ROUTE 69. DE TOULOUSE A BAGNÈRES DE LUCHON
vendu d'abord comme esclave, fut acheté ensuite par une dame anglaise qui lui rendit la liberté. Dès ce moment, il jura de ne vivre que pour la vengeance, et commença contre les Sarrasins une guerre de partisans , dans laquelle il remporta plusieurs succès. Cependant, revenu de la frontière pour aller recevoir de Charlemagne le titre de duc, il fut bientôt rappelé dans le midi de la France par une invasion de Sarrasins, qui venaient venger la conquête de la Catalogne. Il les attaqua devant Angonia, les repoussa d'abord; mais, blessé d'un coup de javeline , il tomba ; les ennemis revinrent à la charge, le tuèrent, firent un grand massacre des chrétiens et prirent d'assaut la ville d'Angonia. La place fut livrée aux flammes, et les habitants furent égorgés : de là le nom de Martes ou Martres j ville des Martyrs, dont saint Vidian est devenu le patron. La fontaine où il lava ses plaies avant de mourir a conservé le don miraculeux de guérir certaines infirmités, et les mousses qui recouvrent ses murailles sont, pour ses fervents adorateurs, des traces indélébiles de son sang.
En l'an 1015, on éleva en l'honneur de .saint Vidian un prieuré dont il ne reste plus aujourd'hui qu'une grosse tour carrée. L'égUse date du xiV siècle; c'est un vaste vaisseau à une seule nef et à six travées, terminé par un chevet à pans coupés et surmonté d'une tour carrée à la base , octogonale au sommet, que termine une flèche hardie entièrement construite en pierre, foudroyée le 6 août 1857.
Dans l'intérieur, on voit un beau sarcophage du vi' siècle assis sur quatre colonnettes ; il sert de fonts
baptismaux. On y remarque auss' une petite chapelle romane du xm* siècle, consacrée à saint Vidian. La ville se construisit, au xiv* siècle, une enceinte de fossés et de murs dont les boulevards modernes désignent encore la circonférence.
En 1826, un orage ayant ravagé le champ d'un paysan, celui-ci découvrit des fragments de statues, de bas-reliefs et de bustes dignes des beaux temps de la sculpture antique; on les envoya au Musée de Toulouse. C'est également dans ce Musée que se trouve une horrible statue trouvée dans l'église de Martres , et représentant une femme accouchant d'un serpent qui lui suce les mamelles.
Martres ne se distingue aujourd'hui que par ses nombreuses fabriques de faïence.
Au sortir de Martres, on traverse le ruisseau le Palas , et près du v. de
4 kil. (64 kil.) Boussens (378 hab.), on laisse à dr. le bassin de retenue du canal de Saint-Martory à Toulouse, dont l'origine se trouve à 6 kil. en amont. Aussitôt après avoir traversé le canal , on arrive en face de l'embouchure du Salât, dont on voit la riante vallée remonter, au S. E. , dans la direction de Saint- Girons, puis on traverse la Noue en deçà de
3 kil. (67 kil.) Mancioux, v. de 628 hab., situé sur les débris d'une ancienne mansio des Romains. Dans le voisinage, on exploite une carrière de marbre.
Ici, les escarpements de la rive g. se rapprochent tellement de la Garonne que la route est en partie taillée dans le roc, et que le chemin de fer sera obhgé de passer sur la rive dr. du fleuve, qui , devenu plus étroit , mugit contre les rochers
ITINÉRAIRE DES PYBÉNÉES.
comme un torrent des montagnes.
Sur le sommet de la hauteur, s'élèye le beau château de Montpezat, dont les remparts crénelés sont en parfait état de conservation. Un donjon de 7 met. de façade , muni de sa basse-fosse et de sa porte d'accès , au premier étage , dresse sa masse énorme dans l'angle S. 0. de l'enceinte. Du temps de Froissard « était une tour sur le chemin entre la roche et la rivière , et dessous cette tour, sur le passage , une porte de fer coulisse , et pourraient six personnes garder ce passage contre tout le monde ; car ils n'y peuvent que deux chevaucher de front entre les roches et la rivière. »
3 kil. (70 kil.) Saint-Martory , b. de 1105 hab. , n'est qu'une longue rue assez étroite, dont les maisons sont pressées entre la montagne et la Garonne. Comme Martres, elle a dû son nom aux massacres que les Sarrasins firent dans ce pays pendant les guerres du ix* siècle. Ses fortifications ont complètement disparu; l'arc de triomphe qu'on voit sur l'emplacement d'une ancienne porte date du xviii* siècle. Le pont de pierre jeté sur la Garonne , vers le milieu de la ville, offre un aspect pittoresque. C'est; immédiatement au deh\ de ce pont que commence le canal de Saint-Martory à Toulouse.
A peu de distance do Saint-Martory ^ on longe le pied de la montagne abrupte de Lescalère. puis on entre dans une autre plaine, lit d'un vaste lac qui s'écoula jadis par le défilé de Saint-Martorv. Le tracé du chemin de 1er, qui, près de Mancioux, a j>assé sur la rive dr. , passe de nouveau sur la rive g.
1 kil. (72 kil.) LesHle , v. de 76R hab. , situé sur fa, rive g. du Jn ou
loc, à près (le 1 kil. en amont de son embouchure. Le clocher moderne de l'égUse renferme un ancien retable en relief assez bien sculpté , représentant la mort de Jésus-Christ et saint Jacques imploré par des pèlerins. Ce retable, qui date probablement du xv siècle, a dû être fait en accomplis.sement 4'un vœu de quelque riche pèlerin , à son retour de Saint-Jacques de Compostelle.
4 kil. (76 kil.) Beauclialot , v. de .506 h., offre quelques débris de remparts dominés par une tour carrée.
Ici la route fait un coude, et, se dirigeant en droite ligne vers l'O. , traverse la rivière du Saumès, puis gravit le plateau qui domine la Garonne du côté du N. , tandis que le chemin de fer continue à longer la rive g. du fleuve. De ce point , on voit très-bien, sur un rocher situé de l'autre côté de la Garonne, les ruine» du château de Montespan (V. R. 79). Après avoir laissé à g., dans la plaine , le village de Laharthe-lnard^ on aperçoit, de l'autre côté de la Garonne , les ruines du château de Point is-Inard (V. R.
On laisse ensuite â dr. Sararlliès, v. de 2G0 hab.; puis à g. divers hameaux et Estancarbon^ v. de .508 hab. avant d'atteindre
12 kil. (88 kil.) Saint-Gaudens (Hôtels : de France, du Nord) , capitale de l'ancien pays du Nébouzan , aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement de la Haute-Garonne, V. de 5058 hab. , située sur une éminencc qui domine de 100 met. env. la rive g. de la Garonne. Elle doit son origine â l'établissement religieux de ce nom, fondé en 10.38. D'après la légende , elle s'appelait d'abord Mas de Saint-Pierre i mais un jeune
ROUTE è9. SAINT-GAUDENS.
pitre rtohiraé Gaudens, auquel les Sarrasins venaient de couper la tôte , parce qu'il refusait « d'être à eux et à leur foi, »s'étant avisé de prendre sa tête dans ses mains, comme saint Denis, courut à toutes jambes vers l'église de la ville. Un Sarrasin à cheval se mit à sa poursuite , inais ne put l'atteindre, et il arriva juste au moment où la porte de l'église se refei-mait sur l'enfant, a Sa course était si rapide, dit la légende, que la monture, donnant du pied à la porte avec tant de violence, y laissa fiché dans le bois le fer droit de devant. Or, cet enfant s'appelait Gnudens; et, depuis son martyre, il a donné son nom à la ville. Le fer du cheval, aucuns disent de la mule, se trouve encore aujourd'hui visible Ma même place. »
« Nous avons vu, dit M. Armand Marrast, natif lui-même de Saint- Gaudens, la pierre creusée qui portiit cette trace; et l'on a conservé précieusement sur le 'grand portail de régHse un fer à cheval qui se rapporte à la même tradition. Toute histoire a ses temps fabuleux; et ce saint, qui porte entre ses mains sa tète tranchée, ne nous permet pas même de trouver la moindre invention locale dans ce tour do force dont il est fait honneur à une foule d'autres saints bien connus. Ce fut pour l'église de Saint-Gaudens un litre de plus à la ferveur et au respect; aussi était-ce dans ses murs que les premiers évêques de Comniinges établirent leur séjour. Saint- Gaudens eut plus tard un chapitre; et le plus illustre des prélats qui succédèrent à saint Bertrand , Hugo de Labatut, y fonda un séminaire.
a Saint-Gaudens éprouva beaucoup de variations dans Son gouvetnemi*ht politique. Enclarêe dans le
Comminges, elle vécut sous la domination des comtes jusqu'à la fin du xii« siècle, à la mort de Bernard V, célèbre par ses nombreux mariages. Sa fille, Pétronille, avait reçu de sa mère la vicomte de Bigorre; elle voulut avoir de son pfere le Nébôuzan et Saint-Gaudens. Cette ville alors dépendait du Bigorre. Pétronille, exagérant encore les traditions de son père, n'eut pas moins de cinq maris légitimes ; et de l'un de ces mariages (1 1 92) naquit Malte , qu'elle fiança, avant même que celle-ci fût nubile, à Gaston Vit, comte de Béarn ; elle leur fit donation, de son vivant (1250), du Nèbouzan et de Saint-Gaudens... Marguerite , fille de Matte , se maria en 1257 à Roger-Bernard, comte de Foix; et, comme le Nébôuzan fut sa dot, Saint-Gaudens, qui avait passé du Comminges au Bigorre et du Bigorre au Béarn, passa du Béarn au comté de Foix. Il n'avait pas fallu cinquante ans pour accomplir ce voyage politique.
« Mais, en changeant si souvent de maîtres, la ville, heureusement, ne changeait pas de condition. Ces différents mouvements la servirent au contraire : car, avertie, par cette expérience, de l'instabilité du pouvoir supérieur, elle rédigea les coutumes qui étaient depuis lonptemps à son usage; et, à chaque changement, jusqu'au siècle même de Louis XIV, son premier soin, en passant sous de nouveaux seigneurs, fut de faire accepter et confirmer ses franchises municipales. La charte de Saint-Gaudens montre, par ses dispositions, que la ville était administrée par des consuls; ceux-ci étaient choisis tous les ans, à la fête de saint Jean-Bâptistê, pâi* un corps de vingt-qùatrè anciens,
ITINÉRAIRE DES PYRÉNÉES
produits eux-mêmes de l'élection populaire. On n'exceptait du vote que les irrognes ordinaires, les bouchers, corroyeurs, gens pratiquant des métiers de vile abjection.
La prospérité de la ville se développa surtout dans le xiv« et le xv* siècle. Il y avait alors des fabriques de drap, des tissus de laine, des tanneries, et le commerce de tout ce qui venait d'Espagne par le val d'Aran avait son entrepôt principal h Saint-Gaudens.
a L'organisation sage et libre de cette ville la rendit bientôt la plus considérable du pays pour la richesse; mais cela même lui valut plus d'une calamité. Déjà, sous Bernard V, et quand Saint-Gaudens était encore partie intégrante du Comminges, Simon de Montfort vint s'en emparer et en fit le centre de ses opérations mihtaires, ou plutôt de ses incursions et de ses ravages dans tout le comté. Quelques années après, et pendant que les comtés de Foix et de Comminges étaient en lutte, le Nébouzan, placé entre les deux, eut beaucoup à souffrir de ces guerres, et Saint-Gaudens entretint des troupes à ses frais pour se préserver de ces invasions de routiers qui dévastaient le pays.
Pendant la guerre des Anglais, Saint-Gaudens tomba en leur possession ; mais , s'il subit le joug de la force, il ne fit aucunement hommage spontané de soumission. Enfin, durant les guerres religieuses, Saint-Gaudens fut encore au pouvoir des huguenots. Montgommery, à la tête d'une armée de quatre mille arquebuses, se répandit dans le Nébouzan, en 1569; il mit la main sur Saint-Gaudens , le pilla et le saccagea.... Cette succession de troubles fut à la fin funeste h la
cité industrieuse. Les nombreuses fabriques de Raies et de Cadis, qu'elle possédait, diminuèrent; des manufactures analogues allèrent s'établir à Valentine et à Miramont, deux bourgs charmants que la rivière caresse; les mômes garanties n'existant plus pour la production, les producteurs n'eurent plus ni confiance ni zèle; et, au miheu du xviii" siècle, les négociants de Saint-Gaudens avaient conservé très-peu de leurs établissements industriels, et ils étaient devenus simples facteurs des grandes maisons de Toulouse, de Castres, etc.
a Quand la Révolution éclata, elle n'eut pas à vaincre, dans les murs de Saint-Gaudens, cette énergique résistance qui décupla sa force et ses ressorts dans plusieurs villes du Midi. Le fiers, qui devait être tout en France, suivant l'expression de Sieyès, était à peu près tout à Saint-Gaudens.
a Le chapitre ne le gênait guère, et pourtant le chapitre disparut; les couvents avaient précédé le chapitre. Quant aux tours, aux remparts, déjà singulièrement ébréchés par les Anglais et par Montgommery , le temps en acheva paisiblement la ruine. La maison commune garda sa vieille figure du xin' siècle et son aspect rudement municipal; l'église ne vit pas dévaster sa belle nef si haute, ses piliers droits et forts, ni son clocher de casse-cou, ni môme cette antique sacristie dont les ornements singuliers reportent l'esprit aux premières constructions de l'époque byzantine. La Révolution passa dans Saint-Gaudens comme une vieille connaissance à laquelle la bourgeoisie fit bonne hospitalité.
Seulement Saint-Gaudens prit la peine de s'appeler plus tard Haute-