CHAPITRE XI
Suite de la vallée de Garantie j le chaos j val d'Ossoue ; cirque et cascade de Gavarnie ; ascension et vue du Marboré et dé U brèche de Roland -, Mont-Perdu.
En sortant de Cèdre, on monte assez rapidement sur les flancs du Coumèlie ; la vallée se rétrécit beaucoup; le gave devient plus profond j il mugit davantage, et l'on aperçoit bientôt, à droite, deux petites cataractes qui se détachent d'un môle aride et se précipitent en napes : je leur ai vu décomposer merveilleusement les rayons du soleil , sous un certain aspect qui doit varier comme la position de cet astre. Un peu plus loin est la cascade ftArroudet, qui descend de la montagne du Saoussa, et dont la chute , assez considérable i est d'un très-bel effet.
On atteint ensuite ce crand et terrible monument des convulsions de la nature, ce lieu de destruction que les gens du pays appellent la Peyrada : expression qui fuit image , comme celle de cimetière des montagnes, comme celle de chaos >
plus généralement usitée. Dans l'espace d'un grand quart de lieue, toute la vallée est encombrée par d'énormes blocs de rochers granitiques de différentes formes, dont quelques-uns gros comme des maisons, ont de trois à quatre mille mètres cubes ; entassés les uns sur les autres , se servant réciproquement d'appui, ils sont abandonnés au plus affreux désordre.
Ces débris d'un monde en ruines, sont le résultat d'un éboulement subit, et proviennent des sommités voisines , dont les flancs hérissés menacent le voyageur de nouvelles chutes (1). On y voit des
blocs en partie détachés, qui sont près de tombep
(1) M. Faugeas de Saint-Fond attribue à de semblables convulsions de la nature, dans la Haute-Egypte, les niasses isolées qui , arrachées des flancs des montagnes et jetées dans les vallées, ont fourni matière à ces obélisques, à ces colonnes, à ces sphynx, à ces énormes monumens d'une seule pièce qui ont fait l'admiration des siècles. Cette idée, qui épargne au moins les frais et les difficultés de l'excavation, en réduisant l'œuvre à la tailler sur place et à la transporter ensuite, lui a été inspirée par la vue d'énormes blocs de granit qu'il avoit trouvés ainsi détachés , par des secousses naturelles de la terre , dans les montagnes de Darmstadt. Plusieurs de ces blocs, d'une très-grande longueur, ont été travaillés sur le lieu, à une époque inconnue, qu'il croit avoir été celle de la domination romaine. Buonaparte ayant entendu parler de ces belles pièces de granit, désira les faire venir en France ; mais il n'a pu, sous aucun rapport, achever l'ouvrage des Romains.
et qui n'attendent qu'un nouvel ébranlement, pour se joindre à ceux qui ont déjà roulé du haut des monts jusqu'au fond de l'abîme ; ils ont obstrué le passage du gave et détourné son cours, en opposant à ses flots impétueux leurs masses gigantesques. Ce n'est qu'après mille efforts tumultueux , que le torrent échappe à ces vastes décombres , et le mugissement des eaux, dans le long espace qu'ils occupent, complète sur les sens affaisés, sur l'imagination troublée , les effets de cette scène de désolation; elle pénètre l'àme de l'idée pénible du néant auquel est réservé notre globe au jour du jugement dernier, et la force stoïque du juste est presque 'nécessaire en ce lieu , pour n'être pas accablé par son aspect (1).
A partir de là, on aperçoit de la neige de tous côtés , sur les sommets des montagnes centrales qui terminent les échappées de vue des gorges latérales ; après avoir passé plusieurs défilés, toujours plus courts , et traversé quelques vallons d'une étendue corrélative, on voit s'agrandir et se présenter sous une perspective imposante , X enceinte des rochers de Gavarnie.
On passe de nouveau le gave au pont Barygui x sous lequel il se précipite tout entier avec fracas 3
M Si fractus, Ulabatur orbis ,
Impaviduun ferient mime
(Horace, lir. III , ade3.)
parmi d'énormes rochers, et Ton trouve d'abord l'auberge de Gavarnie, puis le village du même nom (1), enfin la chapelle du lieu, construite par les Templiers, et où se voient , sur une poutre, des crânes humains , qu'on prétend être ceux des derniers chevaliers de cet ordre, égorgés lors de sa proscription, en i5i2 (2).
Deux petites vallées , celle tfOssoue et la gorge du Porl, viennent déboucher dans le bassin où a été construit le village de Gavarnie.
Pour entrer dans la première , on quitte la route à droite, et avant d'arriver à l'auberge; elle se dirige vers le couchant, et forme un angle droit ou même un peu obtus avec la vallée principale; disposition qui lui est particulière.
On franchit d'abord l'espèce de ressaut qui en défend l'entrée, et l'on côtoie la rive gauche du gave qui la parcourt, le long de la montagne nom-
(1) Il est situé k 741 toises au-dessus de la mer, d'après M. Ramoud ; M. Laroche dit 736 , et M. de Charpentier j35. Gavarnie , avant la révolution , apparlenoit à l'Ordre de Malte, et antérieurement aux Templiers -, l'ancien presbytère présente encore quelques restes de murs de la maison des Templiers, et Ton trouve tout près de là certains autres vestiges qui rappellent ces chevaliers.
(2) Le sénéchal de Bigorre présida au jugement des Templiers, enlevés de l'hôpital de Gavarnie (dit de Sainte-Madeleine ) et d'un château qu'ils avoient à Lourdes ; ils furent hrûlés à Auch. (Histoire des Templiers. )
méè Penê de Succugnac. Quand on a outre-passé la montagne dite de Pouey Mourou^ Pic -Noir, la vallée se dilaté au point où s'embranche là gorge de VOulette ; elle se resserre ensuite , et le gave tombe du haut des rochers voisins , en une belle cascade. On le voit se former de trois ruisseaux réunis presque au même point, et provenant, l'un du glacier qui. couvre le vallon du Pic de VOulette , et les deux autres des flancs de Vignemale. La source de ceux-ci est l'immense glacier qui sépare Yignemale du mont Ferrant. Là on est entouré de neiges, de glaGes, de torrens.
Pour remonter la gorge de POulette, il faut passer plusieurs fois le gave qui la parcourt , sur des ponts de neige , et l'on s'élève jusqu'au vallon de POulette ; cette dénomination lui vient de sa forme, qui en effet, ressemble beaucoup à celle d'une oule : parvenu au col qui sépare la vallée d'Ossoue du val de Gaube , on voit sur sa tête l'énorme sommet de Vignemale. On peut descendre , sans trop de difficultés , par le versant opposé, pour se rendre à Cauteretz : ce passage n'est guère fréquenté ; mais, avec un peu de hardiesse, il n'a rien qui puisse effrayer, et cette communication entre Cauteretz et Gavarnie parle Lutour ou par le val de Gaube , est une des plus intéressantes parties de plaisir que puissent offrir les plus tlautes-Pyrénées. / in ^ j
C'est à Gavarnie même, sur la droite, que
commence la petite gorge latérale qui conduit au porjt de ce nom, appelé aussi de Boucharo , par où l'on communique avec l'Espagne dans la vallée de Broto. Le chemin s'élève sur la pente des monts, et franchit la crête de séparation , à l'occident des hauteurs du Marboré; les roches, sur ce point, sont du grauwacke. Ce port n'est praticable que pour les mulets; mais il offre au voyageur un passage assez facile, pour la hauteur à laquelle il se trouve '(1).
Cirque et Cascades de Gavarnie.
Nous voici arrivés aux objets les plus dignes de la curiosité des baigneurs des Hautes-Pyrénées, et les plus renommés : comme le sont , dans les Alpes suisses, le glacier de GrindeUval et les cascades de Lauter brune n et de Staubach.
C'est de l'auberge du village , et surtout de la chapelle de Gavarnie , que l'on distingue , sous le point <àe Yue le plus favorable , les montagnes du fond, leur mur plus que semi-circulaire , les neiges qui en occupent les gradins, les rochers en.forrae de tours qui les couronnent , enfin les nombreuses cascades qui se précipitent dans le fond du cirque. On croiroit alors être parvenu au terme de sa
(0 Elle est de 1,197 toises, selon M. Moisset; M. Ramond réyalue à 1,196; M. de Charpentier à 1,180; et M. Laroche
course, et toucher presque ces objets qui frappent d'étonnement, quoiqu'on en soit encore à trois quarts de lieue : tel est l'effet de l'immensité de ces parties du plus magnifique tableau que présentent les Pyrénées !
De Gavarnie au Cirque il y a près d'une heure de marche, et l'on traverse, pour l'atteindre , différens bassins dominés au levant, par divers pics très- élevés ; dont les flancs sont couverts de sapins, et qui forment une chaîne imposante : tels sont YAllantz , la Furchetta aux trois pointes , et VAstazona } voisine du Marboré. Le dernier de ces bassins est le plus remarquable ; sa forme ovale, son fond peu inégal et couvert de gravier, annoncent qu'il étoit anciennement le domaine des eaux du gave, qui le ravage encore de temps en temps, n'étant pas assez encaissé pour se contenir toujours dans ses bornes ordinaires. Deux torrens viennent grossir le gave dans ce bassin, et ils coulent de deux ravins opposés , l'un à l'orient , et l'autre au couchant. Après ce vallon , on monte sur une petite élévation, et l'on atteint les restes d'une digue assez haute, que l'on franchit pour entrer dans le Grque par l'endroit même d'où s'échappe le gave. Le sol de cette enceinte est fort inégal , et on y observe une déclivité qui croît à mesure qu'on approche de la digue : c'est l'effet des eaux qui , dans des temps plus reculés , formoient un lac dont les constans efforts , en creu-
sant le terrain, ont rompu la barrière que la nature lui avoit opposée. Son élévation au-dessus du niveau de la mer est de 985 toises , selon M. Moisset.
Cette oule frappe à la fois par sa grandeur, sa régularité , son ensemble , et si l'esprit cherche quelque point de comparaison avec des ouvrages d'art, il ne peut s'arrêter qu'à ces grandes arènes où les Romains se donnoient pour spectacle le féroce combat des animaux, et celui, plus féroce encore , des gladiateurs ; mais quand on considère de près et qu'on mesure ce mur coupé à pic , qui a de 5 à 4,ooo mètres de circonférence , et plus de 5oo d'élévation ; ces nombreux et vastes gradins curvilignes qui surmontent le mur, et sur lesquels repose une zone permanente de neige 5 ces rochers en forme de tours qui couronnent ces gradins, et sont dominés eux-mêmes et comme couronnés , à gauche , par l'immense môle du Cylindre et du Taillun , on ne voit plus que l'ouvrage de la nature, et l'on admire silencieusement son pouvoir et sa magnificence.
Dix à douze cascades tombent des divers points de l'amphithéâtre dans l'arène , et leur nombre , comme leur volume , varient selon la saison et la quantité des neiges, dont la fonte alimente cet écoulement perpétuel. Il en est deux dont les sources ne tarissent jamais, et on les distingue par les noms de grande et de petite cascade; elles
donnent, chacune, naissance à un torrent qui concourt à former le gave.
La plus considérable de ces deux cascades, qui, à proprement parler, est une cataracte , puisque sa masse se détache de la paroi perpendiculaire, d'où elle se précipite, sort comme d'un bassin creusé dans les roches supérieures , du côté du levant, vient se briser une première fois contre une arête de rocher, puis une seconde fois sur une projection plus saillante encore de la même roche. L'origine de la cascade est à 1196 toises, selon M. Moisset, ou 1166, d'après M. Laroche. Mais sa chute perpendiculaire, mesurée géométriquement par MM. Yidal et Reboui , est de 1266 pieds ( plus de 4oo mètres). M. Juncker lui donne i4oo pieds (1). 11 faut se placer au milieu du cintre, si l'on veut bien voir cette cascade et jouir de sa triple chute , du doux bruissement de son onde sur les énormes débris accumulés au lieu de sa chute, de tous les jeux de lumière qu'elle présente , lorsqu'elle est frappée par les rayons du soleil 5 si l'on veut juger de son volume et saisir tout l'effet de cette vapeur légère , de cette poussière aqueuse qui résulte du passage de sa masse
(1) La cataracte du Saint-Laurent , sortant du lac Erié, 4
ftiagara , n'a que 1 80 pieds ; la voûte liquide laisse un espace de 4o à 5o pieds entre elle et le rocher : c'est un fleuve entier resserré dans un courant de 45o toises de large. Celle de Lauterbrunen n'a que 900 pieds, mais d'une seule chute.
( ao4 )
à travers up a/ir résistant, et de son choc sur les angles des rochers contre lesquels elle se brise. Le beau spectacle qu'elle offre ne laisse qu'un regret, c'est que son volume ne soit pas en proportion avec l'immensité du cirque qu'elle décore, et du bassin dans lequel elle se précipite , ni avec l'énormité de sa chute. Aussi forme-t-on spontanément le voeu de voir réunir à ses eaux, toutes celles qui s'échappent par d'autres endroits. Cette opération sans doute difficile , sinon impossible, n'auroit peut-être encore que de minces résultats, vu l'inexprimable grandeur des masses environnantes. Si , par la pensée , nous rétablissons la digue qui autrefois contenoit ces eaux et formoit un lac dans le cirque , nous pourrons nous faire l'idée de ce que seroient en un semblable lieu, des jeux comme ceux que le peuple roi nommoit naumachiea.
Le fond du cirque , rarement visité par les rayons du soleil , offre de la neige presqu'en tout temps; elle occupe les endroits les plus abrités, et l'on en voit plusieurs masses considérables, au travers desquelles s'échappent les différentes sources du gave : c'est ce que l'on nomme les Ponts de Neige. Ces ponts n'ont point une étendue constante ; elle varie en raison de la quantité de neige qui tombe pendant l'hiver, et des chaleurs de l'été qui la fondent. C'est par la surface inférieure de ces ponts que s'opère la fusion, ensorte que leur
yoûte est plus ou moins élevée en raison même de cette fusion. Cette voûte offre souvent, et de distance en distance , des crevasses qui , quelquefois, sont très-considérables ; alors le jour pénètre dans ces antres glacés, dont l'ouverture inférieure est assez grande pour qu'un homme debout puisse y passer , tandis que l'ouverture supérieure laisse à peine entrevoir le jour au-dessus du torrent, qui entre en bouillonnant et vient se briser avec fracas contre les pierres et les cailloux qui occupent son lit. Là , d'immenses débris de rochers et de corps organiques , soit végétaux , soit animaux , s'offrent à la vue de l'observateur, dont la crainte d'un éboulement subit ne sauroit vaincre la curiosité. A la voûte sont suspendues des congélations de différentes formes, les unes régulières, et les autres irrégulières ; on les a comparées , avec assez de vérité , à ces stalactiques pierreuses que l'on rencontre dans les grottes souterraines , et leur formation est due aux mêmes causes : un suintement continuel et la chute perpétuelle des gouttes d'eau qui découlent de la voûte de glace, expliquent assez ce phénomène. L'effet le plus frappant que produisent sur l'observateur ces grottes de neige , est l'espèce de recueillement rehgieux qu'elles commandent, recueillement qui est tout à coup suivi d'un léger sentiment d'horreur et d'épouvante. Une imagination vive et forte se sentiroit bientôt inspirée, dans ce séjour froid et som-
bre, dont le morne silence n'est trouble que par le murmure des eaux.
Le grand et imposant tableau que je viens d'esquisser, varie d'aspect et de teintes, selon qu'il est plus ou moins éclairé : lorsqu'un pur soleil le décore, il est éclatant de beauté et s'offre dans toute sa magnificence; tandis que, par un temps couvert, il paroît terne et sans couleur à qui l'a vu dans toute sa parure; par un temps de brouillards , plusieurs parties se dérobent aux regards , qui ne cessent pas pour cela d'être charmés , et qui même pèuvqnt jouir d'un nouvel attrait, dû à une -certaine mobilité de cette espèce de rideau qui voile et dévoile tour à tour ses divers points; il finit quelquefois- par se lever tout-à-fait comme une toile de théâtre , pour laisser voir dans son entier une décoration, un fond de scène que n'égaleroient jamais les vains efforts du peintre , mais dont ilspourroient donner une idée. Les clartés de la lune, par une nuit sereine, donnent encore à ce tableau un aspect ravissant et mélancolique à la fois, qui devient sombre, imposant et terrible lorsqu'il est voilé par d'épaisses ténèbres, dont l'intensité n'est pas dominée par les foibles et douteuses lueurs des étoiles.
Les environs de Gèdre et de Gavarnie présentent d'amples moissons de végétaux, dignes d'exciter l'intérêt des botanistes. V aconit napel, Yangèlique silvestre, la digitale jaune , la globulaire
corâiformo.y le lis martagon, le lia des Pyrénées ; beaucoup de saxifrages , beaucoup de campanules diverses, s'offrent sans cesse aux yeux des voyageurs.... Là le buis des montagnes arides se voit à côté de la grassette, de la menthe aquatique; la germandrée des rochers touche à la salicaire des ruisseaux ; Vasclêpiade et la véronique officinale des lieux pierreux et incultes, se confondent avec la parnassie, les pèdiculaires et les renoncules des marais ; mais il n'est aucun paysage dans la nature qu'on puisse assimiler àGavarnie : c'est une vallée unique , incomparable (i). C'est là qu'on voit naître et fuir, sous un pont de neige solide, ce gave qui , d'abord foible ruisseau, murmure à peine, tout d'un coup se grossit, prend une couleur d'azur foncé ;
Et roulant en grondant ses ondes blanchissantes , De cascade en cascade au loin retentissantes , S'élance des rochers, tombe dans les Talions , Entraîne les débris et des bois et des monts, Fait entrer leur sommet dans la terre profonde, Et menace, à grand bruit, d'ensevelir le monde. O d'un pouvoir terrible inexplicables jeux !
O monts de Gavarnie ! ô redoutable enceinte ! Sur vos flancs escarpés , sur vos remparts neigeux , De ce monde changeant la vieillesse est empreinte :
( 1) M. de Saint- Amans , Fragmens d'un Voyage sentiment tal et pittoresque dans les Pyrénées , pp. 73 et 74.
L'auteur seul à mes yeux s'obstine à se cacher. De ce vaste tombeau je ne puis m'arracher.
Ces cyprès renversés , ces affreuses peuplades De noirs rochers , au loin l'un sur l'autre étendus, Sur des gouffres sans fond ces hameaux suspendus , Ce luxe de ruisseaux , de torrens , de cascades , Par cent canaux divers à la fois descendus , Tout m'attriste et me plaît, tout m'annonce l'empire De l'éternel vieillard qui fuit sans s'arrêter : Sur la nature enfin tout force à méditer.
Qu'elle est belle en ces lieux ! quelle horreur elle inspire ! 11 nous faudrait ici Buffon pour la décrire, Et Delille pour la chanter (1). »
Ascension et vue du Marborè et de la brèche de
Roland.
La situation de ces monts qui se trouvent dans la direction de la crête , et sont un point intermédiaire entre les hauteurs dé Vignemale et celles du Mont- Perdu, est bien différente de celle du &cdu-Midi; aussi les objets qui s'offrent à la vue sur cet autre observatoire sont-ils différens. C'est de ce point que l'on peut juger de la disposition des deux versans des Pyrénées et de la situation relative des différens pics, eu égard à l'arète céntràle.
Pour s'élever jusqu'à ces sommités, il faut passer par Gavarnie, arriver jusqu'au cirque et
(1) Lettre à M. le comte de Pa***, écrite des Pyrénées par le chevalier Bertin.
( aog )
prendre à droite un sentier étroit, pratiqué sur les débris de rocher qui encombrent l'aire du cirque. Ce sentier conduit à des escarpemens très-rapides, sur lesquels on s'élève en tournant différens rochers, d'un calcaire feuilleté, assez difficiles à franchir. Parvenu à une certaine hauteur, il faut gravir par une espèce de ravin d'une roideur effrayante , creusé dans le roc et où l'on ne peut choisir ses pas ; après avoir ainsi monté comme par un escalier tournant , on serpente le long des précipices sur des corniches très-étroites • plus loin , on traverse un filet d'eau qui provient de très-hautes cascades. On va ainsi d'un rocher à l'autre par des pentes fort inclinées, et l'on gagne le haut de l'escarpement d'où tombent ces cascades. Dans tout ce trajet, on seroit arrêté à chaque pas, faute de savoir où se diriger, Si l'on n'avoit un guide expérimenté , plus nécessaire encore pour le retour. Une montée fort herbeuse et très-rapide , qui conduit aux premiers gradins des tours duMarboré, se présente ensuite, et l'on a bientôt atteint un mur de rocher qui tient à ces gradins. Le lieu où l'on se trouve alors est un grand pâturage nommé Malhada de Serrades, d'où l'on s'élève, du côté du couchant, jusqu'à un vallon de neige en pente assez rapide^ à la partie supérieure duquel est une espèce de col entre deux sommités peu distantes. Ce col, qui offre un passage pour aller au port de Gavarnie, il. i4
domine ce port , et présente une échappée de vue fort belle.
De ce point, l'on domine la première assise du Marboré, et l'on aperçoit distinctement les glaciers permanens ou semelhes qui y reposent en plusieurs endroits. Le plus considérable, Sernelha de la Breja , est celui qu'il fout franchir pour arri^ ver à la brèche dont il défend l'approche; trois autres sont sur diverses plateformes du Marboré, le plus oriental en face du chemin de Gavarnie ; un cinquième, divisé en deux gradins, est audessus de la grande cascade qui semble y prendre sa source; hors du Cirque, entre la Stazona et la Fourquette, s'offrent encore aux regards deux glaciers considérables de chacun desquels sort un torrent : perspective glaciale, palais des vents du nord que le souflle méridional ne peut détruire!
Pour s'élever vers la fameuse brèche, on prend la gauche du vallon qui est borné > au nord, par un long mur calcaire, coupé à pic, et l'on gravit sur des roches nues et décharnées jusqu'au tiers de sa hauteur environ; alors on se dirige droit au midi ,» et l'on monte au milieu d'un autre vallon» couvert de neige., d'une grande inclinaison ; à sa partie supérieure, se voit le flanc du glacier qui est au pied du Marboré, et que couvre ordinairement une assez grande quantité de neige; lorsque la glace est à nu , ce qui arrive rarement avant la
fin de Pété , il est prudent de mettre des crampons pour gagner le grand escarpement. Quelquefois on s'est vu obligé d'y pratiquer des espèces de degrés avec la hache, pour pouvoir y placer le pied : ce passage est toujours difficile. 11 faut au moins trois heures pour arriver jusque-là , du fond du Cirque.
Parvenu au-dessus du glacier, on aperçoit, par une échappée de vue à droite, la montagne de Yignemaie, décorée de ses beaux glaciers: les gens du pays l'appellent Plan de Lauboj à gauche se montre le pic de la Cascade, (i); et, par une échappée, le Mont-Perdu, sommet le plus élevé du Marboré, dont il fait en quelque sor le partie ; en face est le mur de rocher dans lequel se trouve la; Brèche de Roland (2) que l'on voit alors de la manière la plus distincte. Ce long mur, qui est fort mince au voisinage de la brèche, où il menace ruine encore, a depuis cent jusqu'à deux cents mètres de hauteur dans les ditférens points despn étendue. U présente l'aspect d'un ouvrage d'art, quoique la nature en ait fait seule tous les frais. Ji, l'extrémité du mur, du cc|té droit, est la fausse bvèche qui est surmontée par le pic du Taillon (5). Pour, arriver à la brèche proprement dite , on se
( 1 ) Il a 1 ,68 1 toises , selon MM. Reboul et VidaL » (2) Elle est à 1 ,5 60 toises au-dessus de la mer. * (3) Ce pic a 1 ,649 toises , selon MM. Eeboul et Vidal.
dirige , à gauche et horizontalement, sur le vaste tapis de neige qui recouvre Pénorme glacier; l'accès en est défendu par une vaste excavation , profonde d'une trentaine de pieds, dans laquelle se prolongent ce glacier et les neiges qui le recouvrent; cette excavation est due à l'action du soleil, qui est là plus forte qu'ailleurs, à cause du défaut de mur. Il n'est point nécessaire de tourner cette espèce d'entonnoir lorsqu'il y a de la neige , et de s'accrocher au mur de la brèche pour y arriver, ainsi que l'ont dit quelques voyageurs ; on descend avec beaucoup de facilité dans ce large bassin , en se dirigeant obliquement, et l'on atteint de même le bord opposé qui avoisine la brèche.
Cette brèche , qui a cent mètres d'ouverture , est dominée et comme protégée par le cylindre ou les tours du Marboré(i) qui s'élèvent majestueusement , et semblent destinés à défendre ce passage ; ces monts pyramidaux et symétriquement placés y forment une espèce d'ornement à cette belle et immense architecture qui forme votlte du côté de l'Espagne: C'est sur cette partie du mur de la brèche que les voyageurs gravent leurs noms, se donnant une immortalité de peu de durée sur ce théâtre, où le roc même est rongé par les météores, et où l'on sacrifie doublement à la vanité.
(i) Ce cylindre a 1,729 toises, selon MM. Reboul et Vidal.
Près de la brèche , on n'aperçoit plus aucune trace de végétation : c'est un désert de la Sibérie ! Sur le versant du nord , les neiges sont accumulées à une hauteur considérable. Qui pourroit sonder ou même apprécier l'épaisseur des glaces assises dès les premiers temps sur les gradins du Marboré? a Je repassai la porte, dit M. Ramond, et tournant adroite, je côtoyai le mur de roches. La neige étoit un peu écartée de ses parois , et par l'intervalle qui l'en séparoit , j'entrevoyois les cavités congelées qui en soutenoient le vaste tapis. J'entrepris d'y descendre ; les aspérités du rocher me favorisèrent et j'y réussis. Arrivé au fond de ses cavernes, je reconnus que les neiges anciennes n'avoient pas en ce lieu plus de douze pieds d'épaisseur , mais que plus loin du mur elles en avoient à peu près le double ; car le long du mur , il y avoit un fossé de trente ou quarante pas de largeur creusé dans les neiges, soit que pendant l'hiver , l'élévation de ce mur abrite un peu son pied , Jorsque les vents du midi et du couchant , qui apportent ici les nuages, inclinent la chute de la neige, soit que, durant l'été , sa direction les expose à la réflexion de quelques rayons du soleil , ou que le peu d'épaisseur qu'il a dans cette partie , leur transmette à un point sensible la chaleur qu'acquiert sa surface méridionale. Or , c'étoit sous ce fossé que j'étois descendu sur ces neiges anciennes ; il resloit encore environ trente pieds de neiges récentes r
tombées dans le cours du dernier kirer, destinées à se fondre dans six semaines et qui dévoient se réduire à quelques pouces avant la chute des neiges de l'automne. La fonte est ordinairement plus avancée au mois d'août , mais l'hiver de 1786 à 1787 avoit été long , et le 9 mai il étoit tombé une si grande quantité de neige que plusieurs glaciers n'ont pu se découvrir dans le cours de l'été suivant et que tous ont dû croître plus sensiblement qu'ils ne le font en plusieurs années. C'est ainsi que, dix ans auparavant, je trouvois dans les Alpes , l'accumulation presqu'inouïe des neiges de i ? hiver de 1776 à 1777 (1). » C'est dans ces mêmes cavités que les couches inférieures de la masse congelée offrent cette couleur bleu de ciel , ces cassures vitreuses, cette transparence, qui sont le caractère distinctif des véritables glaciers permanens.
Au midi de la brèche , les neiges sont moins abondantes et moins durables, et lorsque l'ardeur du soleil les a fondues, elles laissent à découvert de longs ravins, de vastes éboulemens , où l'on ne trouve nul vestige de vie et de fécondité. Des roches hérissées , plus âpres du côté de la France, plus dégradées du côté de l'Espagne où elles semblent plus disposées a s'engloutir dans les précipices qu'elles dominent; de toutes parts, des monts
(1) Observations tlans les Vyrènées, pp. 107 et 108.
entassés , plus élevés , et présentant un aspect plus sauvage du côté du nord. Quel spectacle à la fois triste et imposant!
Mais dans le lointain , du côté du midi-, se pressente une grande et belle perspective. La vue s'étend sur les vastes plaines de l'Àragon, où elles n'a d'autres bornes que celles que prescrit sa propre foiblesse; comme sur le Pic du Midi, mais en sens inverse , le spectateur voit les monts s'abaisser devant lui , les vallées se dessiner , et la plaine confondre ses limites avec celles de l'horizon. Ce sont des vues parfaitement semblables et , sans la foiblesse de nos organes , on pourroit distinguer facilement Sarragosse du haut 4e k brèche , comme Toulouse du haut du Pic du Midi»
Les monts intermédiaires qui séparent ees deux observatoires ont, du premier de ces points, un tout autre aspect ; ils ne se déploient point à la vue sous la forme d'amphithéâtre; la grande élévation de ceux qui sont lé plus rapprochés, ne permet plus de distinguer les autres que d'une manière très-confuse , et on ne voit- point ces glaciers , ces amas i$e neige qu'ils présentent dans l'exposition septentrionale. L'immense perspective que la broche de Roland présente au midi , tan* dis qu'elle est interceptée sur beaucoup do points, du côté du nord ; la moindre élévation des monts de PAragon comparés à ceux des Hautes et des Basses-Pyrénées 9 les plaines de France , visibles
seulement par-dessus les monts à une distance considérable , quand la vue plonge immédiatement du haut de cette crête sur les plaines d'Espagne : tout cela prouve qu'il y a une énorme différence entre l'inclinaison des deux versans des Pyrénées , et que les monts s'abaissent bien plus rapidement du côté méridional, ainsi que l'a parfaitement observé M. Ramond.
Cependant nous ne saurions être de son avis sur l'accessibilité relative des versans de chaque pic en particulier ; et s'il est vrai que la chaîne en général ait ses plus longues et par conséquent ses plus douces pentes du côté du nord, il ne l'est pas moins que c'est par le midi ou par l'est que les pics principaux sont le plus accessibles , ainsi que nous l'avons vu au sujet de plusieurs dont nous avons précédemment tracé l'itinéraire.
Et quant au Mont-Perdu lui-même , que cet infatigable et hardi voyageur s'est obstiné à aborder par le nord , nous ne doutons pas , d'après la connoissance que nous avons de ses approches , qu'il ne soit beaucoup plus facile d'arriver à son sommet par le côté <Je l'Espagne , ainsi que paroissent l'avoir constaté plusieurs personnes et notamment le savant minéralogiste et géologue , M. Charpentier. Mais au sujet de ce roi des monts dont la substance est de calcaire alpin (1), nous
(1) Son élévation au-dessus du niveau dé la mer est de 1,747 toises, selon MM. Reboul et Vidal.
ne saurions mieux faire que de renvoyer aux intéressantes relations qu'en a données son premier et persévérant investigateur, qui n'est parvenu à son but qu'après trois tentatives et à travers d'énormes difficultés (1). Ses successeurs se les sont épargnées en suivant une autre route, en tournant, pour ainsi dire , ce géant des monts Pyrénées par le port de Gavarnie ou par le passage même de la brèche : c'est ce que nous aurions fait , si nous avions voulu sortir de notre territoire , lors des courses que nous nous étions prescrites pour le décrire en entier.
Les habitans du val de Broto ayant fait, en 1 5 19, une incursion dans celui de Barèges, ils furent repoussés, et la paix signée à Gavarnie, moyennant un tribut annuel (2). En 1390, le baron des Angles, sénéchal anglois en Bigorre, favorisa les prétentions des habitans de Broto sur les pâturages du versant nord , ce qui fit éclater la révolte des Barégeois. Le traité des Pyrénées de 1659 fixa les propriétés respectives des deux peuples, d'après la chute des eaux.
(1) Voyez le Tolume en deux parties intitulé Voyage au Mont-Perdu ; et le Mémoire inséré en i8o3 dans le Journal des Mines , n° 83.
(2) Il subsiste encore, dit Mazières, qui écrivoit en 161 4.