‹ Itinéraire descriptif et pittor. des HautesPyrénées françChapitre 12 sur 31 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Vallée de Gavarnie ; gorge de Luz à Gèdre -, sa grotte j vallée de Héas et son pèlerinage; vallée d'Estaubé; ascension et vue du Piménée.

En quittant Saint-Sauveur pour se rendre à Gavarnie , on repasse le pont et l'on prend un nouveau défilé , où l'on retrouve tout ce qu'on a déjà vu , de Pierrefitte à Luz, avec un caractère toujours plus sauvage ; ce défilé est plus étroit, le \ bassin qui le termine plus rétréci , la végétation moins active , les montagnes plus élevées , le gave plus resserré et plus impétueux. À très-peu de distance , l'œil ne découvre plus d'habitations, après celles où résidoit la famille de ce bon Caban i ou s , célébrée par M. Dusaulx , et le chemin est tracé sur une corniche taillée dans le roc par Findustrie humaine, dont l'œuvre admirable contraste en ce lieu avec les beautés d'une nature aussi sauvage qu'imposante. Ces travaux furent exécutés en 1762. MM. Dusaulx et Saint-Amans voulurent

eh consacrer le souvenir en 1788, par l'inscription suivante : .

« Contemple ici , d'une âme ferme et d'un œil assuré , depuis le sommet de cés monts sourcilleux , jusqu'au fond de l'abîme , les prodiges de l'art et ceux de la forte nature : adouci par l'industrie humaine, le fier génie de

ces montagnes défend d'y trembler désormais. »

On y lisoit avant la révolution, les noms vraiment dignes d'être conservés , et que ce temps de vertige pouvoit seul jeter dans l'oubli , de ceux qui tentèrent les premiers d'ouvrir là un passage. L'audace du travail, et la hauteur du précipice , frappent également de surprise. D'énormes quartiers de roche ont été appuyés sur les projections naturelles, qui se sont rencontrées au-dessous du niveau de la route : ils soutiennent d'autres fragmens d'une moindre dimension, et ceux-ci d'autres plus petits encore qui forment le cailloutis de ce hardi trajet , qui domine de 5oo pieds un torrent furieux et comme enchaîné dans son lit étroit et profond: c'est là le pas de Y Echelle , à l'entrée duquel se voient les derniers vestiges d'une tour, partie de l'ancien fort de YEscalette, qui servoit autrefois à défendre la basse vallée contre les miquelets d'Espagne. Une poignée d'hommes, bien pourvus de munitions, eût pu arrêter toute une armée dans cette espèce de Thermopyles. Près du

Riou-Maou (mauvais ruisseau), est une carrière inépuisable de marbre gris qui a servi à la formation des bains de Saint -Sauveur et autres constructions locales. Sous les débris de cette carrière, sont cachées les approches d'une mine de nikel disposée par filons inclinés qui, suivant la direction des couches schisteuses , descendent de la montagne , passent sous le gave et reparoissent encore sur sa rive gauche ; de nombreux torrens découlent des montagnes du couchant, et portent à ce gave le tribut de leurs eaux , le long d'affreux ravins, à travers des touffes d'arbres , dans des canaux que l'industrie de l'homme a creusés pour l'arrosement de ses prairies, et pour donner le mouvement à des roues de moulin.

Le hameau de Sia, formé de maisons dispersées, séparées par d'énormes blocs de rochers, ombragées par de superbes noyers, est à trois quarts de lieues de là. Le plateau sur lequel il repose, domine encore le gave, que l'on traverse plus loin sur un pont d'une seule arche, appelé de YArtigue. Ce pont, nouvellement reconstruit en marbre, couvre l'ancien, dont les parties , images de la vétusté , semblent n'être retenues que par le lierre serpentant qui les décore, et qui présente l'aspect d'une ruine encadrée. On voit de dessus le pont, le gave descendre en cascade et avec rapidité , dans un lit étroit formé par des rochers perpendiculaires, et se précipiter en bouillonnant à plus il. 11

de vingt mètres de profondeur, sous l'arche qui le traverse, pour fuir ensuite à travers de nom^ breux écueils que tapissent des toulfas de verdure.

Le pont repose sur des assises et des culées que la nature a formées , et qu'elle seule peut détruire dans ses convulsions.

Après avoir passé ce pont , on se trouve sur la rive gauche du gave ; et à mesure qu'on avance, le paysage devient de plus en plus triste. Plus rapproché du torrent , le chemin est dominé par des montagnes ceintes de buis à leur base, dont les sommets taillés à pic menacent la tête , et sur lesquelles on découvre à peine, et de loin à loin, de foibles traces de végétation et de culture; quelques cabanes isolées , et placées sur des escarpemens produits par des chutes de rochers en masse, rompent de temps en temps la monotonie de ces lieux arides, et attestent la présence de l'homme, dont l'industrie a su tirer parti des torrens qui menacent à chaque instant d'entraîner sa frêle habitation. Des scies, établies sur ces courans , les rendent utiles , et transforment eu planches les troncs d'arbres que le torrent lui-même entraîne du haut des monts et abandonne ensuite sur ses bords.

Un pont debois, connu sous le nom patois del'i?sdouroucat , qu'on traverse pour gagner la rive droite du gave , termine ce sombre défilé , et dès qu'on l'a passé , on voit l'espace s'étendre devant

soi , tandis que derrière , les montagnes semblent se rapprocher et fermer le passage par où l'on est venu ; c'est là le joli bassin de Pragnères , au milieu duquel se trouve le village du même nom , placé à l'embouchure de Va gorge de Pragnères qui se dirige vers Test, et qu'arrose un torrent, dont les eaux viennent se confondre avec celles du gave de Garantie. Ce bassin se prolonge jusqu'à l'embouchure d'une autre gorge étroite, qui se porte vers l'ouest; il offre dans toute son étendue, un tableau riant qu'entoure un cadre imposant et austère ; il est orné de prairies émaillées, de bois touffus, parmi lesquels se fait remarquer le chêne-cyprès (1) , de champs cultivés et arrosés par de nombreux ruisseaux ; ceux-ci sont ombragés par des arbustes et des arbres groupés avec une sorte d'art, qui fait ressortir avec éclat les beautés naturelles du site.

En poursuivant la route, nouveau défilé, un peu moins sauvage que le précédent , et le long

duquel les montagnes, moins escarpées, présen-

(i) M. 4 ïftamon(l dit que le chêne -cyprès croît dans les landes ( de Bordeaux ) , et qu'on ne doit pas le confondre avec le chcne effilé pyramidal qu'on trouve dans la vallée de Barèges. Cependant M. le baron de La Peyrouse a dans ses propriétés du Languedoc, de J>eaux chênes -cyprès, qui sont venus de glands qu'il avoit, dit-il, lui-même ramassés près de Gèdre, de Pragnères , dans la vallée de Barcges et le long du gave. (M. Palassou, Mémoires pour servir à l'Histoire Naturelle des Pyrénées, p. 178.)

tent, de distance en distance, sur leurs flancs cul-» tives , des habitations ombragées par autant de bouquets de frêne , et entourées d'agréables prairies ; la route , qui tantôt côtoie Le gave presqu'à son niveau, et tantôt le domine ^ est toujours bordée d'une forte haie de buis, qui acquiert, sur le terrain inculte des montagnes voisines, une hauteur surprenante. A mesure qu'on avance , le défilé devient moins agréable , et la vue est frappée par l'aspect de la montagne nommée Coumélie (1) ; près de laquelle la vallée s'élargit, redevient riante et présente nombre d'habitations ; elle se resserre tout- à-coup à l'endroit nommé Sarre-de-Ben , hameau placé sur un promontoire fort exposé aux coups de vent , et où l'on voit les restes d'un môle de rochers que le cours des eaux a renversé.

, Au-delà est un petit bassin ; il précède celui bien plus étendu d'où l'on aperçoit la cime blanchie du Marboré , et où se trouve situé le village de. Gèdre(z)> dont la seule église mérite d'être mentionnée , elle est bâtie à la manière des anciens temples du paganisme , n'étant éclair^e4que par

(1 ) Cette montagne a 1 ,547 mètres d'élévation, selon M. de . Charpentier.

(2) Elevé de 545 toîses ou i,o64 mètres au-dessus de la mer ( Moisset ) j ou de 55o toises , selon M. Pazumot. M. La Roche n'évalue sa hauteur qu'à 54i toises , et M. Cliarpentier qu'à 5o«.

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la porte et par une fenêtre en abat-jour qui donne sur l'autel" ; une galerie , élevée de dix pieds , règne autour de la nef, comme dans les églises espagnoles. Le bénitier, situé en dehors, est d'ophite. C'est dans ce riche et agréable vallon, que débouche la vallée de Héas et le gave qui en descend. '

On traverse ce torrent sur un pont d'une seule arche, d'où l'on peut apercevoir la chute que forment les eaux sous une voûte de verdure , et dans des anfranctuosités de rochers, qui présentent l'aspect d'un antre. On lui a donné le nom de grotte de Gèdre. .\

Cette grotte , appelée jadis de Palacet , et où l'on descendoit par la cour de l'hospice et en traversant un parterre émaillé de fleurs , a changé d'aspect depuis le débordement de 1788, qui emporta les rochers supérieurs. D'après la description qu'en a faite M. Dusaulx (1), avant ce désastre, c'étoit une espèce de galerie qui recevoit un jour douteux par les crevasses de la voûte et à travers les arbres qui la couronnoient. Le fond oifroit un dôme en partie découvert , et d'un effet admirable lorsque le soleil y donnoit. Ses rayons s'amortissoient insensiblement dans ce long détroit et y produisoient un mélange de lumière et d'obscurité qui le fit s'écrier poétiquement : « On diroit

(1) Voyage à Barèges, t. II, p 92 et suite.

que c'est le berceau du silence, et que le jour, par un accord magique, y dort avec la nuit. » C'est sous ce dôme que s'élançoient, des flancs de la montagne , de larges flots resplendissons qui semhloient provenir de deux autres galeries parallèles. D'après le chevalier Bertin (1), c'étoit une espèce de caverne, formée par deux rochers énormes qui se joignoient sans se toucher, et ombragée d'une infinité d'arbustes et de lianes qui pendoient en festons. Dans le fond jailhssoit, comme d'-un escalier tournant, et se précipitoit sur trois degrés, une eau si transparente qu'on comptait aisément les truites qu'elle rouloit parmi de gros bouillons d'écume. Cette description, moins emphatique, et sans doute plus vraie que la précédente, n'éloigne pas tant l'ancien état des choses de celui qu'elles offrent aujourd'hui.

On peut facilement descendre par un petit jardin au niveau du gave de Héas, et contempler de près l'espèce de temple où réside la naïade du lieu, séjour moins beau que dans la primitive structuré de l'édifice, mais digne encore d'attirer les regards et de fixer l'attention; dans l'état même de dégradation où il se trouve maintenant, ce superbe bassin, qui n'en est peut-être que plus pittoresque, semble avoir servi de modèle pour la formation des bains d'Apollon dans le parc de Versailles;

(1 ) Lettre à M. le comte de Par**.

mais la copie , toute belle qu'elle nous paroît , est aussi loin de l'original , que l'art est inférieur à la nature. Le murmure des eaux, la fraîcheur qu'on y respire , l'ombre que projettent les rochers et des toulles d'arbres sur ce réservoir bouillonnant, éclairé quelquefois par les mobiles rayons du soleil , inspirent un sentiment religieux qui élève l'àme et dispose à la rêverie. Que de pinceaux se sont exercés à reproduire sur le papier ou sur la toile, ce joli sanctuaire de la nature, auquel on revient sans cesse et d'où l'on ne peut s'arracher. 1 J'y ai vu bien des fois de jolies femmes, les crayons à la main, assises sur des blocs détachés, à l'ombre du mobile feuillage, et se réfléchissant elles-mêmes dans les eaux dont elles sembloient être les nymphes, ajouter ainsi aux charmans effets qu'elles vouloient rendre. M. Duperreux a dessiné avec un rare succès cette pièce d'eau et ses>entours, les uns sévères, les autres remplis de grâces ; elle séduira tout paysagiste , tout amateur des arts graphiques qui sera assez heureux pour la visiter.

Vallée de Hêas.

C'est à Gèdre qu'a lieu le débouché de cette vallée qui , se dirigeant vers le sud-est, sous un angle d'environ 45°, s'enfonce jusqu'à la région centrale des Pyrénées.

Lorsqu'on ne par.t pas de Gèdre même, on

quitte le chemin de Gavarnie avant ce premier village, et l'on monte assez rapidement pour franchir l'espèce de ressaut qui défend l'entrée de la vallée, et qui se trouve de même à l'embouchure de toutes celles qui s'embranchent dans quelque autre : par une suite nécessaire , les torrens qui les parcourent, s'échappent presque toujours en cascade à leur issue.

On arrive bientôt au village de Gèdre-Dessus , d'où l'on domine celui de Gèdre-Dessous : c'est une distinction que l'on a souvent occasion de faire dans les Hautes-Pyrénées, et qui indique une ancienne communauté d'intérêts entre deux hameaux, dont l'un est situé à une certaine hauteur, et l'autre dans le fond. Ce village et les environs, participent encore aux beautés pittoresques, à la richesse et à la variété de sol du vallon inférieur; des prairies bien cultivées offrent d'immenses tapis de verdure, qui s'étendent jusque sur la croupe des monts, où les embellissemens dus à la main de l'homme contrastent avec la sévère beauté de la nature inculte.

La route que l'on suit, fort au-dessus et sur la rive droite du gave , est ombragée en plusieurs points par une belle variété d'ormes , dont les feuilles sont très-grandes et d'un gris argenté en dessous (1). Ces ormes sont entremêlés de frênes

( 1 ) On retrouve cette variété à l'entrée de la vallée de Ludion.

et d'érables. Le gave coule profondément au mî-* lieu d'un paysage , dont l'intérêt est accru par le voisinage des rochers élevés d'où il s'élance, et par plusieurs moulins auxquels il donne le mouvement.

Mais bientôt la scène change ; on passe un pont de bois jeté sur un torrent qui provient d'une gorge voisine nommée Cambiel , laquelle conduit au col du même nom, appelé aussi Portd'Aure, élevé de i335 toises selon M. Charpentier, en se dirigeant à l'est vers le pic Long. Ce pic a i656 toises d'élévation , selon MM. Reboul et Vidal, et celui de Cambiel, formé d'un schiste argileux de transition , a 1660 toises de haut , selon les mêmes géomètres. Après quelques restes d'habitations et de prairies, après avoir tourné la montagne du Coumélie, on se trouve au niveau du gave qu'on avoit dominé jusqu'alors. La vallée n'est plus qu'un profond sillon creusé dans le granit , et encombré par les débris calcaires qui proviennent des sommités : c'est le véritable séjour de la solitude et de la destruction, à l'issue duquel on découvre le petit vallon de Prat , formé par la rencontre de la vallée d'Estaubé et par les atterrissemens du torrent qui la parcourt. L'embouchure de cette vallée se voit à droite , entre le sommet du Coumélie et celui de la montagne de Héas, appelée le

Pic d' Agit des ; le gave qui en provient tombe de fort haut et forme en ce lieu une grande cascade. Le bassin de Prat est bientôt suivi de celui où

se trouvent la chapelle et le hameau de Héas , à 7Ô2 toises d'élévation, selon M. Ramond , et à 740 toises , selon M. Charpentier. Des ruines amoncelées les séparent, et quoiqu'elles paroissent provenir des montagnes dont elles couvrent les flancs, la tradition veut qu'elles soient descendues du pic de Héas, et qu'elles aient gagné la pente opposée par la rapidité de leur chute. On la fait remonter à l'an i65o, ainsi que le porte une inscription gravée sur la face antérieure du caillou de la Raillé.

C'est un énorme bloc de granit, situé au milieu d'immenses débris, entassés dans le plus grand désordre ; c'est le seul de ce chaos qui puisse être comparé, par le volume, à ceux de la Peyrada de Gavarnie, dont nous parlerons bientôt. 11 a 13 à i3 mètres cubes, et son isolement fait encore ressortir Pénormité de sa masse , a laquelle on ne connoît rien de comparable ; ce seroit un piédestal bien supérieur à celui de la fameuse statue de Pierre-le-Grand (1). De toutes parts se présentent

/ (1) Le rocher transporté d'un marais de la Karélie à Saint- Pétersbourg, n'a que 21 pieds de haut et 42 de long, sur 34 de large. Pour les progrès de la mécanique pratique en France , M. de Vaudreuil a sérieusement proposé de faire cheminer celui de Héas jusqu'à Paris, afin de poser sur ce cube, symbole de la solidité, la statue de Clovis, pour indiquer la durée du royaume qu'il a fondé, ou pour élerer à la mémoire du duc de Ucrry un monument qui, sur le lieu même du parricide,

des aspects sauvages et déserts , qui frappent au premier abord, et qui étonnent encore, lorsqu'on est parvenu au sanctuaire où repose Notre-Dame de Héas (i). Rien de plus aride que les bas-fonds , rien de plus âpre que les montagnes des deux versans latéraux, dont les flancs déchirés annoncent hi vétusté et attestent les convulsions qu'a éprouvées la nature dans cette région granitique, où l'éboulement qui a eu lieu couvre les pentes de la montagne et encombre toute la vallée; on embrasse d'un coup d'œil, les immenses ruines de ce désastre horrible, dont on foule aux pieds les débris, et la vue se perd sur ce théâtre de désolation ; le torrent , retenu par la barre qui résulta de ce grand éboulement, sinon par une chaussée antérieure , donna lieu à la formation d'un lac qui subsistoit encore en 1788, époque où une nouvelle convulsion lit dispafoître ce vaste miroir qui ne réfléchi ssoit qu'un ciel étroitement limité par les hauteurs voisines , et représentons assez bien , selon l'expression de M. de Saint- Amans (2)

rappelât l'énormité de l'attentat, la grandeur de notre perte et l'étendue de nos regrets : douze à quinze millions , et dix ans de temps , suffiraient , dit-il. (Promenade de Bagnères de LuchonàParis, lettre II. )

(1) Cette chapelle est à,752 toises ou 1 ,465 mètres d'élçTation au-dessus de la mer. ( Moisset. )

(2) Fragmens d'un Voyage sentimental et pittoresque dans les Pyrénées, p. i38.

qui l'avoit côtoyé , le triste et sombre Le'thé aux régions infernales, dont les ondes froides et paresseuses n'offrent autour d'elles que le repos et la mort; Yaconitum anthora est la seule plante remarquable qu'y peut cueillir le botaniste (1), et cette plante est un poison !

Mais en revanche, le bassin de Héas offre un aspect ravissant, en sortant des décombres qui le précèdent; toute sa surface, arrosée par les eaux du gave devenu paisible en ce lieu, est couverte par les produits de la culture, dont le domaine s'étend jusque sur le flanc des montagnes ; c'est un agréable repos pour la vue, qui admire ensuite dans le lointain la majestueuse enceinte que forme le plus grand cirque des Pyrénées , dont les parois sont chamarées par des amas de neige éclatante et de glaces azurées. Ce bassin a été formé par les atterrissemens provenant d'un petit torrent qui vient de l'est et descend de la montagne à'Aguila, dont il porte le nom. La gorge qu'il parcourt est trèsélevée et très-rapide ; elle communique avec la vallée d'Aure par un col situé entre deux sommités de i523 toises d'élévation, selon MM. Reboul et Vidal, nommées les Tours des Aiguillons. De même que le port et le pic Long , tout voisins qu'ils sont du noyau granitique des Pyrénées, elles

(1) M. de Saint-Amans, Fragmens d'un Voyage sentimental et pittoresque dans les Pyrénées . p. i48.

n'offrent que dusehiste argileux, renfermant quel-» ques épaisses couches de calcaire de transition, Ce passage est peu fréquenté , si ce n'est lors de la féte de Héas, qui a lieu à deux époques, savoir : au 1 5 août, jour de l'Assomption, et à INotre-Darne de septembre.

Cette féte attire de tous côtés les montagnards, et même quelques habitans de la plaine. Une antique croyance rend ce lieu révéré, et chacun ébrêche le caillou de la Raillé que la dévotion a consacré , et eh emporte chez lui des fragmens objets de la vénération des montagnards , reliques protectrices de leurs foyers. C'est là , disent-ils , que leurs ancêtres ont vu apparoître la Vierge et les Anges qui ont présidé à la construction de sa chapelle, « Telle qu'elle est, dit le vicaire, elle fut bâtie par trois maçons,; ces trois maçons étoient chaque jour visités à leur atelier par trois chèvres qui, suivies de leurs trois chevreaux, venoient nourrir ces trois ouvriers de leur lait ; au bout de trois mois l'édifice étoit presque achevé, lorsque les trois maçons , sans doute ennuyés <Ju lait de chèvre,. firent la partie ,de manger, à la première occasion , l'un des chevreaux qui toujours accompagnoient leurs mères f mais les chèvres entendirent le complot et bien avisées ne reparurent plus, de sorte que les maçons, privés de leur secours, furent nourris par les habitans des montagnes voi-

sines (1). » Cette tradition fabuleuse renferme une allégorie facile à expliquer a ce fut la piété des patres du lieu, habitués à se nourrir de lait, qui jeta lqs fondemens de l'édifice sacré, et il fut achevé et embelli par les dons des pèlerins qui vinrent le visiter. L'antique foi de nos pères pouvoit seule consacrer de tek lieux et les rendre nonseulement habitables, mais fréquentés; elle seule pouvoit, dans son zèle pieux et ses saintes privations , «lever, des monuinens dans ces déserts, où se montrent avec plus d'éclat , les vrais et utiles miracles delà religion. Héas, simple et modeste témoignage. de la piété des pauvres montagnards, m'a rappelé les riches et sublimes édifices de la M a donna de Vico et de celte de YOropa, en Piémont, élevées par l'opulente Italie ; c'est à cette occasion que Von peut dire avec admiration et respect : tfeti piefas ! heu prisca fides!

, La chapelle de fié as est bâtie en forme de croix, surmontée d'un petit do me ; la porte et ses deux pilastres sont de marbre, ainsi que l'altique, dans laquelle $st une statue de la vierge et de l'enfant Jésus; cette statue; qui a de la grâce et de l'élégance , est elbois,; quoi qu'en ait dit- M* Diisaulx sur le rapport de M. Saint-Amans. H y en*a deux

(i) M. de Saiîrt-Atnans, Fracmens d'un Voyage senlïmentaj et pittoresque dans les Pyrénées. 1

autres dans l'intérieur de la chapelle, l'une sur le grand autel, également en bois, est ornée d'un riche manteau et coiffée du capulet rouge ; l'antre très-petite , que l'oa n'expose à la vénération des fidèles que dans les grandes solennités, est en faïence. Le maître -autel est richement doré ; les murs sont décorés de plusieurs tableaux d'une composition bizarre et d'une exécution grotesque; celui du jugement dernier , qui présente en détail la résurrection des corps , prête à rire aux connaisseurs; mais tous font image pour les monta* gnards et frappent leurs regards sans révolter leur goût : cette église peut contenir trois ou quatre cents personnes.

Du pèlerinage de Héas.

Le catholicisme est , depuis son introduction dans les Gaules par les Romains , la seule religion qu'aient professée les habitans des Hautes-Pyré> nées , et les atteintes qu'on a cherché à lui porter dans les temps malheureux de dissensions civiles et religieuses, d'intolérance, d'anarchie, de proscription, n'ont fait qu'en suspendre l'exercice sans altérer lafoi des habitans de ces contrées, ou plutôt leur goût invétéré pour les pratiques de l'Eglise. On a même remarqué, pendant la révolution, chez beaucoup de personnes, une plus grande ferveur pour ces pratiques qui ,

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alors, se faisoient clandestinement; et dès qu'on Ta pu , il s'est manifesté dans toutes les classes de la société un désir prononcé de voir renaître la célébration libre et publique des anciens rites qui n'ont jamais cessé d'avoir lieu dans l'intérieur des familles , et partout où Une inquisition trop sévère ne violoit pas les droits les plus naturels et les plus sacrés.

Depuis la restauration du culte , les cérémonies religieuses ont repris leur ancien éclat dans les Hautes-Pyrénées , et le peuple s'est livré de nouveau au penchant qui l'entraîne partout vers l'amour du merveilleux, du mystique, et lui fait rechercher tout ce qui frappe ses sens, étonne ses esprits, impose à son imagination et parle à son cœur. Nulle part il n'y a plus d'afltuence aux temples de la divinité , plus d'exactitude à satisfaire aux pieuses démonstrations que l'église a prescrites , plus d'empressement à célébrer avec pompe les jours solennels que le rit romain a consacrés. Les confréries religieuses ont repris leur ancienne splendeur , et l'on voit dans les fidèles tout le zèle du noviciat réuni au désir d'atteindre, ou même surpasser, l'ancien cérémonial ; c'est un but attrayant vers lequel tendent tons les efforts de ceux que la confiance publique et les vœux des prélats, ont appelés à restaurer les ruines du vieil édifice de la religion de nos pères.

Après avoir fait connoître , en général , le res-*

pect que portent les habitons de ces contrées à tout ce qui tient au catholicisme, il me reste à parler de quelques particularités qui le caractérisent.

Le culte de la Sainte-Vierge est surtout en honneur dans les montagnes, où elle a des sanctuaires que l'on révère, et que l'on visite processionnellement à certaines époques de Tannée. Le pèlerinage qui se fait au i5 août et au 8 septembre , à J\otre-Dame de Héas , par tous les habitans de Barèges et des vallées voisines , est très-remarquable; on voit circuler, dès la veille , sur le flanc des montagnes, une nombreuse population d'hommes , de femmes et d'enfans ; tous entonnent des cantique^ et manifestent une vive allégresse , qui tieni de l'enthousiasme et de l'inspiration. Arrivés à la chapelle dont j'ai déjà fait connoître la situation , chaque dévot s'approche de l'autel sur lequel est exposée à la ferVeur publique une petite statue de Notre-Dame , en faisant une infinité dê révérences ou de génuflexions que tous imitent à l'envi; puis il embrasse la statue , la baise pieusement sur les deux joues, et lui passe la main Sur le dos, de la tête aux pieds. Les hommes se bornent à cela, mais les femmes prennent la statue dans leurs bras et lui font mille caresses empressées et familières, à la manière dont elles expriment leur tendresse envers leurs enfans. Les desservans de cette protectrice des II. 12

montagnes portent ensuite, au bowt d'un bâton, des chapelets de bois et de verre, des anneaux de cuivre qu'ils font passer et repasser mystérieusement sur la figure de la grande statue de ' marbre, pour les distribuer ensuite aux bons et pieux montagnards, qui emportent ces bijoux comme des amulettes et des gages de la faveur du ciel.

Il n'y a là, pour toute habitation, que des huttes, des cabanes, des granges, où les pèlerins s'entassent pêle-mêle sans distinction d'âge ni de sexe ; encore ces misérables habitations sont-elles insuffisantes, pour abriter tous ceux qui y aûluent. Ceux qui ne peuvent y être reçus, couchent en plein air. Les hommes emploient la soirée à boire, ♦ et quelquefois toute la nuit jusqu'au lever du soleil qui est plus tardif là qu'ailleurs, à cause de la grande élévation des montagnes. Les garçons et les jeunes filles s'abandonnent à toute la gaîté de leur âge. Il peut en résulter quelques inconvéniens; mais la simplicité naïve qui caractérise encore les mœurs de ces agrestes montagnards, ne permet pas d'ajouter une foi entière aux récits exagérés qu'on ont faits quelques auteurs (1) , croyant peut-être décrire ces romérias espagnoles, où régnoit une scandaleuse licence, s'il faut en

(i) M. Ramond, et d'après lui, sans doute, son grand et juste admirateur, M. le comte Orlof.

croire le père Feyjoo, qui a contribué à l'abolition presqun générale de cet usage dans sa patrie (1). Le lendemain matin , on se rend en foule à l'autel , pour entendre la messe du chapelain et pour communier, après quoi on s'en retourne processionnellement comme on étoit venu, entonnant les cantiques sacrés avec une ferveur nouvelle; les deux sexes alternent le plus souvent dans leurs chants, et quelquefois aussi ils marient leurs voix en divers tons, selon les sexes; c'est avec une justesse et une llexibilité d'expression d'où résultent des effets de mélodie d'une simplicité et d'un charme ravissans , que le calme des airs laisse parvenir à l'oreille dans toute leur pureté, et que répètent souvent et par intervalles les échos des montagnes, sans les altérer nullement.

Suite de la vallée de Héas.

Après le bassin de la Chapelle, la vallée de Héas peut avoir une lieue et demie d'étendue. Elle se bifurque un peu au-delà de l'embouchure de la gorge d'Aguila , vis-à-vis l'endroit où est située une roche très-haute , taillée en forme d'aiguille , qui a été séparée de la montagne par un éboulement, et que l'on nomme la Tour de Lieuzaube. Le plus petit embranchement se dirige à l'ouest, et s'étend

(1) M. Delaborde , Itinéraire d'Espagne, t. V, p. ai 3 et suiv. Littérature.

jusqu'au Cirque ; le gave du Maillet (fui le parcourt vient former une belle cascade ; l'autre , beau-* Coup plus considérable , suit la direction de la vallée principale et se termine au pied du Cirque, du côté de l'est ; c'est la vallée de Touyères. Le gave qui la parcourt éprouve plusieurs chutes, dont la dernière, ou la plus élevée, donne lieu à la belle cascade de Mataras. Dans ce trajet sont les deux mines de Touyères, plomb et argent, et celle de Sainte-Marie qui est de cuivre : elles sont abandonnées toutes les trois.

Entre les deux embranchemens de la vallée, se voit un vaste plateau qui remplit tout le fond du cirque ,«t sur lequel il faut gravir pour jouir de près de tout ce que cette belle enceinte offre de remarquable : c'est le plateau de Troumouse. On peut l'at* teindre en suivant lecours de l'un ou de l'autre des deux gaves ; pour bien voir le tout , il faut y monter d'un côté et descendre de l'autre. Si l'on prend à droite , on a bientôt atteint le plateau du Maillet, et l'on monte ensuite à celui de Troumouse par des roches très escarpées, près de la jolie cascade du même nom 5 ce trajet peut se faire en moins de deux heures, et l'on se trouve à la hauteur de 1060 toises, selon M. Charpentier. Parvenu aux cabanes de Troumouse , on voit tous les objets sous leur véritable point de vue, et cette aire presque circulaire offre dans son pourtour un mur coupé à pic, de près de 600 toises

de hauteur, car la montagne de Troumouse a i64o toises d'élévation absolue , selon MM. Reboul et Vidal. Au centre et à mi côie, se voit un vaste glacier, situé dans une anfractuosité , entre deux aiguilles que Ton nomme les Sœurs de Troumouse,

Les monts qui dominent le cirque, comme autant de tours, se présentent dans toute leur majesté ; ils sont tous calcaires ou de marbre primitif, de même que la base de l'enceinte qui offre des bancs de la plus grande beauté , et dont la roche seroit susceptible de recevoir un beau poli. Cette enceinte environne une aire immense , qui a plus de deux lieues de circuit. C'est une chose bien surprenante qu'un théâtre aussi vaste et aussi magnifique , situé près de la crête des Pyrénées et au fond d'une gorge extrêmement étroite.

Au couchant, et près de la source du torrent du Maillet, est un passage toujours très-difficile et souvent dangereux, qui conduit au plus haut de la crête , et de là dans la vallée de Beousse, en Espagne ; c'est le Port de la Canau y ainsi nommé parce qu'il est resserré en forme de gouttière , et qu'il sert de canal d'écoulement à des torrens , à des lavanges , à des débris de rochers qui se précipitent des sommités voisines. Cette gouttière , qui paroit fort étroite au premier coup d'œil , a cependant une grande largeur; elle est toute cou-

Terte de débris granitiques, schisteux et calcaires ; elle offre des amas de neige sur plusieurs points, et surtout près du sommet ; au tiers du trajet à peu près, est une source d'eau fraîche et pure qui sort d'un immense rocher de marbre schisteux. Du port de la Canau, au sommet duquel on parvient, aisément en deux heures, il est facile de descendre en Espagne par la vallée de Beousse , et l'on voit bien distinctement de ce point , l'énorme masse du Mont-Perdu et ses nombreux glaciers. J'ai pu me rassasier de cette vue intéressante par un assez beau jour , quoiqu'ils soient rares dans cette région élevée.

La vallée de Héas a éprouvé bien des désastres, comme on peut en juger par la simple inspection des lieux; deséboulemens,des lavanges, des irruptions aqueuses ont successivement ébranlé cette terre de révolutions ; il y a trente-six ans, le lac qui occupoit cette région disparut, ar>rès un débordement qui ravagea toute la contrée et porta l'effroi jusque dans les vallées inférieures. Ce terrible événement mérite d'être connu; on en trouve la description dans l'ouvrage de M. Dusaulx , et il ressemble beaucoup à celui dont la reine Marguerite fut témoin à Cauteretz. Les étrangers qui se trouvèrent à Barèges et à Saint-Sauveur, coururent même de plus grands dangers, et ce ne fut qu'avec bien de La peine qu'ils purent se sauver par le

Tourmalet. Tout le pays fut consterné et plonge ' dans la désolation ; mais écoutons le récit qu'en fit, le 9 septembre 1788 , M. Dupont de Luz, témoin oculaire , correspondant de M. Dusaulx (1 J: « Avois-je tort, monsieur, lorsqu'après vous avoir indiqué les principales circonstances du désastre de 1787 , je vous déclarai qu'il me sembloit que ces montagnes s'ennuyoient d'être habitées par dés hommes? Voici une nouvelle catastrophe dont je puis parler en qualité de témoin et d'acteur , si vous le jugez à propos , vous en ferez mention et la joindrez à l'autre.

ce Vous ne veniez que de partir, lorsque nous fûmes menacés d'Un événement sinistre par l'orage et le tonnerre qui grondôient depuis trois jours. Le foyer en étoit, comme l'année précédente, au-dessus de l'ampithéàtre de Gavarnie , ver^s la pointe de Marboré que nous regardons tous comme l'horoscope de nos destinées. La nuit du 4 au 5 septembre , nous nous couchâmes néanmoins avec une sorte de sécurité 5 qui ne cherche en pareil cas à se faire illusion? Entré minuit et une heure , j'entends le tocsin. J'ouvre la fenêtre. Le torrent grossit de minute en minute et d'une manière effrayante , me crie-t-on de toutes parts ; notre ville est sur le point d'être emportée. Les cris redoublent et n'en forment plus . , • • -, > ■

(1) Voyage à Barètes, etc. , 1. 1, p. 1 14.

• qu'un. Concevez-vous ce que c'est en plein minuit que le cri d'une ville éperdue? Les cheveux m'en dressent encore sur la tête.

ce Je veux savoir où nous en sommes; mais que vont devenir ma femme et mes enfans? M'arrachant de leurs bras, saisissant une longue perche, je cours droit au torrent, notre ennemi commun. Il a voit déjà dévoré la prairie qui nous domine. Quatre toises de plus, la ville étoit rasée.

« Mes concitoyens et moi , nous combattons pendant toute la nuit contre cette espèce de lavange ; nous forçons enfin le torrent débordé à rentrer dans son lit, et cela, en le dégageant des roches qui l'obstruoient. Au point du jour, le danger étoit passé. Le retour de la lumière nous montra les eaux à plus.de trente pieds au-dessus du débordement arrivé le 24 septembre 1787 , et dont les terribles effets ont retenti dans toute l'Europe.

« Au lieu de rentrer dans nos foyers, nous remontons vers Saint-Sauveur , dont le pont n'existoit plus. Nous en pâlîmes tous. Immobiles et les yeux fixés sur le torrent qui ne rouloit que des débris, nous aperçûmes un enfant qui flottoit dans son berceau. C'est là, pour la première fois, que j'ai vu pleurer nos montagnards. Quelquesuns y arrivés ici par les hauteurs , nous ont appris que de gros nuages chargés de grêle avoient crevé sur les montagnes qui entourent le lac de Héas ;

que ce lac refoulé avoit , dans son débordement , grossi le torrent de Gèdres d'une si grande quantité d'eaux, qu'elles ont entraîné dans leur cours les maisons, les cabanes, les moulins et jusqu'à des roches qui jusqu'alors avoient bravé la foudre, les torrens et les siècles.

<c Depuis Pierrefitte jusqu'à Gavarnie, c'est-àdire dans le trajet de cinq à six lieues , il ne reste pas un pont qui n'ait été détruit ou considérablement endommagé , la foudre en a lézardé un dans cinq ou six endroits. Les corniches, qui valent des ponts , n'ont point été épargnées. Que vouSi diraije? des villages entiers sont tombés dans l'abîme ; d'autres , ruinés et manquant de supports, y tomberont bientôt. Au reste , nous ne connoissons pas encore toutes nos pertes, et nous tremblons surtout pour la vallée d'Aure.

« Le lendemain matin, on vit madame Bousseau, femme pleine d'àme et passionnée pour ces montagnes , on la vit seule et qui remontoit le long du torrent «V travers les décombres. Elle rencontre deux familles errantes au hasard.— Où allez-vous? - — Dieu le sait 5 allons toujours, allons-nous-en. Jamais elle ne put les retenir.

« En ce moment, tout est en combustion à Ba-r règes ; la terreur y a gagné les étrangers ; on se sauve par le Tourmalet. C'est la première fois que cette montagne, presque inaccessible, ait été

franchie par de lourdes voitures démontées et portées à bras, ou traînées par des hommes, et • soutenues par eux sur le penchant des précipices.

Madame Choiseul-Gouffier donna , dans cette circonstance, une preuve non suspecte de l'humanité qui la caractérise. Laissez, s'écria-t-elle , laissez tomber ma voiture dans l'abîme ; et pour des riens n'allons pas exposer la vie de ces braves gens.

y « J'oubliois de vous dire que la grotte de Gèdres a été la première victime du torrent, et qu'elle .n'existe plus que dans la description que vous en avez faite. Au lieu de ses parterres émaillés, de sa voûte de fleurs et de sa galerie magique , ce n'est £lus aujourd'hui qu'une roche difforme, et qui repousse autant le voyageur qu'elle l'attiroit.

« Vous connoissez l'aspect de ces lieux : nous espérons tous que dans cette conjoncture , vous voudrez bien Suppléer à ce récit fait à la hâte et dans le trouble. Allez chez M. Necker, intéressez ce ministre compatissant à notre sort. Les montagnards -qui vous onren quelque sorte adopté, en plaçant votre inscription au fameux passage de l'Echelle, continueront à vous aimer ^ à vous bénir. » ri .'hu

Le vallon de Héas, privé de son lac, entouré de de'combres, condamné en quelque sorte par la nature à «.'être qu'un désert , paroitroit , en ef-»

fet , inhabitable à qui le verroit dans toute autre saison que celle où les curieux, les voyageurs visitent cette contrée solitaire, mais non délaissée; l'industrie et le travail y font croître des moissons, et la religion, toujours bienfaisante, attire deux fois chaque année la foule nombreuse des fidèles qui viennent communier avec les habitans du lieu, renouer leurs anciennes relations absolument interrompues pendant l'hiver , et y verser quelque peu d'argent, pour prix d'une hospitalité donnée et reçue avec le même empressement et le même plaisir. C'est à l'époque de l'une de ces touchantes solennités , que je suis allé prendre asile chez un des patriarches de cette nouvelle Membre, riche de ses troupeaux et de sa nombreuse famille qui comptoit trois générations, au sein de laquelle nousfûmes reçus, mon compagnon et moi, comme d'anciens amis qu'on n'avoit pas vus depuis long-temps. Nous passâmes la soirée assis sur des banquettes, auprès d'hommes vaillans, qui nous contèrent leurs prouesses à la chasse des izards et des ours; entourés de laborieuses mères qui filoient leurs quenouilles en silence ; parmi les petites filles et les jeunes garçons, sans cesse en mouvement : tous rassemblés autpur de l'àtre antique, dans unepièce enfumée parla vapeur résineuse des tèdes, ou copeaux d'arbres-pins enflammés, qui jettentune vive lueur; et quand vint l'heure du souper, nous participâmes de bon cœur et avec un excellent appétit, à la

vaste gamelle de pâte au lait où chacun puisoit, à la ronde, avec sa simple et jolie cuiller de buis ou de hêtre. On nous fit la politesse de nous offrir les meilleurs lits, et celui où M. Ramond avoit couché, me dit- on, fut mon partage, sans que j'eusse beaucoup à m'en louer , pour sa propreté... Mais ce qui /ne plut particulièrement , c'est la bonne mine et l'air aisé de nos hôtes, de tous les membres de cette famille, dont le chef se nommoit Haurine dit Gabardous.

T^allee d'Estaubé.

Cette vallée débouche dans la précédente , un peu avant le hameau de Héas, et elle se dirige au sud-ouest, sous un angle d'environ 45 degrés, à la grange de Gargantan; dès l'entrée, son fond est élevé de 902 toises , selon M. Charpentier ; et elle semble effleurer seulement la croupe des monts qu'elle traverse , pour finir au pied des hauteurs qui supportent le Mont-Perdu , dont le Sommet s'aperçoit bientôt. Avant d'aborder cette vallée ; dont l'accès est assez difficile, il faut passer le pont des Usclats, formé de pierres entassées au hasard, la pente rapide nommée le Passet-de&- Glourieltes, le Clouset où se réunissent les deux gaves qui descendent des hauteurs du versant droit, connues sous les noms de Staougné ou de Pinède, côtoyant par la droite , les vastes flancs

du Coumélie. On pourroit gagner par-là Gavarnlë, à travers l'immense pâturage de las Coumes dô Gargantan et de la Borde de Marque qu'arrosent la Hon- Blanùa et la Honte- des ^-Hontas , et par les sentiers escarpes de Resquiou et de Plagno. Après ce premier trajet , qui seul offre un aspect repoussant, tout devient uniforme et agréable , et Ton ne tarde pas à apercevoir , pardessus les murailles du fond, la cime toujours blanchie du Mont-Perdu.

Un calme profond règne dans la haute vallée, qui n'offre partout que de tranquilles solitudes; on n'y rencontre nulle trace de destruction récente et peu d'anciens débris. Les mâles contours des monts qui se succèdent dans une sorte de régularité qu'aucun accident n'a interrompue, donnent de l'harmonie au dessin imposant de ces lieux , qu'une végétation très-active orne de beaux tapis de verdure , depuis le fond des vallons jusqu'aux escarpemens dont la roideur s'op j pose à toute culture. Ici le vert des prairies a un caractère . propre , une nuance que l'on ne peut retrouver ni dans la plaine , ni dans les vallées inférieures ; cette vivacité de teinte, qui est particulièrement remarquable sur le versant gauche, diminue la sévérité de ces lieux agrestes et sauvages, que parcourt paisiblement un ruisseau qui, plus bas, devient un torrent.

A mesure qu'on avance, le Mont-Perdu s'a-

baisse derrière la crête centrale, qui bientôt le masque entièrement, et l'on se trouve entouré de sommités en partie obtuses et en partie aiguës. Les premières séparent la vallée d'Estaubé de celle de Héas; les autres, à droite, sont : le Piménê qui succède au CouméMe; Allanz dont la face opposée regarde le cbemin qui conduit de Gavarnie à la cascade; puis enfin une montagne qui, du côté de Gavarnie, s'appelle Lastazou. C'est le point le plus élevé des murs qui bornent Estaubé, et sur lesquels on voit de nombreux glaciers et de grands tapis de neige. Pour parvenir au cirque, il faut franchir un ressaut assez élevé qui donne lieu à une belle cascade ; puis on monte à droite sur le flanc de la montagne voisine , qui est tout couvert de pâturages, et la vue embrasse bientôt ce cirque dans toute son étendue. Au centre de la moitié du mur, à peu près, se voit une roche détachée en forme d'aiguille, derrière laquelle est un glacier qui se prolonge par un ravin jusqu'au sommet du cirque. On peut considérer tous ces objets fort à son aise de la station nommée Couïlade la Bassat-dessus , dernier asile des bergers , situé à droite et tout près du Cirque (1).

Le fond de la vallée d'Estaubé s'ouvre par deux passages que l'on nomme le Port- Fiel et le Port

(1) Le cirque est à 935 toises au-dessus de la mer, selon M. de Charpentier.

de Pinède , où la roche est du calcaire alpin (1) 5 l'un et l'autre assez voisins du port de laCanau, débouchent dans la vallée de Béousse en Espagne ; le dernier conduit à une large brèche élevée de légo toises, selon M. Ramond, et pratiquée entre les murailles de Tiique-Rouye et les montagnes qui, traversées par le Port-Fiel, s'étendent encore plus loin vers l'orient. Ces deux ports sont difficiles et peu fréquentés.

Ascension et Vue du Piméné.

Cette montagne, bien moins élevée que celles dont nous avons précédemment parlé , offre un aspect ravissant à sa sommité , dont l'accès est assez facile; c'est par la vallée d'Estaubé qu'on approche de sa base, et qu'on atteint l'espèce d'isthme qui la sépare des montagnes méridionales, dont la situation respective et l'ordonnance se présentent de la manière la plus frappante : on voit alors, sous un rapprochement qui ajoute à tout ce qu'ils ont d'imposant et de majestueux, les mêmes objets qu'on n'avoit aperçus que de loin, des autres points de vue que nous avons décrits.

On a enquelque sorte sous ses pieds lesdeux val-

( i ) Le premier est à 1 ,3 1 4 toises , et le second à 1 ,257 audessus de la mer, selon M. de Charpentier. M. Ramond donne 1 ,29* toises à ce dernier.

lées d'Estaubé et de Gavarnie,que terminent des cirques majestueux; devant soi , auimidi , le Marboré avec ses tours qui surmontent Tuque-Rouye , et le Mont-Perdu qui domine les plus grandes hauteurs et présente comme une large croupe dirigée de l'est à l'ouest , surmontée i au couchant , par une espèce de chapiteau ou de dôme trèsrélevé, dont l'immense surface est recouverte de glaces et de neiges resplendissantes; au couchant, on voit la vallée d'Ossoue, Yignemale et son énorme glacier ; au levant, et du nord au sud, le Pic-du-Midi, Néouvielle et le beau cirque de Héas; au nord, le Pic Long , les montagnes qui le supportent et le Coumélie, dont l'élévation paroît bien petite de ce point.

Après la vue du Pic-du-Midi , c'est celle du Piméné que doivent rechercher tous ceux qui veulent, sans parcourir tout le pays, conuoître et saisir d'un coup d'œil l'ordonnance générale des Hautes-Pyrénées, et la position respective de leurs grandes masses. Cette dernière station est même préférable à l'autre : on y voit les/ objets dans un éloignement moins considérable , et ils se présentent sous un aspect bien plus frappant, et tout aussi varié. Le naturaliste y trouve aussi de quoi observer, et c'est là qu'il peut coordonner, lier entr'elles les pensées et les notions qu'a dû lui donner l'étude partielle des monts, sur la structure générale de la chaîne. . C'est un des beaux ob-

servatoires des Hautes-Pyrénéeé; t'est celui dont la situation est la plus heureuse.

J'ai joui de ce point de vue par un très-Dëâii temps , étant parti de Héas par une matinée brumeuse , accompagné de Gabardous, <jui h*àûguroit pas aussi bieri que moi de lâ journée, et fut forcé d'alvouér que, quoiquë étranger âu pays, j'en connoissois mieux que lui la météorologie. Nous traversâmes la vallée d'Estaubé, et ne tardâmes pas à voir les rayons du soleil percer le voile qui nous enveloppoit, et dévorer ces légères vapeurs qui, pour des yeux exercés, ne sont qu'un très-heureux présage. En effet, l'horizon étoit pur et sans nuages, lorsque nous fûmes parvenus au sommet du pic, où nous prîmes congé de notre guide ; nous nous acheminâmes , d'après ses instructions, vers le hameau de Gavarnie , par l'isthme méridional qui est entre ce pic et celui d'Allanz. C'est le col du Piméné ou la brèche d'Allanz , à qui M. Ramond donne 1,291 toises d'élévation. Ce passage conduit à la gorge du Zavadan , et l'on traverse des sapinières, des ravins, des éboulemens dont les difficultés complétèrent une course des plus pénibles, mais aussi des plus variées et des plus intéressantes qu'on puisse faire. Arrivés à notre coucher, le soleil doroit encore le sommet des monts, et nous pûmes contempler fort à notre aise, étendus sur la verte pelouse, prèsdeS eaux IL l3

murmurantes du gave, le magique tableau que nous lâcherons d'esquisser ci-après. Dans cette soirée délicieuse, veille de notre ascension au Marboré, le plus beau clair de lune vint lui donner un nouvel éclat , après avoir dissipé le crépuscule et les ombres qui l'a voient voilé ou obscurci un moment. Reprenons l'ordre de notre itinéraire.

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