‹ Itinéraire descriptif et pittor. des HautesPyrénées françChapitre 10 sur 31 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Vallée de Barèges (1) ; ses bains j son territoire ; val de

Lienz, val d'Escoubous.

Cette vallée, d'environ trois lieues de longueur depuis son embouchure dans le vallon de Luz, jusqu'au Tourmalet où est son origine , devient très-étroite, dès qu'on a dépassé les jolis villages de Betpouey, à'Estères et de Vièla^ situés sur la droite de la route. Celle-ci monte rapidement, le long de l'impétueux Bastan (2) , dont les eaux écumantes et le cours sinueux , d'où l'on a dérivé des canaux pour des moulins (3) , animent cette triste

(1) Dénomination celtique qui équivaut à lieu caché.

(2) La pente du Bastan, qu'on doit supposer être adoucie depuis les temps primitifs , conserve encore auprès de Bârèges plus de six pouces par toise ; plus haut , ce gave, comme celui de Cauteretz et autres de la haute chaîne , a souvent sur trois pieds de pente , un pied de chute perpendiculaire et quelquefois beaucoup plus, ainsi que l'a remarqué M. Darcet.

(3) Ces moulins se composent d'une petite roue horizontale, qui donne le mouvement à la meule. Ils n'ont pas de bluteaux,mais on sépare le son, en secouant la mouture dans

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gorge; elle conduit, à travers un terrain d'allu- YÎons, au séjour désolé de Barèges, justement renommé pour ses bains, situés à 666 toises d'élévation , selon M. Ramond, 65 1 , selon MM. Reboui et Vidal, et 658 selon M. Charpentier.

Des bains.

, On fait remonter à quatre siècles l'époque de la découverte des eaux de Barèges, et on rapporte qu'elles formoient alors une espèce de cloaque , d'où s'exhaloient des vapeurs qui fixèrent l'attention des habitans. Eux seuls profitèrent d'abord de cette importante découverte, et ces eaux restèrent comme ignorées, jusqu'au temps où madame de Maintenon, qui se trouvoit à Bagnères avec le jeûne duc du Maine, affecté d'une espèce de paralysie, se rendit à Barèges par le Tourmalet, où elle fit ouvrir un passage (î); la re-

un linge fin au milieu d'une huche fermée , ayant deux trous pour passer le bras.

(î) C'est dans une chaumière, alors la seule de ce lieu désert et abandonné , que la Teuve Scarron , comme elle nous l'apprend , passoit son temps à filer, et à méditer ces lettres touchantes qui préparèrent son élévation , et qu'elle prit le goût de la retraite. (Voyage dans les Pyrénées françoises, p. 161 et 162. )

<( M. de Marsillac est ici et part lundi pour aller à Barèges j N il ne s'aide pas de son bras, » écrivoit madame de La Fayette à madame de Séyigné, le 1 4 juillet 1673.

nommée de ces eaux thermales date de cettë époque ; on n'en tira cependant aucun parti sous le règne de Louis XIV. Ce ne fut qu'en 1705 qu'elles devinrent l'objet de l'attention du gouvernement , et qu'en 1746 qu'on put aborder en voiture par la route inférieure dans cette gorge , presqu'inaccessible auparavant, et fréquentée depuis par l'opulence infirme ou oisive.

L'ingénieur Polard fit exécuter la^route qui conduit de Tarbes à Barèges , par Lourdes, Pierrefitte et Luz , et le fontainier Chevillard fut chargé de recueillir les deux principales sources dont les habitans faisoient usage; il y réussit, aidé par les conseils de Polard. Alors furent formés les bains de l'entrée , les bains du fond, celui de Polard, et les trois douches. Le bain de la chapelle fut construit depuis, par des ouvriers du pays. En 1775, Gensy , fontainier de Bayonne , recueillit la source qui fournit au bain de ce nom; on y a joint depuis deux autres baignoires.

En 1777, il fallut faire d'importantes réparations aux bains de Barèges ; les sources de la chapelle et de l'entrée étoient perdues; M. Moisset, ingénieur, fut chargé de les retrouver , et les procédés qu'il employa lui firent découvrir les moyens d'augmenter beaucoup les sources, si l'on vouloit remonter plus haut et déblayer le terrain. C'est à lui que nous devons l'établissement des piscines, dont la construction , quoique trop res-

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îserrée , eu égard au nombre des malades auxquels* il est destiné, atteste le bon goût et les talens de l'architecte. Cet édifice est presque tout souterrain; on y descend par deux escaliers symériques, qui conduisent aux deux portes d'entrée; les pis^ cines sont voûtées ; une terrasse éri plate-forme couvre le tout et sert de promenade aux malades.

Nous n'avons point encore d'analyse complète des eaux de Barèges, qui paroissent ne différer de celles de Saint-Sauveur et de Cauteretz, que par la dose des principes. On y a reconnu une petite quantité de sulfure alkalin,qui donne lieu à un dégagement de gaz hydrogène sulfuré, du muriate de magnésie et de soude , une terre calcaire* une terre argileuse, et une substance grasse, savonneuse. L'eau de Barèges est tellement bitumineuse, qu'elle paroît de l'huile et produit sur la langue une sensation oléagineuse; elle a le goût fade, nauséabonde, et l'odeur très- sulfureuse ; elle pétille dans le gobelet ; elle est toujours chargée de beaucoup de flocons blanchâtres , qui forment des concrétions glaireuses. «Les eaux de Barèges sont surtout souveraines pour les blessures ou les plaies d'armes à feu; et il est fait mention dans le Journal de Barèges d'une foule de cures de cette espèce. Ce n'est point par exagération, qu'on dit s'y être chauffé plusieurs fois avec les béquilles et les potences que les malades y ont laissées , s'en retournant parfaitement guéir. 9

ris. Elles sont apéritives, fondantes, résolutives, Leurs effets , quoique constatés par des cures extraordinaires , ne sont cependant point encore assez connus, parce qu'on a négligé de recueillir les observations et de les soumettre à une appréciation méthodique. On ne cite que des faits isolés, entre lesquels il n'existe aucune liaison; la topographie médicale des eaux thermales est encore à faire.

Voici le tableau des eaux de Barèges, d'après M. Lomé(i).

Il y a trois douches de 55° - à 56° de chaleur; la première donne, en vingt-quatre heures, 860 pieds cubes d'eau; la deuxième, 5a5 —■; la troisième, 4u,f

Les bains de Gensy ont quatre cuves, toutes à a5°. Le robinet principal fournit 676 pieds cubes; l'autre 4n f. On remplit les cuves en vingt-cinq minutes.

Les bains du Pavillon et de la Chapelle ont 26°, et se remplissent en vingt-cinq minutes. La source donne 261 pieds cubes ~.

Le bain de «l'Entrée a 29 0 , et se remplit en dix minutes. La source donne 020 pieds cubes.

Le bain du Fond a 5o°, et se remplit en dix minutes. La source fournit 827 pieds cubes

Les bains Polard ont 29 0 { de chaleur. Les deux

(1) Auteur d'un mémoire fait par ordre du gouvernement, de concert avec M. Kainond , sur tous les établissemens thermaux du département des Hautes-Pyrénées.

tiives se remplissent en. vingt-cinq minutes par deux jets , dont l'un fournit 1 37 pieds cubes et l'autre 192.

La première piscine a 29 0 , et la deuxième 28 0 ; elles se remplissent en vingt -cinq minutes.

Le produit de toutes ces sources est de 4621 pieds ~, à peu près i54o mètres cubes.

Toute cette eau , employée d'abord comme on vient de le voir, dans divers bains et trois douches, reflue ensuite dans les deux grandes piscines, où elle sert encore à baigner les militaires malades. On porte à trois cent cinquante le nombre de ceux qui peuvent y être traités , ce qui est souvent insuffisant.

Toutes les sources de Barèges , une seule exceptée, surgissent dans le lieu même qu'occupent les bains et les maisons adjacentes, parmi d'anciennes alluvions du Bastan on elles s'épanchent au sortir du rocher ; le bain dit de la Chapelle est puisé dans le rocher même, sous la maison Verges ; la source a beaucoup diminué de volume, et elle a perdu de sa chaleur; il est à craindre qu'elle ne se perde entièrement, comme cela a déjà eu lieu. Il y a une source chaude perdue sous les bàtimens de la boucherie ; elle est plus élevée que le niveau des autres, auxquelles on pourroit la réunir. 11 seroit possible encore d'augmenter le volume d'eau, en recueillant les petits filets qui se perdent dans le voisinage, et en re-

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cherchant quelques sources de plus, que l'on pré* sume abonder dans le flanc de la montagne à laquelle l'hospice est adosse.

Cet hospice est composé de quelques hâtimens assez solides, et de mauvaises baraques d'un espace fort limité, ou les militaires sont entassés d'une manière gênante et souvent nuisible. Si l'on se borne à faire en ce lieu un établissement provisoire et de peu d'importance , au moins faut-il donner de l'extension aux logemens des malades, afin qu'ils y trouvent un asile indispensable pour l'efficacité du traitement auquel ils sont assujétis pendant le séjour qu'ils font à Barèges. Ils y resteroient moins de temps, s'il exisloit à Bagnères un hospice où on pût les recueillir et leur faire continuer l'usage des eaux. Les plus malades demeureroient à Barèges jusqu'à la fin de la saison, et l'on transféreroit les moins malades pour faire place aux autres.

11 n'y avoit autrefois qu'un pavillon, pour douze officiers et cent soldats; les bâti mens, quoiqu'augmentés en 1785, sont restés insufiisans, même pour Tétat de paix, à plus forte raison dans les cas de guerre. On a souvent projeté une grande fonda- ^ tion que les circonstances pacifiques où nous nous trouvons et le vaste établissement de Bagnères, comme entrepôt des militaires, rendroient moins nécessaire. 11 a paru dès-lors plus raisonnable de s'en tenir au projet d'acquisition de la

maison dite hôtel Verges, située tout près de l'hôpital, avec lequel on a jugé facile de communiquer, par une galerie sur arceau. L'achat de la maison Pujo % .située près de la terrasse des piscines, promettait une nouvelle source, chaude comme celle de Polard, qu'un ouvrier du pays assuroit avoir étouffée, et promettoit de rétablir quand on le voudroit. Enfin la démolition de la maison la Fèohe de voit dégager la terrasse et donner du jour à la salle de pansement qui est à l'entréedespiscines.Voi là les ressources pour bains additionnels et pour logemens qu'il étoit utile, depuis long-temps, de développer, afin de donner à l'établissement de Barèges toute son importance.

Déjà on a mis cinq baignoires aux bains du Pavillon et de la Chapelle, et Pon se propose de les réchauffer en les rapprochant de leur source. On a transféré les bains précieux de Polard dans un beau bâtiment neuf, avec une baignoire de plus. Ce nouvel établissement des bains est fort bien entendu et très-convenable; les cabinets sont grands et élevés^ et les baignoires aussi spacieuses que commodes. On en construit un second'qui doit contenir quatre bains; d'autres améliorations suivront sans doute. Cet établissement deviendra ainsi mieux proportionné aux besoins des militaires et des particuliers; ils s'y portent en plus grand nombre qu'on n'en peut servir avec les moyens actuels : aussi se baigne-t-on la nuit

comme le jour. 11 n'jNa ordinairement que sept à huit cents personnes de tout état, non compris les militaires de l'hôpital , qui sont au nombre d'environ six cents , officiers et soldats, et les maisons particulières pourroient loger de seize à dix-huit cents individus.

Barèges a une soixantaine de maisons , parmi lesquelles il en est d'assez belles, situées sur la principale ou plutôt la seule rue qu'il offre, et qui est assez large. Il réunit, dans la saison, un plus grand nombre d'éclopés et d'infirmes que les autres établissemens : aussi est-on, dès le premier abord, péniblement affecté de ne rencontrer presque jamais que des individus de toutes les provinces, ou même étrangers, les uns à la démarche pénible, embarrassée; les autres, plus, ou moins boiteux, et s'aidant de béquilles ou de potences; ceux-ci avec le bras en écharpe; ceux-là portés en chaise ou sur un brancard et à bras d'hommes; les militaires surtout, officiers et soldats, s'y montrent plus ou moins mutilés, et chargés d'honorables mais douloureuses blessures : aussi le genre de traitement et l'espèce de secours qu'on vient généralement chercher dans cet établissement thermal, donne à la société qui s'y rassemble , un air impotent et valétudinaire qui offre néanmoins d'agréables exceptions, et l'on s'y amuse comme partout ailleurs.

Il y a vauxhall à Barèges, deux fois par semaine,

et l'on y voit tous les ans de très-beaux bals, grâces aux renforts qui viennent de Saint-Sauveur, à qui les habitués de Barèges rendent la pareille, en allant danser chez eux par députation. Le voisinage de ces deux établissemens fait qu'il y a une grande fréquentation , et une sorte de communauté entre leurs sociétés : les dames surabondent ordinairement à Saint-Sauveur et les hommes à Barèges, ce qui fait compensation et rend nécessaires les \isites réciproques. Au total , on «'occupe plus de ses plaisirs, dans. le premier séjour, et plus de sa santé dans l'autre, ce qui s'explique par la différence de l'état, et. je pourrais même dire du sexe de leurs habi tans.

Un autre contraste est celui qu'offrent les raendians : ils abondent à Barèges sous le prétexte d'infirmités; la charité s'y exerce journellement envers eux, et l'on fait une quête annuelle près des étrangers, mais pour les pauvres de la contrée seulement. Lord Crawfort , qui visita Barèges pendant plusieurs années, au commencement de ce siècle, leur légua, en reconnoissance du bienfait des eaux, une rente viagère de i20ofr., qui est encore acquittée par ses héritiers. Ce trait de générosité et de gratitude m'a paru digne d'être consigné ici.

Physiquement parlant, c'est une fort triste résidence que celle de Barèges, pour ceux qui ne

peuvent s'en éloigner et faire des excursions dans le voisinage. On ne voit tout autour qu'éjioulemens, destructions, ravins, et l'on y cherche inutilement quelque objet agréable, quelque paysage qui puisse reposer la vue fatiguée de l'aspect des dévastations du gave, et de l'affreuse nudité des montagnes supérieures dont les crêtes sont décharnées et comme en décomposition.

Les habitations , dont les propriétaires sont étrangers à la localité , n'y sont point en sûreté dans l'hiver ; sur les points les plus sujets aux dommages, on se borne à bâtir des espèces de baraquésen bois, qu'on rétablit chaque année; et il n'y reste dans l'arrière-saison que quelques gardiens approvisionnés pour tout, l'hiver, pendant lequel ils sont séquestrés de tout le genre humain, par l'abondance des neiges.

Çarèges est spécialement sujet aux accidens de tous genres, effets des orages, des débordemens et des avalanches surtout. C'est ainsi que fut rasée la maison de M. Ducos, chirurgien-major de Barèges. Des caisses de meubles qui étoient dans la cave furent ouvertes par l'explosion, et jetées dans la rue. On vit avec étonnement une partie des effets qu'elles contenoient portés sur la montagne opposée, à plus de soixante pieds d'élévation. On observa que la maison fut rasée , et qu'il s'écouja du temps avant l'arrivée et le choc

de la masse de neige (i). Au printemps de 1807 , une douzaine de maisons furent renversées. Si l'on ne se résout à faire des plantations sur les plateaux qui bordent cette gorge , afin de rempla-^ cer la végétation forestière, que l'incurie et l'avis dite des hommes ont détruite , il peut se faire , d'un moment à l'autre, qu'il ne reste pas pierre sur pierre dans le plus important des établissemens thermaux. On peut voir, dans M. Dusaulx , le récit d'un débordement du lacd'Onchet, produit par une avalanche qui manqua d'engloutir à Barèges , près de douze cents personnes, d'après le rapport de M. Delaurières, commandant du lieu. A ce récit, le narrateur ajoute la relation d'un ouragan, éprouvé par lui-même, dit-il, et écrite de visu. Elle sent pourtant le coin du feu , comme toutes les descriptions de cet académicien (2). Toujours est-il certain que le territoire de Barèges et son voisinage, sont souvent le théâtre des vents et des orages, qui détruisent les espé-^ rances du laboureur et emportent en un moment tout le fruit de ses longs travaux.

(1) Darcet, discours sur l'état actuel des Pyrénées, p. 28.

(2) Voyage à Barèges , fait en 1 788 , t. I er , pag. 77 et 1 10 ; t. II , p. 54 et suiv.

Quand l'ouragan s'engouffre à travers les ouvertures des bandes les plus exhaussées des Pyrénées , là , dit le proverbe , le père n'attend point son fils , ni le fils son père. f

Le vent , ce souffle destructeur, est un corps puissant qui.

Quelque triste, quelque désolée que paroisse la vallée de Barèges, elle n'est cependant pas sans agrémens , lorsqu'on veut et qu'on peut se mettre en peine de les trouver. Dix-huit villages ou hameaux, répartis dans cette vallée, se pax-tagent son territoire; et, si l'on s'élève sur les plateformes qui, au nord et au midi, sont résultées du détritus des monts supérieurs, cette région ne paroî t plus si repoussante, si monotone; quelques points ombragés , tels que le Sofa , P Héritage à Colas-, situés sur la droite à l'abord de Barèges , et qui sont le rendez-vous habituel des parties de plaisirs; des champs d'une culture variée, qu'offre en perspective le versant du nord ; plus loin , la jolie gorge dont le torrent passe sous le popt Saint-Augustin, et à l'embouchure de laquelle est pittoresque ment situé le village de Cers, et celle, non moins riante, dont Betpouey, très-

balaie à la fois le ciel, la terre , la mer , et parsème l'air de

leurs débris.

Surit igitur vend nimirum corpora cœca, Quœ mare, quœ terras, quœ denique nubila cœli* Verrunt, ac subito vexantia turbine raptant.

Nunc hincj nurw Mine abrupti nubibus ignés

Concursant. < .

Lucret. , Ub- II , v. 3i4.

M. Duluc dit que les marmottes pressentent la chute des montagnes , et qu'alors elles sifflent pour s'avertir du danger, tom. U,Uv, 3o,ch.83.

agréablement posté , ferme l'entrée ; celle - ci s'élève jusqu'aux pieds de Néouvielle , où elle offre, comme celles de Lienz et d'Escoubous , une multitude de petits lacs, sur un fond tout granitique et couvert des débris de cette rocbe : tous ces sites méritent d'être fréquentés par les promeneurs, et plus que tout cela peut-être , l'espèce de bois sacré qui domine les bains, et en protège à la fois les sources et les établissemens. D'abord formé de bêtres, puis de sapins, il est comme partagé en deux par une large clairière, qui équivaut à une vaste allée : une foule de sentiers tortueux, en forme de labyrinthe, permettent de s'égarer à loisir sous des voûtes de la plus belle verdure et sur de riches tapis de gazon émaillé : tout invite au repos ou à la rêverie dans ces charmantes solitudes, qu'animent des sources limpides, des eaux vives , mille accidens divers et des aspects très-variés. Les embellissemens récéns faits à la forêt sacrée, l'ont comme transformée en un jardin anglois de la plus grande beauté , et une foule de sentiers sinueux, pratiqués en pentes douces, permettent aux malades mêmes d'y^ arriver et de s'y promener dans toutes les directions. C'est le fruit de l'administration de M. Jahan de Bellevitle, préfet, et des soins de M. Siret, ingénieur en chef du département, qui a également dirigé le nouveaux travaux faits aux bains de Barèges, comme à ceux de Cautcretz.

Tout est plein d'intérêt pour le géologue , dans z cette gorge de Barèges qui a divers embranchemens dont nous parlerons ci-après; et le minéralogiste, sans trop s'éloigner du chef lieu, trouve dans les flancs du pic ftEndret-Lids (1) ou Delisse surnommé la Piquette , les substances les plus rares et les plus recherchées, telles que l'amiante,\e schoerl violet et blanc , le grenat violet/ le cristal de roche et autres, etc. , etc. (2).

Le botaniste rencontre de tous côtés de quoi se récréer: « car, dit M. de Saint-Amans (5) qui mentionne, page 77, la saxifrage rude et la véronique à épi, j'ai été herboriser sur la montagne située au sud-est de Barèges et presqu'au-delà du hameau de Piers; j'ai rapporté la bugrane gluante, Yèrine des Alpes, le beau panicaut-améthyste et quelques autres plantes; le chemin étoit bordé d'ibéride amère , de géranium sanguin , de thittï

(1) Endret-lidveuX dire, en langue du pays , endroit glissant; en effet, pour avoir les minéraux sus -mentionnés , il faut se glisser ventre à terre sur la pelouse qui conduit à une sorte de puits ou d'excavation , et s'enfoncer avec peine et danger dans des espèces de cavernes ou grottes.

(2) M. Fazumot découvrit , près de Barèges , le liège de montagne et le cuir fossile des naturalistes , espèces ou variétés d'amiante, décrites par Linnée, sous le nom d'amiantus suber , et d'amiantus caro-montana ; substances très-rares.

(3) Fragmens d'un voyage sentimental et pittoresque dans les Pyrénées , par M. de Saint-Amans , pag. 1 70.

et de violettes tricolores... Le bois , au midi et audessus de Barèges, est rempli de plantes assez rares. J'y ai trouvé (au couchant) utie grande quantité de belles véroniques, Y airelle mirtil/e, en abondance, Y arbousier busserole^ le rossolis à feuiHes rondes, sur lequel j'ai vérifié l'observation de M. Broussonet relativement à un mouvement analogue à celui de la dionea-muscipula:... J'observai quelques plantes surlesbords escarpés de ce sentier (celui qui conduit àCers), telles que le buplevrum falcatum, la satureia montana, Yhypocrespis multisiliqua.... Plusieurs belles plantes se trouvent à peu de distance de cette roche ( au pied de la Piquette) et un peu plus haut sur la droite : le sabot de Vénus, Cypris pedium calceolus; l'aster des Alpes, aster alpinus y la dryade octopétale , Dry as octopetala; Y 'anémone des Alpes, anémone alpina ; la benoîte traçante, geum reptans; la cotonière éto'ilée, JHagoleontopodium, et beaucoup d'autres (1). »

. La zoologie trouve à décrire , dans cette région, plusieurs oiseaux de moyenne grandeur, peu connus dans les plaines : l'aigle des Pyrénées, l'oiseau céleste {aquila aurea, aut chrysaëotes)^ une grande variété d'oiseaux de proie; la corneille et les ramiers occupent les creux des rochers exposés au

(1) Fragmens d'un voyage sentimental et pittoresque dan9 les Pyrénées, p. 21 etsuiv. , et 1 25 et 182.

midi; le faisan existe encore dans le reste des atttiques forêts.

Une industrie des montagnards de Barèges est Une espèce de petite horloge solaire portative. Elle se compose d'un cylindre en buis , autour duquel est gravé le cadran solaire ordinaire, et qui est surmonté d'un petit gnomon en tôle, que l'on cache dans une rainure du cylindre , après qu'on s'en est servi. Ce cylindre est du volume d'un etui, et sa partie supérieure est mobile comme un couvercle, afin que le gnomon puisse répondre à chaque mois en le tournant. On a ainsi l'heure exacte au soleil, en dressant l'instrument, et le tenant suspendu par un fil.

Val de Lienz , val d'JEscoubous.

C'est des montagnes supérieures de Barèges , que découlent les nombreux et rapides torrens auxquels est due l'oriane des terribles débordemens qui ravagent souvent jusqu'aux vallées inférieures. Celui de Lienz , qui provient de plusieurs petits lacs situés au sommet d'une gorge fort étroite, aux pieds de Néouvielle, se réunit au Bastan, non loin de Barèges; tout son cours est en Ambré de blocs granitiques, dont plusieurs offrent des bandes saillantes à leur surface, croisées en tout sens. On y trouve aussi du gneïs , et des fragmens de marbre gris de première forma-

tion. De maigres pâturages couvrent le flanc, de cette gorge remplie d'antiques ruines, comme celle d'Escoubous, qui est beaucoup plus considérable.

Celle-ci débouche aussi sur la rive gauche du Bastan, tout près du pic d? Endret- Lids , et ses approches offrent des plateaux herbeux, fréquentés dans la belle saison par des troupeaux considérables; c'est là qu'un jour , revenant du Pic-du- Midi pour aller visiter le lac d'Escoubous, et traversant ces verts gazons, que je foulois au pied avec une parfaite sécurité, je fus tiré tout à coup d'une sorte de contemplation où m'ensevelissoit l'aspect de ces beaux lieux , par les aboiemens d'un de ces grands chiens de montagnes, que je vis aussitôt courir sur moi la gueule béante : • mon compagnon , et mon guide , conduisant par la bride ma jument aux jambes de cerf, Miranda, avoient pris les devants ; j'étois isolé , sans arme quelconque , sans bâton, et ne pouvois pas même trouver une pierre sur cette pelouse ; le pâtre seul, s'«fTorçant vainement de rappeler le gardien de son troupeau, couroit à toutes jambes pour me secourir; mais déjà l'animal alloit s'élancer sur moi , me saisir et me déchirer : par une subite inspiration, et sur la foi de Pline et de M. Dusaulx, je m'accroupis tout à coup dans une posture grotesque, faisant une horrible grimace, de peur, autant et plus que par calcul, et tendant mes

mains crochues pour arrêter, si je pouvois, ce* fier assaillant. Surpris, étonné de mon attitude, et peut-être de mon air furibond, le chien s'arrête au moment où nous étions nez. à nez, et s'en retourne en gromelant, comme s'il venoit d'être vaincu et domté par une irrésistible puissance; « Ah ! Monsieur, me dit son maître , que vous êtes heureux ! cette chienne vient de faire ses petits j et je n'ai pu la retenir; c'est la plus méchante de tout le canton; je ne vous avois pas aperçu assez tôt pour vous prévenir. » J'allai bien vite rejoindre mes compagnons, et une nouvelle, scène m'étoit réservée ce jour-là.

La vallée d'Escoubous n'est qu'un chaos dans toute son étendue, et nous fûmes bientôt forcés de renoncer à nos montures, que le guide ramena à Barèges, pendant qu'avec mon camarade, déjà bien fatigué et n'ayant pas la même ardeur que moi, le même motif de curiosité pour soutenir son zèle , je m'acheminai vers le lac , à travers les débris granitiques qui encombrent tout le fond de la gorge , et d'autant plus qu'on avance davantage ; j'eus beaucoup de peine à vaincre le refus obstiné qu'il me fit plusieurs fois d'aller plus avant : le besoin de repos, né de la lassitude et du défaut de sommeil, après une ascension nocturne du Picdu-Midi,lui rendoit cette nouvelle course importune au dernier point, et il me prédisoit qu'il nous arriveroit quelque accident. Cependant ma

résolution surmonta sa répugnance : nous parvînmes, après bien des fatigues, à gravir le ressaut d'où, tomboit en cascade le rapide torrent, et nous atteignîmés le but. Mais à peine étionsnous assis sur un des rocs de la forte chaussée du lac, dans les eaux duquel se répétoient tous les monts voisins , que nous voyons apparoître une demi-douzaine d'hommes armés, et vêtus à la montagnarde, mais les pieds nus, qui fièrement s'avancent vers nous avec un air de confiance et de sécurité que nous ne partageâmes point. — Vois-tu ces gens-là j me dit mon ami : ce sont des voleurs , et nous allons être dépouillés; nous ne pouvons les éviter. — Non, répondis-je; mais ce sont des contrebandiers ; ils né nous feront aucun mal.— Us nous tueront pour n'être pas dénoncés , et qui jamais saura ce que nous sommes devenus, dans le pays perdu où tu m ? as entraîné malgré moi, avec ta manie des montagnes. Comme il achevoit ces mots, l'un d'eux m'aborde brusquement et me demande si je veux acheter de belles truites... C'étoit tout bonnement des pêcheurs, qui revenoient des plus hauts lacs de la gorge et de ceux du versant d'Aure, munis de leurs fusils, pour tirer les izards dans l'occasion. Nous fûmes aussitôt rassurés, et je plaisantai mon compagnon sur sa terreur panique , excusable pourtant, à certains égards, lorsqu'on n'est pas familiarisé avec ces sortes de rencontres. Le lac d'Escoubous , situé au sommet de la il. 10

gorge du même nom, à douze kilomètres de Barèges, est d'une forme à peu près circulaire ; il offre une très-grande surface; sa circonférence est de quinze cents pas (j); sa profondeur n'est pas connue ; on y pêche d'excellentes truites ; son enceinte, qui est dominée au loin par la montagne de Néouvielle, offre partout des ruines et des traces de destruction. Tous ces débris, plus ou moins considérables, sont granitiques, de même que ceux qui l'entourent et qui en occupent le fond. Le ressaut, qui le sépare de lagorge et qui lui sert de digue, est surmonté par un petit monticule qui a la forme d'un cône tronqué. C'est à l'est de ce monticule que s'échappe l'eau du réservoir,qui tombe de fort haut en cascade, et va se réunir à celle qui , provenant $j4iguescluses, parcourt la partie de la gorge qui se dirige vers l'est. Dans le lac d'Escoubous se dégorgent plusieurs autres petits lacs encore plus élevés, que les neiges de INéouvielle alimentent : tels sont ceux que l'on nomme lac Blanc , lac Noir,

lac des Truites, lac Carrère ou de Tersan, etc

Le lac d'Aiguescluses,t\u\ fournit l'autre branche du gave, n'est pas aussi considérable que celui d'Escoubous; il reçoit aussi les eaux de plusieurs

(1) M. de Saint- Amans, qui a fait le tour de ce lac, lui donne cette dimension ; il est élevé de 1024 mètres au-klessus du niveau de la mer, selon M. de Charpentier, savant minéralogiste , qui a si bien étudié la géologie des Pyrénées , sut laquelle il a donné un important ouvrage.

autres petits lacs. Le lac d'Escoubous grossit beau* coup le Bastan, parle tribut de ses eaux.

Après avoir p.Tssë l'a gorge d'Escoubous, la vallée de Raréfies n'a pins qu'une très -petite étendue, et elle va se terminer au pied du Tourmalet. Sur le versant droit , sont les pics de Covero ou dé Caubere, de Campana délia Val, et Despade ; ce dernier domine au midi, le col du Tourmalet, espèce d'isthme par lequel la gorge de BarègeS communique avec la vallée de Grip et de Campan. Mille torrens descendent des petites gorges qui séparent ces pics, ainsi que ceux du versant opposé, moins distincts et formant une chaîne plus égale. Le Couret d'Onchet, qui provient du lac du même nom, situé à la base du Pic du-Midi , descend de la gauche, et se réunit au Bastan , dont il est la première et la principale source.

Toute la vallée supérieure de Barèges, qui, dit-on, étoit encore ombragée de bois, il y a soixante ans, n'offre pas un seul pied d'arbre maintenant; on n'y voit que des pâturages, et l'on attribue ce déboisement absolu aux bergers qui , pour se donner de bons herbages, ont mis le feu aux forêts, à la manière dont lesTartares ont fait les immenses steppes de l'Asie. On voit du moins aujourd'hui, de belles pelouses, à traverslesquelles ^serpente le chemin qui conduit aux sources de l'impétueux Bastan, opposées, comme nous le verrons, à celles du paisible Àdour; et sur les

pentes qui avoisinent le Tourmalet et les appro-* ches du Pic-du-Midi , on peut se raflraîchir la bouche et se donner une espèce de sorbet vivifiant, en mâchant les racines du trèfle doux des Alpes qui abonde en ces lieux. C'est une précaution utile , avant d'entreprendre la belle course du Pic du Midi, qu'il nous reste à indiquer, et qui fera l'objet du chapitre suivant.

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