes qu'il ne couvrait pas. Aujourd'hui, rien de voilé: rien que le soleil n'éclairât de sa lumière la plus vive : le lac, complètement dégelé, réfléchissait un ciel tout d'azur; les glaciers étincelaient, et la cime du Mont-Perdu, toute resplendissante de célestes clartés, semblait ne plus appartenir à la terre. En vain j'essayerais de peindre la magique apparence de ce tableau : le dessin et la teinte sont également étran-
gers à tout ce qui frappe ha])ituellement nos regards. En vain je tenterais de décrire ce que son apparition a d'inopiné, d'étonnant, de fantastique, au moment où le rideau s'abaisse, où la porte s'ouvre, où l'on touche enfin le seuil du gigantesque édifice. Les mots se traînent loin d'ime sensation plus rapide que la pensée ; on n'en croit pas ses yeux ; on cherche autour (le soi un appui, des comparaisons : tout s'y refuse h la fois; un monde finit, un autre commence :
un monde régi par les lois d'une autre existence. Quel rejms dans cette vaste enceinte, où les siècles passent d'un pied plus léger qu'icibas les années! Quel silence sur ces hauteurs, où un son, quel qu'il soit, est la redoutable annonce d'un grand et rare phénomène! Quel calme dans l'air et quelle sérénité dans le ciel! Tout était d'accord, l'air, le ciel, la terre et les eaux, tout semblait se recueillir en présence du soleil, et recevoir son regard dans un immobile respect.
a En comparant l'imposante symétrie du cirque au désordre hideux qu'il ofl'rait lorsqu'une brume épaisse se traînait autour de ses degrés, nous reconnaissions à peine les lieux que nous avions parcourus.
Ce n'était plus la lourde masse du cylindre qui fixait exclusivement les regards. La transparence de l'air rectifiait les apparences qu'avait brouillées l'interposition de la nue; la cime principale était rentrée dans ses droits; elle ramonait à l'unité toutes les parties de cet immense chaos : jamais rien de pareil ne s'était offert à mes veux. J'ai vu les Hautes-Alpes; je les ai vues dans ma première jeunesse, h cet âge où l'on voit tout plus l>eau et plus
grand que la nature; mais ce que je n'ai pas vu, c'est la livrée des sommets les plus élevés revêtue par une montagne secondaire. Ces formes simples et graves, ces coupes nettes et hardies, ces rocliers si entiers et si sains, dont les larges assises s'ahgnent en murailles, se courbent en amphithéAtres, se façonnent en gradins, s'élancent en tours, où la main des géants semble avoir appli(|ué l'aplomb et le cordeau : voilà ce que personne n'a rencontré au séjour des glaces éternelles; voilà ce qu'on chercherait en vain dans les montagnes primitives, dont les flancs déchirés s'allongent en pointes aiguës et dont la l)ase se cache sous des monceaux de débris. Quiconque s'est rassasié de toutes leurs horreurs trouvera encore ici des aspects étranges et nouveaux; du Mont-Blanc même il faut venir au Mont-Perdu. Qnand on a vu la première des montagnes graniti(iues, il reste à voir la première des montagnes calcaires. »
Enfin la troisième tentative de Ramond réussit. Sa première station fut au port de Pinède, sur le sommet de la muraille qui domine auS.lecinjued'^sfaj/ix'', à 2066 met.
de hauteur. Là il se trouvait exactement au même niveau que le col de Fanlo, (jui s'ouvre au S. de l'autre côté de la vallée de Béousse.
a Mais en vain nous étions à la hauteur du col de Fanlo; il fallait descendre, et descendre beaucoup, pour y remonter. Nous nous dirigeâmes obliquement vers les énormes murailles qui soutiennent le lac du Mont-Perdu ainsi que sa terrasse, et nous arrivâmes au point d'où le torrent de décharge se précipite en une épouvantable cataracte jusqu'au fond de la vallée de Béousse.
Là se trouve un petit plateau trèsherbeux, mais très-incliné. Nous y rencontrâmes un berger avec lequel nous passâmes la nuit, environnés de la vapeur des cascades et l'orage grondant de toutes parts autour de nous.
a Le premier travail de la matinée fut de traverser le torrent de décharge du lac. Sa profondeur, sa rapidité, surtout le froid de l'eau, rendent cette opération assez difficile. Du torrent jusqu'au col de Aïsde ou de Fanlo, nous n'éprouvâmes d'autre difficulté que celle de la forte inclinaison des pentes.
a C'est à l'occident du col de Niscle que se montrent les premiers étages du Mont-Perdu, et ils s'annoncent tout à coup avec une fierté qui prépare dignement aux avenues de sa cime. Quatre ou cinq terrasses empilées les unes sur les autres forment autant de degrés, dont les marches sont comblées en partie ou de neige ou de débris, qui facilitent un peu l'accès de ces murailles, autrement inaccessibles. Les premiers de ces débris sont d'assez gros blocs.
Ils paraissent appartenir au prolongement de la couche parasite de grès qui couronne la montagne de Niscle.
a J'outre-passai ces blocs en peu de temps, et, en continuant à m'élever obliquement du N. E. au S, 0., c'est-à-<lire dans une direction qui coupait à peu près à angle droit la direction générale des bancs, j'atteignis bientôt les ruines qui appartiennent à la continuation des couches dont le corps même de la montagne de Niscle est formé.
o Nous employâmes près d'une heure à traverser ces débris, et cette partie du voyage nous excéda de fatigue, par l'cfTort qu'il fallait
ITINÉRAIRE» DES PYRÉNÉES
faire tant pour gravir des pentes fort inclinées, que pour lutter contre la tendance qui entraîne incessamment ce terrain mobile vers le précipice. Enfin, nous parvînmes à la terrasse supérieure, et nous nous trouvâmes sur une bande de rochers qui forme d'abord une étroite arête, mais qui, s'élargissant peu à peu, conduit commodément et de plainpied à une espèce de vallon où commencent les glaciers dont le pic est entouré. Bientôt après nous étions sur le pic. Vers le haut, l'épaisseur des neiges est peu considérable, parce que la forme tranchante du faîte de la montagne n'en souffre point l'accumulation. Au sommet, eues ne m'ont pas paru avuir plus de 3 met. de profondeur. Leur consistance est rare et légère, et elles ne recèlent que peu ou point de glace, attendu que les dégels sont ici de trop courte durée pour les imprégner d'eau, et que la jilus petite quantité qui se forme durant les plus beaux jours de l'été s'écoule promptement le long des deux versants. Mais sur la pente septentrionale, ces mêmes neiges prennent peu à peu de la solidité, et se transforment bientôt en un vaste glacier qui descend jusqu'au bord du lac, et dont la hauteur verticale est d'environ 800 met.
« Au S. , au contraire , le sol du pic était à découvert : ce qui résulte moins de l'action de la chaleur que de l'extrême roideur de l'escarp^ment, les neiges ne pouvant sy soutenir; elles tombent continuellement du haut de la montagne sur un talus situé à6U0 ou 700 met. audessous, et elles forment un glacier assez considérable pour résister à la chaleur directe et réverbérée à laquelle cette situation l'expose.
« Au N. , s'élèvent les montagnes primitives qui constituent l'axe de la chaîne. Leurs cimes aiguës et déchirées s'enchaînent étroitement, et forment une bande de plus de 4 myriamètres d'épaisseur transversale, dont l'élévation intercepte totalement la vue des plaines de France. Telle est de ce côté l'insensible progression des abai.ssements, que cette large bande se compose de sept h huit rangs de hauteur graduellement décroissante, et que le Pic du Midi de Bagnères, qui^se trouve au dernier rang visible , n'est encore qu'à oOO met. au-dessous du Mont-Perdu.
« Au S., le spectacle est bien différent. Tout s'abaisse tout d'un coup et i\ la fois. C'est un précipice de 1000 à 1100 met., dont le fond est le sommet des plus hautes montagnes de cette partie de l'Espagne.
Aucune n'atteint à 2S00 met. d'élévation absolue; elles dégénèrent bientôt en collines basses et arrondies, au delà desquelles s'ouvre l'immense perspective des plaines de r Aragon. »
Depuis Hamond, une route plus courte a été découverte; on gravit maintenant le Mont Perdu par son versant méridional. On part de davarnie (V. page 30ô) , on monte à la brèche de Roland (V. page 308), et Ion va coucher à la cabane de Gaulù (1 h. 30 m.) située à la base môme du Mont-Perdu. De ce côté, il n'y a pas de glaciers à franchir; mais, vers la cime, après avoir longé la base d'une montagne appelée 3'our de (.aulix, il faut gravir des pieds et des mains à travers trois fissures de rochers dont les escarpements sont presque verticaux. Le dernier |)assage est le plus dangereux.
ROUT^ 53. DE GEDRE A ARAGNOUET.
DE CÈDRE A ARAGNOUET.
7 h. environ. 4 h. pour monter, 3 h.
p<nir descendre. Chemin de piétons, as gez difflcile par le mauvais temp?. Un guide esi nécessaire.
.■t. Par l0 col de C'«mblelle.
On suit d'abord le chemin dHéas jusqu'au pont qui traverse le Gave (le Cambielle. On le quitte alors pour s'engager dans la vallée aride et nue d'où descend ce torrent, et que l'on remonte dans la direction de l'E. entre le Carabelong (2400 met.) au S. et le Pic Long (3195 met.) au N. Le col est à '2Ô95 met., dominé à g. par le Pic Long et à dr. jwr le Cambielle (3173 met.); on y trouve presque toujours de la neige. Une descente excessivement roide aboutit au fond de la vallée sauvage du Badet, où le sentier rejoint celui qui tient d'Héas et qui va être indiqué.
B. I*ar Hess et les AlKitlllons.
7 à 8 h. de mairhe. DHéas à Aragnoucl, il n'y a pour ainM dire aucun chemin tracé. Ce passage, préférable à celui du col de Camhielle, à cause de la vue, est peu fréqiienié, si ce n'est à certaines rfx>que«j de l'année, par les pèlerins de la vallée d'Aure qui viennent à Héas.
Les meilleurs guides de Laz ne le connaissent pas. — En 1857, j'aurais vainement essayé de le découvrir avec un {iuide qui se vantait de le connaître, sans l'assistance d'un berger, nommé Marc (îaltardon , demeurant à Héas , que je recommande à tous les touristes désireux d'explorer hors des sentiers baUus les montagnes voisines.
En quittant Héas, on gravit la montagne qui domine la chapelle au N. E. Aucun arbre n'ombrage cette cote e.scarpée et pierreuse.
Après 45 min. d'une moulée roide.
on atteint un vallon supérieur, dominé par des montagnes nues et tristes et arrosé par le Gave d'Aquila. Des bergers de Lourdes viennent chaque année faire paître leurs troupeaux sur ces pâturages, où se trouvent souvent réunis plus de 20 000 moutons, brebis et agneaux. De misérables chalets y ont été construits près de la fontaine de Notre-Dame. Continuant à s'élever par une pente assez escarpée, et, laissant à g. une petite cascade , on atteint en 45 min. (1 h. 30 min.
d'Héas) un premier col d'où l'on jouit déjà en se retournant d'une belle vue sur le Coumélie, le Montferrand et le Piméné, mais d'où l'on aperçoit devant soi un vaste cirque de pierre d'un aspect désolé.
A dr. , on est dominé par les montagnes qui ferment de ce côté le cirque de Troumouse. De ce point il faut encore l h. de montée roide (les pierres de la chaîne que l'on gravit forment des escaliers) , pour s'élever jusqu'à la crête de ce cirque qui, large à peine de 30 à 40 cent., sétend à peu près à la même hauteur (2390 met.) du pic des Aiguillons 0X1 Aiguillous (2969 met.) jusqu'à la Salelte d'Estoum. Il n'y a pas de col dans le sens propre de ce mot; on passe où l'on veut, c'est-à-dire où l'on peut. La vue est fort belle; on aperçoit le Coumélie, le Saubé, le Piméné, le Montferrand, le cirque de Marboré, la brèche de Roland, le Mont-Perdu, le Vignemale, les montagnes du cirque de Troumouse , de la vallée d'Aure, le Iladet (3165 met.), etc.
La desrente est encore plus roide que la montée. Quelques flaques de neige la rendent tantôt plus facile, tantôt plus difficile. Aux pierres éboulées succèdent les gazons. Eu
ITINÉRAIRE DES PYRENEES
I h. cependant on atteint le fond liun vallon nu, triste, solitaire, jtarsemé de pierres tombées des flancs escarpés des montagnes de g. , où le port de Cambielle attire les regards par sa dépression neigeuse.
Un ne doit pas continuer à suivre le torrent, car on arriverait à des escarpements difficiles et dangereux.
II faut le traverser pour se diriger à dr. et gagner des pâturages d'où le sentier, désormais bien tracé, descend par une pente roide à un pont jeté sur le Badet. Dans cette descente, on remarque surtout Tinclinaison extraordinaire des montagnes qui dominent la rive g. du
Badet.
Le premier groupe d'habitations que l'on rencontre se nomme le Flan. Il se trouve à 2 h. du col et à 1 h. d'Aragnouet, où Ion peut se procurer un asile très-insufUsant chez le maire (V. la vallée d'Aure , H. 61).