ROUTE 93. LE VAL D ANDORRE
vale de soie noire, des bas de laiue bleu-clair et des souliers à boucles, à quoi il faut ajouter un long surtout ou balandran de drap noir doublé de cramoisi, et un grand bonnet rouge sur lequel se place le tricorne d'apparat. Le costume des viguiers est tout noir : l'épée qu'ils ont le droit de porter seuls dans le conseil, est l'insigne de la justice et du commandement de la force armée. »
Andorra, la capitale de la vallée dont la [>opulation est de 850 hab. , occupe un monticule au pied de la montagne Anclar {mons darux), et tlomine une plaine pittoresque et féconde.
a Cette ville, dit M. Boucoiran, ne serait qu'un pauvre village de France ; les rues en sont fort étroites , irrégulières et tortueuses; les maisons, bâties en débris de schiste et de granit, n'ont le plus souvent aucun enduit, ce qui leur donne un triste et sombre aspect. Ce qui con- -stitue le plus riant quartier est, sans contredit, la place, avec sa pauvre fontaine, accompagnée de griffons et d'auges eu bois, embellie par les maisons relativement élégantes de don Guillem , de F. Durau, par la cure et l'église. »
Véglise est un beau vaisseau roman du X' siècle, à une seule nef large, hardie, et d'un goût simple, pur et régulier; elle a la forme d'une croix latine, et n'offre de remarquable que les riches boiseries de ses trois autels. Mais le palais, destiné, depuis un temps immémorial, à la réunion des cor lès et du conseil général des vallées, mérite surtout de tixer l'attention. Il est situé à l'extrémité de la ville , dans une position naturellement fortifiée, puisqu'il est entouré de ro-
chers sur deux de ses côtés et construit sur le penchant rapide d'une colline. Sa façade, d'une architecture lourde et massive, n'a que trois fenêtres de dimensions inégales et quelques lucarnes; son angle gauche porte une tourelle percée de meurtrières et surmontée d'une croix. Au-dessus du portail, qui ressemble à une porte cochère délabrée , se trouve un écusson en marbre blanc , où sont gravées les armoiries de l'Andorre, et que surmonte cette inscription en lettres • l'or: Domus consilii, sedes justiti,r (Maison du conseil, siège de la justice). Au-dessous, on lit lesquatre vers suivants, qui contiennent en germe l'idée de la fédération des peuples :
Su-spice: sunt vallis nmlrius alemmata
suntque Reyna, quibus (jaudent nobiliora tegi :
Sinyula si po}julos alios, Andorra^ bea-
buntp Quidni juncla ferent aurea $ecla tibi !
Hegarde •. le soin ici lesinsigneft d'une vallée ueulie. Des naiions plus illusii-es se louent rt'èire séparées par elle. Andorre, si chacun des deux Etals rend son peuple heureux, comnienl leur union ne te doniieiail-elle pas dos siècles d'or:
« Si l'on pénètre dans riutérieur du palais, on est frappé de l'état de délabrement dans lequel l'ont mis les injures du temps. Au rezde-chaussée sont les écuries où les membres du conseil souverain ont le droit de laisser leur monture pendant la durée des se.ssions législatives ou judiciaires. Un escaher, (lui tombe de vétusté, conduit à la chambre du grand conseil. C'est une salle vaste et haute qui, dans sa simpUcité, a quelque chose d'imposant ; des bancs en chêne l'entourent, et au fond, entre les deux
fenêtres, est un tableau de Jésus- Christ qui paraît assez bien peint ; il est ordinairement couvert par deux vantaux sur les parois intérieures desquels sont dessinées en grand les armoiries de la république, et qui, lorsqu'on les ouvre dans les cérémonies solennelles , servent aussi à la décoration de la salle. De cette chambre, on passe dans celle moins vaste où se trouvent les archives; elles sont renfermées dans une armoire en bois de chêne à deux volets, au-dessus de laquelle on Ut cette inscription :
ArxiUiV las es-cryturas de Andorra.
Puis, sur les portes de cette armoire (pratiquée dans l'épaisseur du mur qui sépare cette salle de celle du conseil) , on voit six serrures, dont le premier consul a la clef; à côté de chacune d'elles est inscrit le nom de la parois.'ie, dans l'ordre suivant: Caiiillo, Encanip, Urdino, Massana, Andorra, San-Julian. A g. de cette salle , on trouve la chapelle dédiée à saint Armengol, évèque d'Urgel; elle est d'une grande simplicité; au mur est appendue une belle carte des vallées d'Andorre , qui sert aussi à décorer , pendant les jours de cérémonie , la salle du conseil. Non loin de la chapelle est la cuisine qui, certes, n'est pas une des parties les moins curieuses de la maison municipale : son centre est occupé par une immense cheminée dont le tuyau forme une espèce de pilier; quatre chenets de fer, d'une hauteur colossale, prouvent qu'au besoin on peut y faire rôtir un bœuf; à côté est le dortoir où les membres du conseil souverain des paroisses les plus éloignées peuvent passer la nuit lorsqu'ils viennent assister aux sessions. Cet édihce est tout à la fois le palais du
gouvernement (casa de la Valle), l'hôtel de ville d'Andorra, la maison d'école de cette paroisse et la prison d'État. »
Autour de la ville, on voit encore les restes de quelques vieux remparts.
Au lieu de revenir directement d'Andorra à Ax par le chemin de l'Hospitalet, on peut revenir par Urgel et Puycerda. Cette excursion demande trois journées.
D'ADdorre à Urgel par la vallée de lEmbalire.
6 h. Chemin de mulets.
On suit la rive dr. de l'Embalire • jusqu'au V. de Santa-Coloma , situé à 30 m. de marche du chef-lieu de la vallée; puis, après avoir traversé un torrent latéral, et laissé à g. le vallon de l'Aixiravall , on franchit l'Embalire en deçà de
2 h. 1/2 d'Andorra, San Julian de Lorta, V. de 000 hab., l'une des SIX communes fédérales, a C'est le .seul endroit dji val d'Andorre, dit M. Boucoiran, où l'on trouve des magasins et toute sorte de marchandises de France et d'Espagne. Favorisé par sa position de terrain neutre, il a poussé hardiment le commerce de contrebande. Les magasins sont des lieux de dépôt, toujours approvisionnés par leurs correspondants français, qui n'attendent (jue le moment favorable pour introduire leurs marchandises en Espagne, soit à l'aide de traités secrets avec les chefs des carahineros, soit à leurs risques et périls.
a Ici, la temi)éiature est moins rigoureuse que dans le reste d'Andorre; on a déjà pu voir api)araltre successivement quelques arbres à fruits et des pampres sauvages en
ITINÉKAlKt DES PYRÉNÉES.
ROUTE 93. LA SEU d'URGEL.
descendant de la haute vallée ; maintenant, les produits de la nature méridionale commencent à se montrer. Au pied du Mont 0/ivero, couronné par les vieilles ruines d'un château où Charlemagne s'arrêta , dit-on, quelques jours, on cultive le chanvre .et le ta])ac; les coteaux voisins sont couverts de vignes.
tt A peine a-t-on perdu de vue le pont de San Julian, que le bruit du torrent d'Auvina sollicite le regard; ce torrent forme une suite de cataractes qu'on voit bondir du haut de la montagne, et l'on peut étudier la composition géologique des terrains qu'il parcourt, en examinant les blocs de granit et de marbre de toutes couleurs qu'il a amoncelés auprès de la route. »
Une heure après avoir franchi l'Auvina, on entre en Espagne, dont la frontière est indiquée par un jioste de douaniers espagnols éUblis auprès d'une forge et d'une scierie de planches. Le chemin suit d'abord des défilés étroits, qui s'élargissent un peu \miY former le riant l)assin où se montre (1 h.) le \. à\inserall , entre les peupliers et les prairies.
Enfin, les coteaux se couvrent de vignes depuis la base jusqu'au sommet; puis apparaissent les oliviers, les figuiers, les arbres à fruits, et la nature du Midi se révèle presque brusquement lorsqu'on commence à découvrir la belle plaine de la Seu d'Urgel. On quitte ici l'Embalire, qui, faisant un détour vers la dr. , va se jeter dans la Sègre, sous les forts de Castel- Ciudad.
1 h. (G h.) Urgel ou Scu d'Urgel (siège épiscopal d'Urgel), V. de 3200 hab. , située sur la rive dr. de la Sègre, près de son confluent
avec l'Embalire, est dominée parles tours de sa cathédrale, espèce de château fort à l'épreuve du canon, et par sa citadelle, qui s'élève sur la colline de las Honas (Gibet). Un pont de bois fort laid, jeté sur la Sègre. réunit la ville aux campagnes de la rive g.
L'évêché d'Urgel, dont les titu laires se donnent le titre de princes d'Andorre, a été fondé en 820, et a toujours exercé une grande influence sur les destinées pobtiques de la Catalogne. En outre, les régions montueuses et les gorges difficiles qui environnent Urgel ont généralement été le siège principal des soulèvements des populations catalanes. Eu 1 601 , les Français prirent la ville et la brûlèrent ; en Hî)'* , ils l'attaquèrent de nouveau et furent d'abord repoussés, mais ils revinrent bientôt l'assiéger, et, s'en étant emparés, ils la mirent au pillage. En 1822, les royalistes s'y prononcèrent eu faveur de Ferdinand VII; en 1827, l'insurrection carliste en fit son quartier général, et plus tard, le terrible comte il'Espagne , après avoir gouverné la Catalogne avec une main de fer au nom de Ferdinand VII, y prit le commandement de l'armée de don Carlos.
Quand le comte d'Espagne devint le général en chef des troupes carlistes de la Catalogne, il trouva au milieu de l'armée les parents et les amis de victimes qu'il avait fait périr au nom de Ferdinand VII, et une partie de ceux mêmes qu'il avait persécutés du vivant de ce roi.
a Tout en obéissant aux ordres de don Carlos, dit M. L. de Lavergne, tous les coryphées de la foi absolutiste conservaient contre le comte d'Espagne une haine profonde et le désir secret de la vengeance. Ces
sentiments avaient paru effacés pendant cinq ans, mais ils dormaient au fond des cœurs , car on oublie peu en Espagne, et ils se réveillèrent tout à coup, dès que la défiance qu'inspirait le comte put trouver une occasion de se manifester....
a Peu après la conclusion de la convention de Bergara (18.39), qui fut si funeste à la cause de don Carlos, le comte reçut des ouvertures du gouvernement de la reine pour une transaction semblable à celle qui venait d'avoir lieu ; un commissiiire anglais se présenta pour traiter avec lui. La conférence dura environ une heure, et, bien que rien n'eût ranspiré de part et d'autre sur cette entrevue, il n'en fallut pas davantage pour provoquer les accusations des ennemis du comte d'Espagne. Cependant il reprit avec énergie les opérations militaires, et redoubla de vigueur, probablement afin d'endormir les défiances.
a Quoi qu'il en soit, la conspiration marchait , fomentée par Cabrera, le rival du comte, et, suivant quelques-uns, par don Carlos lui-même, qui aurait donné l'autorisation verbale de déposer le généralissime des armées de Catalogne comme traître et transactionniste.
a Averti , celui-ci montra d'abord une grande confiance, réelle ou feinte; mais on le vit devenir peu à peu triste et taciturne, et il se fit entourer d'une escorte qui l'accompagnait partout. Lorsqu'il allait à la junte, Borrès, le capitaine de ses grenadiers, devait garder les avenues extérieures, et par intervalles s'introduire dans la salle des séances pour s'assurer de sa j)résence.
Les mêmes précautions étaient prises quand le comte allait à la la messe.
Tout cela dura très-peu. Sans aucun motif connu, il fit appeler un matin le capitaine Borrès , et lui dit sèchement : « Il est ridicule que vous a m'accompagniez toujours avec vos a grenadiers ; je ne crains personne , a vous n'avez qu'à vous retirer avec « vos soldats. *
a Peu de temps après , une personne de confiance lui remit une lettre dans laquelle on l'avertissait que sa mort était positivement résolue. Bien que cette lettre fût anonyme, le comte en reconnut l'écriture, et il en conçut une alarme réelle. Craignant qu'on n'attentât à ses jours le même soir, il fit appeler sur-le-champ les deux chefs de son escorte, il s'assura par lui-même de l'état des armes, et pendant toute la nuit, il ne dormit ni ne se déshabilla. A la pointe du jour, il monta à cheval et se dirigea vers la place forte de Berga, bourg situé à 10 lieues au S. de la Seu d'Urgel. Il resta cinq jours enfermé dans sa chambre, sans recevoir personne. Puis il fit venir un bataillon, qui lui était tellement dévoué jusqu'au dernier soldat , qu'on l'appelait sa garde royale. L'arrivée de ce renfort remplit d'épouvante les conjurés; aussi, toute démonstration ostensible étant impossible , eurent-ils recours à la ruse pour arriver au but qu'ils se proposaient, et cherchèrent-ils àl'attirer au village d'Avia, où la junte tenait ses séances; ils y réussirent enfin, a Depuis quelque temps , le comte avait prié l'intendant de l'armée, Labandero , de se concerter avec la junte sur le moyen de donner aux troupes, le 4 novembre, pour célébrer la fête du roi don Carlos , une ration double et une gratification d'un demi-mois de solde au moins.
ITINERAIRE DES PYRENEES-