CHAPITRE IX
Ascension et vue du Pie du Midi de Bigorre (1).
Pic du Midi de Bigorre se trouve exactement placé dans le méridien de la plaine de Bigorre , ce qui justifie sa dénomination; et quoiqu'il soit un des plusélevésdes Hautes-Pyrénées (2), c'est le plus accessible , le plusfréquenté et le mieux connu de tous ; il jouit d'une grande célébrité. Beaucoup de voyageurs et de naturalistes y ont fait des observations et des expériences ; presque toutes les personnes des deux sexes, qui viennent chaque année aux eaux thermales , lui font une visite solennelle. Il domine la partie la plus connue des Hautes-Pyrénées , et sa situation en avant de la chaîne des monts qui limitent la France et l'Es-
(1) Le schiste argileux mêlé de grenatites, la chaux car^ bonatée, et quelques matières graniteuses, composent son hétérogène structure , dit M. Palassou. (Mémoires pour servir à l'Histoire Naturelle des Pyrénées , page 1 o4. )
(2) M; Junker a évalué sa hauteur à i,5oq toises ; MM. Reboul et Vidal , à 1 ,4g5 ; M. Méchain , à 1 ,4go ; et M. 4e Charpentier, à i,466.
pagne , le rend l'objet le plus frappant du beau tableau qu'ils présentent dans leur ensemble. Cette situation fait aussi qu'il paroît dominer les montagnes supérieures qui se trouvent dans un plan plus reculé , lorsqu'on les considère de la plaine.
Des remparts nombreux et qui deviennent de plus en plus difficiles à franchir, en défendent l'accès de ce côté-là, et on ne peut guère l'aborder que par la vallée de Barèges , ou par la gorge de Grip. La première route est la moins longue et la moins fatiguante des deux : c'est celle que suivent les curieux qui ne veulent que se procurer le plaisir d'arriver à cette sommité , et ne tiennent aucun compte des dispositions naturelles que présente la montagne dans ses rapides escarpemens. De Barèges, on remonte le gave , et arrivé près du Tourmalet, on gravit par des prairies , parsemées de nombreuses iris du plus beau violet , le long du Couret ou torrent àiOnchet^ jusqu'aux cabanes de Toue , qu'habite une peuplade de pasteurs dont les troupeaux errent sur le penchant de ces monts herbeux : alors l'ascension devient plus rapide , et l'on atteint bientôt le lac qui fournit le courant ou gave, auquel il a donné son nom. Tout ce trajet se fait assez facilement, même à cheval , et l'on n'est déjà plus qu'à cinq ou six cents mètres du sommet, que l'on voit s'élever en forme de cône , et présenter un escarpement très -rapide.
Le lac d'Onchet a environ 5oo mètres de long sur5oo de large (1). Il est borné au couchant par des rochers escarpés , des promontoires sourcilleux, que peut seul parcourir l'intrépide chasseur qui poursuit l'izard jusque dans ses retraites les moins accessibles. On rencontre , à 5o toises audessus du lac, un petit plateau nommé la Hottrque des cinq ours , espèce de fourche , de col, ou vient aussi aboutir le chemin qui , de la gorge de Grip, conduit au pic. L'auréole odorante, daphnœ cneorum , très-abondante en ce lieu , le parfume , vers la canicule, époque précise où l'ascension du pic est le plus convenable. C'est là qu'en 1741, M. Plantade , célèbre astronome du Languedoc , mourut à l'âge de soixante-dix ans, à côté de son quart de cercle , après avoir été vivement ému du spectacle qu'il avoit sous les yeux et s'être écrié : Grand Dieu ! que cela est beau ! C'étoit mourir en vrai physicien , dans le sein même de Ta nature et au milieu des pensées et des senti mens qu'elle inspire à ses adorateurs ! Le commandeur Dolomieu faillit subir le même sort, au mois d'août 1782. Il fut atteint d'un violent accès de fièvre qui l'empêcha d'arriver au sommet du pic ; M. de Puymaurin et M. Lapeyrouse, ses compagnons de voyage , se trouvèrent un instant presque sans pouls y M. Dusaulx , avant d'arriver au plateau du
(1 ) Moisset , ingénieur en chef du département.
Pic du Midi , sentit des éblouisse m eus et une sorte de foiblesse que lui seul de la bande éprouva. On ne sauroit nier que l'air vif des Pyrénées ne produise, à une certaine hauteur , de fortes impressions sur les nerfs et l'économie animale en général, et ne puisse avoir des effets même salutaires , employé à propos, a Une personne digne de la plus grande confiance , dit M. Dralet (1), m'a assuré qu'un de ses amis , habitant du Bigorre , étoit depuis trèslong-teraps affaibli par une fièvre lente qui a voit résisté à tous les moyens curatifs ; ayant consulté des médecins de Paris qui lui conseillèrent d'aller s'établir pendant quelque temps au Pic du Midi , il y passa effectivement trois semaines sous des tentes, et en descendit parfaitement guéri. »
La Hourquette est un point de repos où l'on s'arrête communément, avant que d'entreprendre l'ascension du sommet qui est longue et pénible, sans présenter cependant aucun danger. De ce point, on peut arriver au but en moins de deux heures, lorsqu'on a de l'agilité et l'habitude des montagnes : c'est une ligne' presque droite à parcourir , au bout de laquelle on se trouve sur le bord d'un précipice effroyable, d'où la vue semble embrasser l'horizon rationnel de notre globe.
Que de nomS inscrits vainement, en plus d'un sens , sur les schistes micacés qu'offre ce sommet
(i) Description des P) rouées'.
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tronqué, espèce de plateau de douze à quinze pas de long sur huit ou dix de large ! Un seul hiver a suffi, quelquefois , pour les effacer ; mais combien peu d'entr'eux étoient dignes d'une plus longue durée sur ce grand monument de la nature ! On regretteroit de n'y plus retrouver ni la cabane où se réfugioient, pendant la nuit, les intrépides géomètres Vidal et Reboul (1), ni les noms si justement célèbres des Tournefort, des Darcet , si la mémoire de leurs travaux n'étoit pas un plus solide fondement de leur renommée.
Dans une de mes ascensions au pic, en 1807, je m'y suis rencontré avec une charmante compagnie : c'étoit lord Elgin , ambassadeur d'Angleterre à la Porte, qui par un singulier amour des arts , a
(1) Elle est (étoit) située au midi, ouverte seulement au levant, et placée à sept toises et demie , à peine, au-dessous du sommet. Ces deux savans y ont passé trois nuits, sans éprouver aucune incommodité de l'air de ces hauteurs, et le thermomètre n'y est point descendu , pendant cet espace de temps, au terme de la congellation. La quantité d'air vital , que contenoit l'atmosphère au sommet du pic , comparée à celle qu'elle contenoit dans la vallée, leur parut diminuée d'environ un quart, la première étant exprimée par y5 } et la seconde l'avant été une fois par 98 et l'autre par 101. La déclinaison de l'aiguille aimantée étoit de 19° et quelques minutes; son inclinaison 66° 3o'; sa variation diurne fut la même que dans la plaine, le maximum entre 2 et 3 heures , et l'arc de variation de 12 à i5 minutes. (M. Ramond , Observations dans les Pyrénées , pages 1 22 et 1 a 3. )
mutilé le Parthenon, pour enrichir de ses fragmens le Musée de Londres; c'étoit sa séduisante épouse, et d'autres personnes de sa société; il fut gaîment arrêté , après avoir mangé le roosbeef et bu le madère, que chacun de nous se donneroit , après tant d'autres, une immortalité de quelques mois ou d'une année peut-être. Mais disons ce que , diverses fois, avant le lever du soleil, et jusqu'après midi, nous avons vu sur ce magnifique et imposant observatoire.
Lorsque le ciel est pur et sans nuages , on découvre de tous côtés des objets dignes d'attention, et des points de vue ravissans ; au midi se déploient, comme un vaste croissant, et se rangent en amphithéâtre tous ces monts de différentes grandeurs, que séparent d'immenses intervalles , et sur la croupe desquels on voit, comme autant de taches blanches diversement configurées , de nombreux amas de neiges et de glaces qui contrastent agréablement avec la couleur sombre et rembrunie desrochesqui les avoisinent. Ces glaces et ces neiges forment, dans la partie la / plus élevée de la chaîne , une auréole resplendissante qui la couronne et borne au loin l'horizon. Placé au centre apparent de la courbe que décrivent ces monts , on peut facilement déterminer leur position respective, et l'œil juge à peu près de leur hauteur relative. Leur grandeur ne paroît plus accablante ; ils semblent s'être rabaissés au
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niveau de l'observateur, pour laisser contempler leurs sommités orgueilleuses qui, battues par les vents , les ouragans et tous les météores des régions élevées, présentent dans leur âpre rudesse, dans leurs arêtes sourcilleuses , l'image des géants de la fable luttant contre le ciel en courroux.
Chacun de ces monts principaux est le centre ou le noyau d'un ordre secondaire de monts, qui lui sont , pour ainsi dire , subordonnés , et qu'il domine comme un maître; ou plutôt, ainsi que l'a difM. Dusaulx, c'est un père entouré de ses enfans, qu'il protège contre les assauts des orages et les efforts du temps.
Du côté du nord, on découvre une surface qui n'a de bornes que celles du ciel , et dans laquelle on distingue à peine ces inégalités de sol que l'habitant de cette région appelle des coteaux ou même des montagnes , et qui vues de cette hauteur, ne ressemblent qu'à des taupinières. C'est là que , d'un coup d'oeil , on embrasse tout le département , et une partie de ceux des Basses-Pyrénées , du Gers et de la Haute -Garonne , où les objets terrestres se confondent, par des nuances insensibles, avec les vapeurs de l'atmosphère. On assure que , par un jour très-serein , tel qu'en offre parfois l'automne, on peut distinguer de cette élévation, à l'aide d'une lunette d'approche, le pont de la ville de Toulouse, qui est à plus de 180 kilomètres de distance. Lorsqu'on fixe les regards
près de soi , on voit parfaitement toutes les dispositions de sol que présente le Bigorre et dont j'ai donné une esquisse en son lieu. C'est de cette hauteur, que j'ai pris la vue générale que j'en ai tracée.
L'étendue de la vue sur la plaine varie beaucoup , en raison de l'état de la partie basse de l'atmosphère, qui se trouve toujours plus ou moins chargée d'une espèce de fumée, d'une vapeur légère. Cette vapeur est cause qu'on ne peut distinguer les objets que très-confusément, et comme au travers d'un verre, dont la transparence imparfaite feroit éprouver aux rayons lumineux des réfractions propres à en altérer l'intensité.
Jl arrive même quelquefois que des nuages et d'épais brouillards empêchent de rien distinguer, sur la terre ; alors il semble que l'on soit au milieu d'une mer sans rivages, au-dessus de laquelle dominent , comme autant d'écueils , les sommets les plus élevés ; ce spectacle n'est pas sans attraits, et il remplace souvent celui auquel on s'attendoit en montant sur le pic : quelquefois aussi , les montagnes sont entièrement dégagées de vapeurs, tandis que la plaine est couverte de nuages qui, situés près de terre , ressemblent par leur forme et leur couleur à des flocons de laine ou même d'un duvet argentin , suspendus et nageant dans l'air. En général , l'atmosphère est toujours plus ou moins chargée au moment où le soleil s'élèvç
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sur l'horizon et à celui où il s'abaisse ; il faut j pour jouir du coup d'œil le plus étendu , attendre qu'il soit au milieu de sa course , ou devancer l'aurore. Le lever du soleil , vu de ce point, est un spectacle magnifique : dès que cet astre paroît il remplit de ses feux rayonnans l'immensité de l'espace , et les objets prennent une nouvelle couleur; les monts projettent au loin des ombres, qui modifient une trop vive clarté, et qui produisent en nuançant le tableau , des effets de lumière qu'il est impossible de décrire.
Les abords et les entours du Pic du Midi,. quoique généralement arides et d'un aspect qui rappelle les contrées les plus désolées de la haute chaîne , offrent pourtant des points gracieux , et ne sont point totalement dépourvus des richesses de Flore et des beautés qui en résultent.
« Les avenues du pic, dit M. de Saint-Amans (1 ), sont couvertes de rosage férugineux, rhododendron ferrugineum ; de l'auréole odorante, dctphnœ cneorum; plus haut , l'on trouve la belle gentiane grandiflore , gentiana acaulis ; le carnillet moussier, silène acaulis (a) ; la renoncule des Pyrénées,
(i) Fragmens d'un Voyage sentimental et pittoresque dans les Pyrénées, p. 5a.
(a) M. Ramond dit aussi l'avoir vu au sommet de ce pic , comme M. de Saussure Ta trouvé sur la pente du Mont-Blanc, à 1,780 toises de hauteur absolue. (Observations dans les Pyrénées, cb. i5 , p. 334. )
tanonculuspyrenœus; plus haut encore la statice capitée ou gazon d'Olympe , statice armeria, et la gentiane nivale, gentiana nivalis ; enfin, l'on ne rencontre plus qu'un gramen, dont les feuilles sont si dures qu'elles déchirent les doigts. Le règne végétal expire ainsi sur cette haute montagne , et finit par des simples lichens sur les rochers, audessus desquels toute végétation se trouve éteinte.»
Toutes ces plantes alpestres , dont les vives couleurs répètent tantôt l'azur des cieux, tantôt l'or des rayons solaires , tantôt le blanc éclatant dea neiges qui les avoisinent, tantôt le pourpre de l'aurore, s'exposent les premières aux insultes de la froidure , comme Ta observé M. Ramond , ne s'effraient pas des neigesjnême, qui subsistent les deux tiers de l'année, sortent toutes fleuries des frimas, que le mois de juin fait seul disparoître, et profitent de tous les accidens des lieux et des saisons, pour faire triompher en quelque sorte la végétation , des mortelles influences de la zone glaciale contre lesquelles elle lutte sans cesse.
... ' i. îli. Y.