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CHAPITRE XII

De Bagnères de Bigorre ; ses établissemens thermaux ; étrangers ; mœurs et usages aux eaux minérales.

La seconde vallée du Bigorre est celle de Bagnères ou de Campan. Les beautés qu'elle offre sont d'un tout autre genre que celles de la vallée deBarèges. Aller de l'une à l'autre , c'est se conformerau sage précepte : Passez du grave au doux, du plaisant au sévère. Et c'est ce qu'on est toujours le maître de faire dans cette contrée , où la nature a mis dans ses oeuvres plus d'abondance et de variété, que les plus beaux génies n'en saur oient mettre dans les leurs.

Après les nombreuses courses que nous venons de faire dans les hautes montagnes , il faut au voyageur un point de repos; et je ne saurois lui en offrir un plus agréable que Bagnères de Bigorre. Je l'invite donc a s'arrêter dans cette capitale des eaux thermales , dont les environs offrent tous les charmes des plus belles campagnes , et le centre tous les plaisirs des grandes villes, à Vé-

( aig )

poque où Ton s'y réunit de toutes les parties de la France, et des pays étrangers; cette foule de malades , de désœuvrés et de curieux y viennent chercher, comme au sein de la nature, et louxde la société, la santé perdue , un passe-temps agréable , des études attachantes ; tous y apportent un reste de leurs habitudes , et de ces usages du monde qu'il est si difficile de perdre ou d'oublier un seul moment. On y trouve des logemens commodes et agréables chez les particuliers , et de très-bonnes auberges (1).

Bagnères (2) , la seconde ville du département des Hautes-Pyrénées par son importance , est située au sud-est , et à cinq lieues de Tarbes , sur la rive gauche de l'Adour, au bas de la colline ,

L'hôtel de France , Writel du Bon-Pasteur, l'hôtel de la Paix, et le Grand-Soleil.

Dans la saison des eaux, deux diligences vont chaque jour de Tarbes à Bagnères et de Bagnères à Tarbes. Le dimanche , il en part une de Bagnères pour Pau, et le mardi une de Pau pour Bagnères. C'est la circulation d'une grande ville, d'une capitale des eaux , en un mot

(3) Elle eut pour fondateurs, s'il faut en croire son historien Salaignac, le dieu Mars blessé devant Troie , et qui vint chercher sa guérison près de la naïade du lieu ; et même il fait remonter cette fondation jusqu'à la guerre des-géante : les dieux et les déesses vinrent chercher dans ses eaux gement aux blessures qu'Us a voient reçues dans cette guerre, (Cures des Eaux de Bagnères.)

anciennement appelée Monte Crabarde, Montagne des Chèvres, et depuis, Mont Oliuet. C'est un des sites les plus romantiques de toutes les Pyrénées; il a été chanté par le poète Du Bartas (1) et vanté par tous ceux qui en ont parlé (2).

Bagnères, ville bien bâtie et si propre qu'on ladiroit transportée de Hollande, sous un ciel plus digne d'elle, est en outre placée sur un sol que fertilise l'Adour; entourée de collines cultivées , dominée au loin par le Pic du Midi , et la chaîne des monts adjacents qui embellissent ses perspectives , sans la menacer de leurs ruines , elle offre de tous côtés des points de vue délicieux ; des eaux limpides , sans cesse circulantes , dans ses vingtdeux rues , la plupart assez spacieuses , et pavées en petits cailloux de l'Adour en manière de mosaïques, entretiennent une fraîcheur à laquelle contribue un doox zéphir qui souffle continuellement de la vallée et des débouchés des gorges voisines.

(1) Auteur du poème de la Semaine de la Création.

(2) D'autre part sur la rivière de Lisse sied une bonne grosse ville fermée , qu'on appelle Bagnères. ( Histoire et Chronique de Froissart , écrivain du quatorzième sièclé , 3 e vol. , chap. 1. )

Montaigne , liv. II , chap. 3j de ses Essais , vante le séjour de Bagnères , comme celui où il y a plus d'aménité de lieu, commodité de logis , de vivre et de compagnies.

Elle a plusieurs places agréables , notamment cette espèce de stade , entouré d'un parapet en marbre et d'un rang d'arbres , qui occupe son centre , et se nomme le Coustous. Ses diverses rues offrent des maisons construites avec goût, presque toutes décorées de pilastres, de corniches, de cordons , d'encadremens de portes et de croisées en marbre : luxe indigène qui coûte peu et qui plaît à la vue. Des jardins à l'angloise, des bosquets artistement dessinés , placés comme en demi - cercle sur les pentes voisines , achèvent d'embellir une résidence que la nature a comblée de ses faveurs.

Bagnères (1) étoit un lieu très-fréquenté du temps des Romains qui l'appeloient Vicus Aquensis , à cause desesbainsdès-lors renommés, d'où lui vient également le nom qu'il porte aujourd'hui. Nous ferons connoître dans la quatrième partie de cet ouvrage le peu d'antiquités romaines qui existe encore à Bagnères et qui se réduit à quelques inscriptions mutilées; il n'est guère plus riche en rao-

tir •<-»'. -i . i « •-*..«.♦..

(1) Bagnères est le siège de la sous-préfecture et celui du tribunal de première instance du deuxième arrondissement. H y a une recette pour les contributions directes , un bureau d'enregistrement ; un contrôle , et une recette des droits indirects; une poste aux lettres, une poste aux cbeYaux; h une brigade de gendarmerie; c'est aussi un lieu d'étape. Il y a une mairie, une justice de paix, une commission des bospices. • : ; ! .

numens du moyen âge , et peu de ses édifices actuels méritent d'être cités. L'église paroissiale est assez grande, mais elle n'a rien de remarquable dans son architecture; elle est très-solidement bâtie; la voûte maîtresse est de structure gothique. Cette église est fort ancienne ; elle est dédiée à saint Vincent, martyr. L'ancienne église de saint Jean, qui appartenoit à l'ordre de Malte, a été transformée en une salle de spectacle. Il ne reste plus du couvent des Dominicains (1) que la partie du clocher; celui des Capucins, situé à mi-côte, tombe en ruines : c'est une propriété particulière où sont des bains alimentés, dès le temps des moines, par la Source de la Reine. Près de là est l'hôpital qui pourroi t être doublé en étendue et sur un plan régulier, pour servir d'hospice central aux militaires qui viendroient aux eaux et qui y trouveroient des bains thermaux. La chapelle, dédiée à saint Barthélemi, apôtre, seroit reconstruite. Nul autre édifice

( 1 ) Noms ayons remarqué dans, le cloître des Jacobins , dit M. de Saint-Amans , et parmi les sculptures singulières dont les chapiteaux, gothiques des colonnes de ce cloître sont surchargées, la figure d'un, ménétrier jouant du tambourin; à trois cordes , tel à peu près qu'il est encore en usage. Cette figure qui a l'air de dater du. douzième ou treizième siècle , nous projjwe qpo cet instrument de. musique étoit ancien dans; lft pays : nous n'y. TÎmos point Wfiûiet ou le galoubet des Provençaux. ( Fragmens d'un Voyage sentimental ot pittoresque dans les Pyrénîes , p. 96. )

à Bagnères ne mérite qu'on en fasse mention, si ce n'est rétablissement àeFrascati, nom emprunté de l'ancienne Tusculum. Là se trouvent réunis une salle de bal aussi belle que vaste , avec un petit théâtre de société , un salon de concert, un cabinet de lecture , des salons pour le jeu , des salles à manger, des bains aussi commodes que spacieux, et de jolis appartemens. Ce grand' et bel édifice est tout récent ; c'est M. de Lugo , ancien consul d'Espagne à Paris , qui a fait construire avec magnificence ce lieu de réunion où se trouvent toutes les commodités, tous les agrémens de la vie, où l'on goûte, dans la saison, tous les plal* sirs toutes les jouissances de la bonne compagnie.

Ici donc ce ne sont point les. prodiges des airts qui satisfont les yeu?; et attirent l'attention , ni même , il faut l'avouer , les grands souvenirs historiques. Bagnères a été long-temps en proie aux fureurs des guerres civiles et religieuses , comme toutes les villes du comté' de Bigorre - % mais ses habitans sont toujours restés fidèles au catholicisme, Elle fut protégée dans ces temps malheureux, par Raymond de Çardeillac^ seigneur -de Sarlabous, e$ par le comte deGrammont. Le seigneur de Beaudéan en fut ensuite gouverneur* Après sa mort tragique, il fut remplacé par Jean de Cardeillac, seigneur d'Ozon 5 voila tout le précis de son his* toire particulière : c'est comme établissement

thermal et par la juste renommée de ses eaux, que Bagnères fut et sera toujours célèbre.

Des Eaux thermales et minérales de Bagnères.

Bagnères , dont les eaux paroissent appartenir , pour la plupart, à la troisième et à la quatrième des classes générales que nous avons précédemment indiquées, possède une vingtaine de sources dont plusieurs étoient connues du temps des Romains ; il en existait autrefois qui ont cessé de couler, et il seroit très-facile d'en découvrir de nouvelles (î).

(i) Tarif des prix des eauxj bains et douches des établis-

semens de Bagnères. j

Pour la boisson de la matinée » f . îoc.

Pour un bain d'une heure, sans porteurs » j5

Avec porteurs 1 i5

Pour une douche , sans porteurs » 3o

Pour une douche, avec porteurs » 90

Par hectolitre d'eau à exporter . . i

Salut j comme les autres établissemens, par bain. . » y 5

Pour les porteurs, en sus, à cause de Moignement. 1 25 Pour la même cause , aux porteurs des Bains de la

Reine, de Fontaine-Nouvelle et de l'Hospice.. » 60

Le médecin-inspecteur enregistre les étrangers qui veulent avoir des heures fixes pour les bains et les douches ; le choix est aux plus anciennement arrivés.

Voici leur nomenclature, avec l'indication dd degré de chaleur de chacune d'elles , l'air atmosphérique étant à i4 degrés de Réaumur.

D*gt*s.

Cazaux 4o

Source de la Reine 1

Saint-Roch > 58 1

Dauphin ;

Salies 58

LaGutière 56

Fontaine-Nouvelle 55-56

Roc de-Launes ; 5o-56

Grand- Pré 29

Lasserre 28-55

Théas 25-59

Mora 25-56

Versailles 25-28

Santé 25-27

Foulon j r 0

Bain des Pauvres. . )

Salut 25 *

Petit-Prieur 24-29

Carrères-Lannes 24-28 -

Arqué 24-25 -

Artigue-Longue-Pinac i6-52

D'après les divers degrés de température des eaux thermales de Bagnères , on pourroit les diviser en très-chaudes et en tempérées; les pre- 11. a 5

mières sont les plus rapprochées du réservoir commun , situe du côté de la montagne de la Reine , d'où elles semblent toutes provenir ; les secondes en sont assez éloignées pour perdre beaucoup de chaleur dans le trajet souterrain qu'elles parcourent , et pendant lequel elles se mêlent probablement aux eaux pluviales qui imbibent le terrain.

La plupart de ces eaux, claires et limpides, sont inodores et insipides; leur pesanteur ne diffère pas de celle de l'eau commune ; elles ne délaient point le savon, elles le glomèrent; elles contiennent donc de la sélénite, qui s'y trouve en plus ou moins grande quantité , selon leur degré de chaleur , ce qui établit les principales différences qui existent entr'elles; quelques-unes, cependant, ont une légère dissolution de soufre et de fer, peut-être aussi de sel marin , ce qui leur donne un goût âpre et astringent.

Théophile Bordeu les regardoit en général comme toniques et purgatives , propres à donner de l'action aux glandes intestinales , spéciales pour les maladies de reins et les pales couleurs. Les eaux de Bagnères , disoit le docteur Thiéry (i ) , comme relâchantes et purgatives , sont une bonne préparation aux eaux de Barèges et de Cauteretz; elles conviennent aussi après.

(1) Journal de Médecine, mai 1760.

Il résulte du grand nombre des sources de Bagnères qui , avec des vertus plus ou moins analogues, peuvent s'appliquer cependant à divers maux, une richesse en moyens curatifs qui n'appartient à aucun autre établissement thermal, et qui donne une véritable prééminence à celui-ci , sauf les cas spéciaux où d'autres eaux peuvent être exclusivement ordonnées. Les avantages de celles de Bagnères seroient plus grands encore, si les propriétaires s'appliquoient , par une noble émulation, à donner à leurs bains les meilleures dispositions, et à garantir la pureté des sources, ce dont ( quelques-uns ont donné l'exemple dans ces derniers temps ; les médecins du lieu devroient aussi s'appliquer à bien constater les cures qui s'y opèrent si fréquemment. INous ne sommes pas du nombre de ces esprits moroses qui traitent de fables tout ce qu'on en publie, quoiqu'on ne puisse nier qu'il s'y mêle souvent de l'exagération, ce qui avoit fait dire à Montaigne , toujours sceptique en tout : « J'ai trouvé mal fondés et faux les bruits des opérations miraculeuses , qui se sèment aux lieux des eaux minérales , et qui s'y croient ( comme le monde va se piquant aisément de ce qu'il désire ) sur la foi de ceux qui vont bastelant et baguenaudant à nos dépens. »

Les bains de la Reine , propriété communale , furent nommés ainsi , parce que Jeanne , reine de Navarre , mère de Henri IV, ayant pris ces eaux

&Vec succès, voulut y laisser un monument de sa\ reconnoissance. Elle fit construire le grand bassin, et planter de belles et longues allées d'arbres pour servir de promenades aux buveurs d'eau ; madame de Brionne qui, en 1776 , fut aussi guérie à cette fontaine , fit réparer les ouvrages de la reine de Navarre qui tomboient en ruine. Les Etats de Bigorre ajoutèrent des embellissemens et des augmentations à ces bains, en 1781, pour rendre grâces à Dieu d'avoir accordé un Dauphin aux vœux de la France, comme le disoit l'inscription qu'on voyoit au-dessus de la porte , avant la révolution qui la fit disparoître. Dans la nouvelle construction qui va s'opérer, on pourroit la rétablir d'une manière solennelle et digne des augustes souvenirs qu'elle rappelle , et des joies récentes de même nature, que la perpétuité de la race des Bourbons renouvellera encore plus d'une fois chez les François.

L'efficacité des eaux de la Reine est des plus marquées, en raison même de leur grande chaleur qui approche de 4o°. La source est la plus abondante et la mieux située de toutes celles de Bagnères ; elle surgit à mi-côte près d'une plantation délicieuse qui domine la ville , et d'où la vue s'étend sur des sites aussi variés qu'agréables. C'est la plus belle exposition de la contrée. Près de là , étoit autrefois l'hospice des Capucins, fonde par la maison de GrammOnt, où Ton avoit con-

( aag )

duit, pour l'usage de ces moines, une partie de cette source féconde qui fournit constamment i65 mètres cubes d'eau par heure ou 3960 mètres cubes par jour; ajoutez la facilité d'augmenter cette immense ressource , en y joignant les eaux également communales de Saint-Roch et du Dauphin , qui sont à peu près du même degré et qui l'avoisinent. Ces sources réunies peuvent fournir au traitement journalier de cinq ou six cents mar lades. Aussi étoit-ce depuis long-temps l'objet de plans pour l'exécution desquels la ville de Bagnères , aidée par le département , vient de faire des efforts et des sacrifices qui assurent enfin la fondation d'un grand établissement thermal.

Pendant la glorieuse expédition d'Espagne , Madame , duchesse d'Angoulême est venue de Saint-Sauveur à Bagnères, le 8 juillet 182D, poser la première pierre du bel édifice rapproché de la ville, où seront conduites, sans se confondre, toutes les sources communales ci-dessus indiquées et celle du roc de Lannes. Son Altesse Royale a placé dans les fondations deux médailles qui rappelleront aux âges futurs le souvenir de cetévéf nement, et de son auguste ministère dans l'érection de ce monument de grandeur et d'utintë\

Le gouvernement , imitant cette magnificence communale , pourra agrandir l'hospice civil , de manière à y recevoir des militaires. Pendant l'hiver, avant et après la saison , ilseroit l'entrepôt des

malades destinés à Barèges et autres établissemens de ce genre, en même temps qu'on y traiteroit des malades à demeure ; nos braves y trouveroient laguérison de leurs honorables blessures, et recevroient du soulagement à leurs maux , dans unè demeure « pourvue de tous secours , entourée de toutes sortes d'agrémens*

Parmi les sources qui Appartiennent aux particuliers , il en est de plus accréditées , de plus fréquentées que les autres ,i soit à cause de leur ancienne renommée , soit parce qu'elles sont plus commodes et plus # favdrablemént situées. Les eaux du Foulon sô'it députées excellentes contre

les maladies de la peau ; on attribue les mêmes vertus au bam des Pauvres ; ceux du Pré (i) de Santé, de Salut, ou de Salus , du nom d'un de ses possesseurs, attirent la foule chaque année. Les premiers :sont aux portes de Va ville et l'autre est le plus éloigné de tous. La route qui conduit à

; (1) Le duc d'Orléans , grand-père de celui-ci , Tint , dit-on , à Bagnères , en 1 740, arec des béquilles ; il s'en retourna parfaitement guéri. Ce miracle de Peau de la Fontaine du Pré donna lieu à un poëte de faire une inscription qu'on y voyoit encore en 1 789 , et qui finissoit par ces vers assez médiocres :

Je veux , en te louant , dire a tout l'univers Que ton eau peut guérir de mille maux divers , Et qu'il est très-certain que , du Po jusqu'au Tagc , Toute eau , même le vin , te devroit rendre hommage.

les contours sinueux , ainsi que le paysage environnant , sont faits pour charmer la vue. C'est une promenade délicieuse qui seconde à merveille l'efficacité des eaux de Salut. Une petite place plantée de tilleuls termine l'avenue, et c'est là le rendez-vous de tous ceux qui viennent faire leur cour à la nymphe du lieu , et aux languissantes beautés que sa naïade y rassemble.

Messieurs Lameyran, médecin , et Doux, pharmacien, avoient découvert en 1802 une source minérale froide , située peu avant l'entrée du chemin de la Bassère; cette nouvelle source ferrugineuse s'est récemment accréditée. Madame , duchesse d'Angoulême a permis qu'on lui donnât son nom , après l'avoir visitée et avoir admiré le point de vue de cette colline , naguère couverte de bruyères, au jourd'hui ornée de belles rampes , bordées de tilleuls, qui conduisent à un joli bâtiment portant cette inscription :

Huic favet illustris nostrorum Filia Regum.

Déjà de nombreuses cures ont acquis une réputation à la source d'Angoulême , dont l'eau n'a point d'odeur ; elle est claire , transparente , onctueuse. Sa température est de 11 degrés , celle de l'atmosphère étant à 16 et celle de la rivière à 10 : elle est donc sensiblement froide. Le goût en est évidemment ferrugineux, et sa sa-

-veur , d'abord désagréable , n'est bientôt plus que légèrement stiptique et fraîche (1).

D'autres sources de même nature ont été recueillies depuis , dans deux métairies : l'une audessus du bain de la Reine et y tenant ; l'autre, au couchant de celle-là , et un peu plus éloignée.

La nature semble avoir prodigué dans cet heureux séjour de Bagnères , les dons de sa munificence et avoir voulu présenter dans une foule de sources <Je qualités différentes, celle de la santé même ; on pourroit se la figurer sous les traits de la déesse Hygie, versant à flots , par les mains des naïades et de leurs urnes inépuisables , le premier de tous les biens , celui qui peut seul donner du

(1) Une lettre de M. Vauquelin, adressée le a 8 mars 1822 , à M. Ganderax , inspecteur des eaux de Bagnères , contient l'analyse suivante de cette source :

« J'ai trouvé, 1° de l'oxide de fer j 2° du carbonate de portasse; 3° une matière végétale brune, unie, et rendue en partie soluble dans l'eau par le carbonate de potasse ; 4° du muriate de potasse *, 5° un peu de silice ; c'est le fer qui domine dans le résidu ; il devoit être tenu en dissolution dans l'eau minérale, par l'acide carbonique qui s'est dissipé- pendant l'évaporation. L'alcali doit être aussi uni à l'acide carl)onique ; la substance végétale doit être dissoute à la faveur du carbonate de potasse. Cette eau minérale appartient essentiellement à la classe des eaux ferrugineuses : les muriate et carlxmate de potasse qu'elle recèle , peuvent encore ajouter à ses qualités médicinales. »

prix à tous les autres , lorsqu'on sait en user avec tempérance et modération.

Bagnères offre en outre une atmosphère pure et salubre , des promenades charmantes et de la distraction. Ces remèdes sont agréables en soi , et non moins efficaces contre nombre d'infirmités humaines , celles surtout qui proviennent du séjour des villes et des peines morales , des vices de l'air et de ceux de la société , double effet des ràssembiemens d'hommes dont l'haleine est en plus d'un sens mortelle à leurs semblables, comme l'a dit, dans sa mâle et sublime éloquence, le philosophe de Çenève. Cette ville, comme toutes celles qui ont des bains renommés , abonde en amusemens de tous genres ; des troupes de comédiens, d'écuyers, d'acrobates et autres artistes, s'y succèdent pour les plaisirs des baigneurs qui , en outre , se procurent tous ceux que comportent les réunions d'une nombreuse et excellente compagnie.

Etrangers; mœurs et usages aux eaux minérales,

Bagnères, comme chef-lieu des eaux thermales, par sa situation , par le grand nombre de ses sources et par l'importance soit de ses établissement publics ^soit de ses bains particuliers, est le ren^ dez-vous général des étrangers qui , dans les temps favorables, s'y sont trouvés réunis et à demeure,

en tel nombre que la population de cette ville étoit presque doublée. Beaucoup de malades et encore plus.de curieux y arrivoient : ceux-là dans la première saison , c'est-à-dire au mois de mai ; ceuxci dans la seconde qui commence en juillet ; et chacun s'en retournoit plus ou moins satisfait d'un séjour où se réunissent tant d'avantages et d'agrémens ,et qui le dispute à tous égards aux autres bains célèbres de l'Europe : Pise , Carlsbath , Tœplits, Spa, Bath, etc.

Le crédit qu'ont acquis certains autres établissemens thermaux, sans autoriser ni justifier aucun pré jugé contre les eaux de Bagnères, y a beaucoup diminué l'ancienne affluence. C'est d'ailleurs lin des établissemens des Pyrénées qui ont le plus perdu par les circonstances funestes qui avoient , pour ainsi dire, séquestré la France du monde entier, et donné au peuple le plus hospitalier de l'univers un air repoussant, égoïste et barbare, si opposé à son caractère naturel. Le changement de ces circonstances fera, comme autrefois, accourir au profit de la localité (i), beaucoup d'étran-

( i ) En évaluant à i5,ooo le nombre des étrangers qui f ré quentent les établissemens thermaux des Pyrénées . et comptant leur séjour pour trois semaines , leur dépense à 5 francs par jour, terme moyen , on trouvera que le num&ire laissé dans ces montagnes pendant la saison des eaux, est de plus de i ,5oo,ooo francs.

gers de tant de royaumes divers, à nos eaux thermales , et l'on y verra contraster de nouveau avec la légèreté françoise , la gravité hispanique , la morosité anglicane, et autres caractères nationaux.

Dans les derniers temps encore , il ne venoit guère personne aux eaux des Pyrénées qui ne fît une visite, et ne s'arrêtât pendant quelques jours du moins à Bagnères , soit pour y compléter l'effet de ses remèdes , soit pour s'y récréer et reprendre en quelque sorte l'air du monde, au sortir des gorges- étroites et isolées où sont envoyés exclusivement les individus affectés* de certaines maladies; tandis que Bagnères réunit tous les genres de bains et offre des remèdes à tous maux, s'iiesttpermis de le dire : c'est là, d'ailleurs, qu'on jouit deila santé recouvrée , et qu'on peut en savonrer les doftceurs.

L'afflu&fice 0 des nationaux aux établissemens c thermttiik,'éii : gèiiéral, et à ceux des Pyrénées parti- -Ctt$èrèraënt,Vfest'to depuis iui»'demi*ïècfré>, eir^&son des progrès dé la civiïisa- :tiôn,i de l'augmfentàtîon de l ? âisance, et surtout des besoins de dissipation, de mouvement et d'intrigue -<fui semblent gagner tous les rangs de la société et devenir chaque jour plus contagieux ; aussi , outre les malailes vraiment occupés de leur santé, qui par ordonnance motivée du médecin, ou dans un état désespéré, ont recours à nos naïades minérales , on voit une foule de personnes que la

curiosité, le désœuvrement, ou des liaisons particulières y amènent ; elles y restent plus ou moins long-temps , au gré du plaisir , du caprice , de l'occasion et des rencontres fortuites, qui se font là plus que partout ailleurs. Fuir son intérieur et la vie domestique , devenue monotone et ennuyeuse, s'éloigner des affaires qui vous quittent, chercher des aventures , tels sont d'ordinaire, les grands mobiles d'une partie des individus des deux sexes qui se rendent à ces établissemens lointains , et voilà le point de. vue sous lequel la satire pourront présenter ces sortes de réunions ; il lui seroit même facile d'en développer les traits sans les trop charger. Nous aimons mieux nous arrêter à ce qu'elles offrent de louable et de propre , même par sa futilité , à répandre de l'agrément et de ta variété sur le commerce des gens dé bien qui s'y trouvent toujours en plus grand nombre;

Le seul trajet du point de départ aux Pyrénées, est déjà une distraction, une jouissance^ et, parvenu à sa nouvelle résidence , on sfy livre à des divertissemens qui ne ressemblent en rien aux habitudes ordinaires des voilés et moins encore des campagnes. De l'absence de toute occupation régulière, il résulte un certain décousu dans les manières et dans l'emploi de son temp9, qui offre le plus habituellement la succession que voici : les bains du matin j qui obligent à se coucher de bonne heure, et en sont d'au-

tant plus salutaires, s'ilsne sont pas autant qu'on le croit favorables à la beauté (1); le débit entre hommes , et en déshabillé , des nouvelles du jour et de la chronique locale ; les visites qu'on se fait en toute liberté (la première exceptée qui est toute cérémonieuse), et qu'on reçoit ou que l'on rend sans gêne, sans contrainte, et presque à toute heure delà journée ; le fréquent impromptu des cavalcades, pour courses lointaines ; de simples promenades en voiture, à cheval ou à pied; des pique-niques, dont la gaîté et la folie plus que la recherche des mets , presqu'impossible aux eaux, font les principaux frais; les rencontres imprévues et parfois bizarres, qui donnent lieu aux quolibets, aux agaceries, aux jeux de mots; les réunions du soir pour les parties de jeu ; où l'on se rend sans étiquette et en toutes sortes de costumes, même celui de malade ; enfin, deux ou trois fois la semait, les bals où les jeunes femmes et les jeunes gens font quelques frais de toilette, sans que cela devienne obligatoire pour personne.

C'est aux Vauxhalls , et notamment à celui de Bagnères, dans le superbe local de Frascati , que nos belles étrangères étalent le luxe de leur parure,

déploient les grâces de leurs mouvemens dans la

(i) Voyez les Observations sur les Eaux thermales, de Bordeu, qui, dit-il, favorables à la santé dans beaucoup de cas, peuvent être nuisibles si elles sont administrées mal à propos, et qui gâtent le teint et la peau des belles.

danse , et sont si enchantées de retrouver loin de leur séjour habituel , dans les gorges des Pyrénées, un monde nombreux , élégant et recherché, tandis que les personnes d'un âge mûr font leur partie à divers jeux de commerce. Ces jeux malheureusement, n'excluent pas l'équivoque et dangereux écarté , seul attrait en ce lieu du jeune insensé qui veut en courir les hasards , à défaut de ceux , plus attrayans encore , d'un établissement de banque (1).

C'est dans ces réunions du soir que s'arrangent, que se forment les parties du lendemain, ou des jours suivans , lorsqu'on daigne étendre sa pensée hors du présent; que les penchans secrets, les liaisons intimes, les passions déclarées, se ménagent, se promettent des rendez-vous , des entretiens , des rencontres d'un hasard préparé.

Chacun apporte aux eaux des dispositions so-

(1) On a vu celle de Bagnères enlever j?o,ooo écus par an , sans que cette expérience constante guérisse personne d'une passion aussi vile et aussi effrénée que celle des jeux de hasard. Aussi , tel petit-maître, qui est arrivé avec voiture et chevaux de main, s'en retourne-t-il souvent par la diligence, ou même à pied : heureux lorsqu'il a pu payer son hôte ou trouver du crédit, que, pour comble de honte et de déshonneur, il s'est vu réduit à implorer : encore , s'il en retiroit le seul fruit qui pourroit tout compenser, la guérison de son délire et le retour au bon sens et à une conduite régulière ! Mais les eaux ne sauroient être , par le malheur même, une école de sagesse.

ciales qui conviennent entre gens bien élevés ou voulant le paroître, qui se voient pour la première fois et sont forcés de faire prompte connoissance, parce qu'ils doivent se quitter bientôt. On se hâte mutuellement de jouir d'une société passagère, qu'on oubliera aussi rapidement ensuite; et la loi qu'on s'est faite d'avance de se laisser entraîner par l'exemple et les circonstances , rend tout excusable, tout convenable. Les diverses conditions se rapprochent, et semblent se confondre, ou plutôt on les oublie , on les ignore , et cela peut flatter la fatuité de quelques-uns, sans blesser la vanité de certains autres. On s'informe peu de la qualité des personnes, prenant pour comptant les simples apparences , ce qui favorise d'étranges prétentions , sans tirer à conséquence.

Là, l'opulence se déploie souvent avec magnificence et parfois avec orgueil , en faisant les frais de fêtes, de parties auxquelles tout le monde prend part , lorsqu'un esprit de coterie ne vient pas troubler ces petites réunions , en traçant des lignes de démarcation. Tous mettent en commun leur amabilité sous les auspices d'une mutuelle indulgence qui, en ménageant les amours-propres, fait d'autant plus ressortir le vrai mérite. Il y déploie ses ressources, à côté du faux bel esprit dont on s'amuse sans le railler, ainsi que de tous ces petits talens pour les vers , la musique , le dessin , la peinture qui montrent du moins une

éducation cultivée etjquelques sentimens des beaux-arts. On passe légèrement sur les travers de galanterie et de coquetterie surannées, dont on voit des exemples assez plaisans , et l'on ferme les yeux sur certaines liaisons qu'on n'a pas Pair de soupçonner.

De ce genre de vie, il résulte une telle agitation des esprits et des cœurs , des oppositions de caractère , un assemblage de physionomies si diverses, une réunion de manières, de langages si opposés, que tantôt l'harmonie, tantôt les contrastes frappent l'observateur et prêtent au peintre de mœurs, là des modèles originaux, ici des copies plus ou moins chargées, et dans les différens groupes des sujets de tableaux, dont l'ensemble pourroit former une galerie assez curieuse ; mais il est plus agréable encore de la voir et de la considérer en nature, que dans une peinture difficile en soi, et à laquelle il manqueroit une chose qui est au-dessus de l'art, le mouvement et la vie.

C'est aux poètes, habiles à reproduire les plus vives images dans leurs vers, qu'il appartient d'en donner une juste idée ; qu'il me soit donc permis d'emprunter les suivans aû chantre des Jardins :

Eh! pourrois-je oublier ces eaux miraculeuses Que cachent à nos yeux leurs grottes caverneuses, Et dont les flots , glacés par de fréquens éclairs , Aux approches du feu font pétiller les airs ?

Et celles que le soufre attiédit et coloré, Où la brillante Hygie et le dieu d'Epidaure; i Dans un bain salutaire ont mêlé de leur main Les métaux de Cybèle et les feux de Vulcain , Et de qui la vertu, riche en métamorphoses , Rend au teint palissant et les lis et les roses. Là, viennent tous les ans, exacts au rendez-vous > Les vieillards éclopés, un jeune essaim de fous, j , La sottise, l'esprit, l'ennui, le ridicule :

Le vaudeville court, l'épigramme circule; T à , la coquette vient , réparant ses attraits , Aux fats de tout pays tendre encor ses filets'; La, même lieu rassemble, et l'aimable boudeuse, Et la jeune éventée, et la vieille joueuse Que l'aube au tapis vert surprend à son retour, f Veillant toute la nuit, se plaignant tout le jour.

le est nombreuse , et plus elle est active ; et l'autre part , l'un part et l'autre arrive : a , chaque toterié a ses arrange m ens ; Chacun y fait empiète et d'amis et d'amans.

Que de vœux passagers, de liaisons soudaines,' De Pilades du jour , qui dans quelques semaines , L'un de l'autre oubliant les. sermenl superflus , ; Doutent en se voyant s'ils se sont jamais vus ! f D'autres prennent l'avance , et deux tendres amies Arrivent s'adorant et partent ennemies ;

Plus la foule L'un vient

Assemblage piquant de costumes, d'humeurs, D'âges, de nations, et d'états, et de mœurs ! Peindrai-je du matin les fraîches promenades, Les bruyans déjeuners, les folles cavalcades? Chaque belle a choisi son galant écuyer.

Les deux pieds suspendus sur son double ctrier, II. 16

Assise de côté, l'une trotte à l'anglolse; L'autre va sautillant sur la selle françoise ; L'autre lance un wiski j d'autres , de leur talon Aiguillonnant en vain un paresseux ânon , Maudissent de Sancho indocile monture. Mais déjà midi sonne , et l'appétit murmure ; La table les appelle, et chacun à son choix Court de son médecin suivre ou braver les lois (1)

t -Il,' . 1 ! . ^

Tout cela justifie , ce semble , l'opinion assez généralement établie du charme attaché au séjour des eaux ; ce charme , que les âmes communes même peuvent ressentir, est changé en vraies délices lorsqu'avec de l'imagination , de la sensibilité et le goût du vrai beau, on se trouve à portée de cultiver de doux et tendres sentimens, de nourrir de nobles et sublimes pensées, en présence du grand et magnifique spectacle qu'offre la nature dans les régions hautes, montagnes , et au milieu d'une société qui * sans vous arracher à vos contemplations er à vos. pench ans, vous en distrait quelquefois , comme pour y ajouter un nouveau prix.

(1) Les Trois Règnes, par Delille, chant III.

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