CHAPITRE XIII
Territoire et environs de Bagnères-, Gerde, Asté, Médous, l'Elysée, vallée de Trebons, source de Labassère; Camp de César ; fortifications des Pyrénées.
Les excursions , les voyages, pourroit-on même dire , que l'on fait dans les environs de Bagnères , ont rendu célèbres divers lieux que je ne saurois décrire en détail ; j'en ferai connoître plusienrs comme buts habituels des parties de plaisir, après avoir indiqué seulement les promenades voisines.
Parmi celles-ci se font remarquer les magnifiques allées appelées du beau nom de Bourbon, sur le mont Olivet ; restaurées il y a peu d'années,, elles vont recevoir encore de plus grands embellissemens. La belle avenue de Salut mérite une mention toute particulière : l'espèce de circulation qu'une grande affluence établit soir et matin dans tout ce trajet, offre un tableau mouvant dont les personnages changent sans cesse , et qui, en récréant les sens et l'imagination, complète les heureux effets d'un exercice salutaire. Sur ce trajet est le pittoresque manoir de Rien-
ml : la superbe fontaine d'excellente eau com^ inune qui le décore, a été construite avec lë marbre qui formoit autrefois l'autel de la chapelle •de l'hospice des Capucins de Bagnères, sur lequel étoit placée la statue de la Vierge ; on l'a ornée avec des colonnes de marbre extraites de l'ancien cloître des Jacobins. On remarque encore les allées de Maintenon , nouvellement plantées Sur le beau tertre qui domine la porte de Campan , et près desquelles on voit beaucoup de cailloux de granit en décomposition, et primitivement d'une couleur grise qui participe aujourd'hui de la teinte rougeâtre de l'argile qui les enveloppe. Les cailloux même intacts perdent insensiblement au milieu de ces terres colorées, leur couleur primordiale : on y découvre des galets d'une roche argileuse qui contient de la gçenatite et dont la couleur brune est devenue rouge par le laps des temps (1). Nous citerons aussi les abords du pont de VAdour; la superbe plantation des vignaux > où se tiennent en mai , août et novembre , de belles foires de bestiaux, de mulets et de chevaux, et qui seroit bien plus fréquentée si elle étoit mise en communication avec le Coustous par une large me en forme de cours; enfin tous les environs de la ville sans exception. Soyons main-
*.t . - (1) M. Palassou , Mémoires pour servir à l'Histoire Naturelle des Pyrénées , p. ia6, ,
tenant le guide , le cicérone des curieux qui voudront bien suivre nos traces, vers les points qu'on visite ordinairement en cavalcades* plus ou moins nombreuses.
Sur la route de Campan, sont les plus riantes campagnes, aux confins desquelles se font remarquer le village de Gerde , situé au pied d'une coU line, et offrant en perspective de fort jolies terrasses; celui à'j4$té y placé un peu plus loin sur la même ligne, où l'on voit au sud sud-est, à 4oo toises environ, des murailles fort épaisses, formant une enceinte de 75 pieds de long sur 20 de large : à l'une des extrémités se trouve un réduit carré de 8 à 10 pieds de côté; ce sont les restes d'une forteresse qu'on dit avoir été bâtie par les Anglois, si mieux elle n'a une origine druidique (1). Les paysans nomment ces vestiges de murailles pareds de Thautoud , murailles de Tbeuttad, qu'on sait être le père des dieux gaulois , uni à Dis, la Terre , d'où naquirent tous- lés. êtres animés (2).
(1) Essais historiques sur le Bigorre, liv. I, ch. 3.
le nom celtique du chêne est derw, celui du gui widd^ denv-widd, gui de chêne ; ajoute? dyn, homme, vous aurez derwiddyn* druide.
(2) Nous ayons vu dans l'Introduction, que Heusus étoit le dieu des combats, Tharanis celui du ciel ou du tonnerre. <t Bèlenus étoit celui de la lumière. On représentoit ayec des
A l'opposite d'Asté est l'ancien couvent de Médous , capucinière délicieuse, dont le joli parc, bien ombragé, renferme, au pied d'un monticule calcaire, une petite galerie naturelle, ornée de stalactites, et où la tradition veut qu'il y ait eu autrefois un oracle païen, un autel votif et un temple de druides. D'une grotte située dans le jardin, sortent deux sources peu distantes l'une de l'autre, qui forment un superbe ruisseau dont le volume étonne , et qui après avoir donné le mouvement à un moulin , circule sur les pentes voisines et va se' perdre dans i'Adour, dont probablement il tire son origine souterraine.
Près de cette grotte souvent visitée par les étrangers, est un châtaignier sauvage dont la tige droite , unie , a un diamètre proportionné à sa longueur , qui est de plus de 1 5 mètres , et ce n'est qu'à cette hauteur qu'il se ramifie et étale son branchage, malheureusement couronné de bois mort, ce qui annonce le terme de son étonnante croissance (i).
cornes, Kernunnosj qui présidoit à la chasse des bêtes fauves; Ogmios étoit un vieillard de la Louche duquel sortoient des chaînes d'or et d'ambre, qui retenoient une multitude d'hommes autour de lui : c'étoit le dieu de l'éloquence , fruit de l'expérience et de la sagesse. Les Gaulois avoient un grand nombre de divinités secondaires » (Essais historiques sur le Bigorre , liv. I , ch. 3. )
(î) Dans l'Etna, cette espèce d'arbre atteint un volume
' V Elysée Fonny est un site champêtre des plus remarquables, dont les approches sont comme défendues par l'aride et triste montagne duBédâ (1); il a reçu sa dénomination de l'auteur de Claire d'Albe, de MaWina, de Mathilde et autres productions si distinguées, dans ce genre de littérature où les femmes ont su garder une sorte de supériorité qui tient à la nature même de leur sexe, en un mot de madame Cotlin^ nom aujourd'hui réhabilité dans les lettres par un rare talent (a). Cette femme célèbre par li'éloquente simplicité d'un style si propre à peindre le sentiment^ alloit souvent dans cette douce retraite, ignorée jusqu'à elle.
Il faut un peu de fatigue et plus d'une heure de marche pour parvenir à ce sanctuaire de la médi-
gigantesque. Brydone , roi. I , lettre 6 , a donné les mesures des plus fameux : le castagno del Galea avoit 76 pieds de tour; le castagno délia Nave n'en avoit pas moius j le célèbre castagno di Cento Cavalli étoit dans le plus mauvais état , mais les ruines de son énorme tronc occupoient un espace de 2o4 pieds de tour.
(1) Ses marbres rosés, et offrant des nuances charmantes, mais malheureusement trop peu susceptibles d'être polis, parce qu'ils ne sont qu'une espèce de brèche, recèlent, en très -petite quantité, il est vrai, de l'argent, du cuivre et du fer.
(2) C'est en 1807 que madame Cottin fit un séjour de plusieurs mois à Bagnères.
tation, que visitent plus souvent cependant la folâtre légèreté, la piquante étourderie, l'aimable irréflexion de nos jeunes essaims d'étrangers, qui souvent n'ont d'autre but que de se distraire et de chercher un nouveau théâtre à leurs bruyans plaisirs. Un déjeuner , une collation portés sur les lieux, où l'on ne pourroit trouver que du laitage , réparent les forces perdues dans l'ascension de l'étroit sentier qui conduit a l'enceinte révérée et vraiment romantique , au centre de laquelle est une lissez vaste prairie qu'entourent des arbres touffus; un charmant ruisseau la parcourt à sa partie déclive , et dessine , par ses nombreuses sinuosités, des çîtes aussi variés que pittoresques, et les abris les plus frais comme les plus solitaires, qu'anime un peu le léger murmure des eaux.
La vallée de Trébons que parcourt le torrent de l'Oussouet, offre, dans une étendue de deux lieues , des sites d'une grande variété et d'une étonnante végétation. Son sommet offre l'aspect magique d'un demi-cercle de montagnes pyramidales et symétriques; c'est près de ce sommet, au-dessus du village de Soulagnés , au pied du pic Montaigu (1), qu'est la source hépatique froide d'un usage si salutaire pour les maux de poitrine
* (1) M. Ramond donne à ce pic 1,219 to * ses d'élévation , et MM. Reboul et Vidal 1,190 seulement.
et d'estomac, appelée de JLabassere (1); elle tire son nom du village voisin, renommé d'ailleurs par ses magnifiques ardoisières, et dont on peut . apercevoir, de la grande route même, l*ancienne tour féodale. Cette tour semble placée exprès sur un rocher de forme conique, pour indiquer un abord plus court et tout aussi pittoresque que celui de Trébons , et par où Ton se rend d'ordinaire à cette fontaine bienfaisante , dont chaque année augmente la réputation.
Camp (le César; fortifications des Pyrénées.
Sur la route de Tarbes est le Camp de César , hauteur qui domine le village de Pouzac, non loin duquel sont déposés, dans une petite chapelle, les restes de M. de Ségur , chansonnier spirituel. C'est l'auteur , entr'autres romances remarqua^ bles, de V Amour qui fait passer le Temps et du Temps qui fait passer l'Amour, double allégorie qui voile deux vérités morales également frap* pantes , et dont la folle jeunesse et l'impotente décrépitude qui, chaque année, viennent cher-* cher des plaisirs et des soulagemens dans le char*
(i) La température des eaux de Labassère est à 1 1 degrés (Réaumur), celle de l'atmosphère étant à l4* et celle du torrent de POussouet à 8.
mant séjour de Bagnères, fournissent l'exemple et la preuve; cette fondation pieuse est due aux regrets d'un constant amour (1), et L'amitié fraternelle (2) y a consacré les siens par l'inscription aussi simple que touchante : Nulli Jlebilior quam mihi, emprunté de la pièce harmonieuse où Horace , s'adressant à Virgile , cherche à le consoler par des sentimens exprimés en vers si beaux, si mélancoliques, de la mort de leur ami Quiritilius (5).
On peut gravir directement le monticule où est situé ce fameux camp de César ; on peut aussi y parvenir par des rampes douces, en suivant les détours d'un vallon boisé qu'il domine ; on y parvient à cheval à travers de vastes landes lorsqu'on le tourne au midi , en passant par Labassère, ou en revenant de la vallée de Trebons. De ce camp , la vue embrasse tout le vallon de Bagnères ; elle s'étend au loin sur les monts d'une part, et de l'autre sur la belle plaine de Bigorre, qui n'a de bornes que l'horizon.
Mais quelle est la véritable origine de ce camp comme de beaucoup de semblables qui sont répandus en Béarn et en Bigorre, particulièrement sur les coteaux et les collines qui séparent le
(1) Madame Davaux y a constitué à perpétuité une messe , chaque mois, au jour du décès, arrivé le 26 juillet 1807.
(2) Celle de M. le comte de Ségur, pair de France.
(3) Liv. I , ode 24.
(•Si)
gave d'Oleron , du gave béarnois et celui-ci de PAdour? L'opinion la plus accréditée veut que César, le conquérant des Gaules , ou du moins ses lieu te h an s, aient réellement campé le long des Pyrénées, et l'on indique, au plateau de l'Annemésan et dans la plaine d'Ossun à Juillan (j ) , des emplacemens qui portent aussi le nom du premier empereur des Romains; quelques personnes attribuent les constructions de ces camps aux Maures ou Sarrasins ; enfin il en est qui les regardent comme des ouvrages basques : c'est l'avis de M. l'abbé Palassou, auquel je me suis aussi rangé, après avoir lu sur ce sujet une dissertation qu'il a bien voulu me communiquer, et où les faits sont rapprochés et discutés d'une manière très-lumineuse.
La ressemblance de la forme de ces camps fortifiés, leur structure, leur solidité, leur position sur la crête des coteaux , loin de toute habitation, au milieu de terres incultes , annoncent qu'ils ont été construits sur le même plan et sans doute à la même époque. L'espace que chacun d'eux occupe, circonscrit par une ligne ronde ou ovale, ne pouvoit guère contenir au-delà de 1 2 à i5oo hommes. Nul sentier, nul chemin, aucune ouverture ne facilite l'entrée de ces camps, comme le dit
(1) Ficus Julianus.
M. Palassou, qui en a visité beaucoup dans le Bigorre et le Béarn. <c Des revêtemens en terre mêlée de gazon , en forment la singulière enceinte qui , partout , est couronnée d'un parapet auquel on a pris soin de donner une plus grande élévation du côté où l'ennemi auroit pu trouver un accès plus facile. Ces ouvrages faits en talus , offrent une telle solidité qu'ils ont résisté jusqu'à présent aux ravages du temps. On n'y voit aucune dégradation , aucun éboulement , malgré la rapidité et la pente des amas de terre dont ils sont revêtua(i). » H faut, quand on veut y pénétrer, gravir le roide penchant du talus et franchir le parapet qui le surmonte. Ce ne sont donc pas des camps romains , car on sait que ceux-ci étoient carrés et qu'il y avoit deux portes , la décumane et la consulaire.
On ne peut se méprendre sur l'objet de ces tertres retranchés, quand on sait surtout que dans plusieurs endroits ils. sont connus sous la dénomination de Castera, qui vient sans doute du mot castra, camp fortifié ; quelques-uns portent la dénomination de turon des Maures , et c'est ce qui les fait attribuer à ces conquérans, qui ont pu les occuper sans les avoir construits, ce qu'aucun fait «'atteste.
(i) Mémoire communiqué.
u 11 sembleront plus naturel, dit M. Palassou, de rapporter la construction des camps fortifiés, répandus dans l'ancienne Novempopulanie , aux Vascons, connus aujourd'hui sous le nom de Basques , qui , trop resserrés par les Goths dans la partie des Pyrénées qui s'étend depuis les environs de Jacca jusqu'à l'Océan, franchirent cette chaîne de montagnes avec -lè dessein de s'établir % sur le territoire de Fraricè. Grégoire de Tours nous apprend qu'après des courses fréquentes que ce peuple fit dans cette contrée, d'où il revenoit chargé de butin, une prodigieuse quantité de ces? Vascons, suivis de leurs femmes et de leurs enfans, se répandit en 586, comme un torrent, dans la No vempopulanie, dont elle s'empara en poussant sa conquête jusqu'aux portes de Toulouse, etc. Leur manière de combattre fait présumer qu'ils formèrent les oabips dont il s'agit ici (i). »
M. Sanadon remarque que les Vascons, environnés d'ennemis puissans , et dispersés dans des montagnes arides et stériles, coupées d'une infinité de défilés de la garde desquels dépendoit leur sûreté, étaient obligés d'observer continuelle-' ment les mou^èmens de l'ennèmi et tout ce qui se passoit autour d'eux, afin de se porter à l'instant partout où les appeloit la nécessité de combattre ou la facilité du pillage. Chaque sommet de col-
<i) Mémoire communiqué, * ' ? - v - v '
line et de montagne étoit pour eux un corps-degarde ou un observatoire , d'où leurs regards portaient au loin de tous les côtés, aperce voient tout et les préservoient de toute surprise (1) ; ce que leur avoit suggéré lanécessité de veiller à leurs défilés , à leur défense et à leur sûreté , dit encore M. Sanadon , l'usage et l'habitude l'ont conservé jusqu'à nos jours cljez les Basques. Presque toutes leurs demeures sont écartées les unes des autres; il est peu de sommets de collines qui ne soient occupés par quelque maison isolée qui domine et paroît veiller sur un passage , sur un chemin (2). Ce récit ne semble-t-il pa syndiquer l'origine de nos camps fortifiés dont la forme, en effet, ne pouvoit convenir qu'à des hommes agiles, lestes, tels que les historiens nous représentent les Basques, accoutumés à gravir des lieux escarpés.
Un des argum;ens les plus coaeiuans de M. Palassou, est tiré du passage surent de Fauteur de la vie de saint Amanà , suivie peuple vascon. « Gens ergo, Pyreneos saltu* per àspera atque inaccessibilia diffusa, erat loça , Jiretaque agi- Utate pugnandi. Fréquenter &»& occupât Francorum(5). Puis il ajoute par scrupule : « Une des observations qui paw# la plus propre a faire
(i) Essais sur la Npblfisse.des Masques , p. 4 7 . (a) Ibidem, page 48.
(3) Notitia utriusque Va^oniœ, par Oihenart.
naître quelque doute relativement à cette origine, c'est Ja dénomination de turona^ que les Basques donnent à. une redoute de cette espèce , située près de Garris. Ce mot vient de turon qui, en béarnois, signifie élévation. 11 seroit assez vraisemblable que , si les Basques dont la langue est entièrement différente de celle des autres peuples, pussent construit les camps fortifiés de la Novempopulaniq, ils les auroient dénommés conformément à leur manière de s'exprimer (1). »
La franchise de cette objection que sè fait en dernier lieu M. Palassou, porte le cachet de la bonne foi , sans détruire , ce nous semble , les raisons péremptoires qu'il allègue en faveuftHe son opinion, et l'on conviendra que si elle n'est ni dé* moût rcc , pi même d'une évidence historique , c'est du moins la plus probable qu'on puisse présenter pour éclaircir un fait des plus obscurs^ quoiqu'il ne remonte pas , selon toute apparence , au-delà du moyen âge. Oest un temps, il est vrai, oùlabarbarie a répandu sur lesévénemensdeplus épaisses ténèbres que celles qui couvrent l'origine des premiers peuples, .et. le berceau même du genre humain !
Un fait récent semble cependant rendre au camp de Pouzac sa noble origine romaine , ce qui
(î) Mémoire communiqué.
serolt une forte induction pour tous les autres du même genre : dans des fouilles faites sans dessein au Turonnet , élévation tumulaire plutôt qu'une prolongation des épaulemens septentrionaux du camp , on a trouvé outre des ossemens, une épée romaine que possède M. Jalon de Bagnères (1), et cela me rappelle que Oïhénart rapporte à ce même lieu, la découverte de l'inscription romaine appartenant à M. Duzer , dont nous parlerons dans la quatrième partie „au chapitre des antiquités. Tout pourroit se concilier, en admettant que les Romains ont occupé militairement les hauteurs de Pouzac, et qu'après eux les Vascons y ont établi leur camp, cette forte position leur étant indiquée par leurs devanciers mêmes.
Je vais donner , dans un chapitre à part, et sous des titres distincts , les trajets de trois courses plus étendues que les précédentes.
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f (1) Essais historiques sur le Bigorre , liv. II, cb. i<
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