‹ Itinéraire descriptif et pittor. des HautesPyrénées françChapitre 16 sur 31 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Suite des environs de Bagnères ; les Pantières : chasse des palombes; penne de Lhiéris; suprise d'Ordinsèdej vallée de Les po nue , ou de Bagnères.

Les Pantières : chasse des palombes.

Àu nord- est de Bagnères, sont les Pantières, à l'orient desquelles se trouvent les ardoisières de Lies; là se fait, en septembre et octobre , cette jolie chasse des pigeons ramiers ou des palombes, que tous les étrangers s'empressent de voir , et qui olFre en effet un spectacle curieux et amusant, dont nous allons essayer de donner la description.

La chaîne entière des Pyrénées peut être considérée avec raison comme un pays de gibier volatile, surtout depuis le mois d'août jusqu'au solstice d'hiver. Pendant cet intervalle, il passe par les gorges de ces montagnes une prodigieuse quantité de toutes sortes d'oiseaux , qui quittent le nord pour aller hiverner dans les pays méridionaux : migrations si intéressantes aux yeux des il. 17

naturalistes, dans lesquelles le philosophe voit à la fois un acte de Sagesse et de bonté de la part de la Providence, et dont le chasseur, industrieux et peu raisonneur, fait son profit, sans s'inquiéter d'où et comment lui vient ce bienfait. Le passage est régulier chaque année ; mais il avance ou retarde, se continue ou s'interrompt, selon la température de la saison et les variations de l'atmosphère. Il commence d'ordinaire vers le milieu d'août par les petits oiseaux : des becfigues, des mûriers et des drtolans s'abattent par milliers sur les buissons et les haies. Les habitans " les prennent avec des lacets formés de crins en nœud-coulant, tendus sur la corde d'un arc ou cerceau , ou avec des gluaux , ou à l'aide d'un appeau réservé l'année précédente, et enferme' dans de petites cages à double fond, dont l'un est à soupape , nommées matoles en langage du pays. Après quelque séjour dans la mue, ces petits volatiles, changés, pour ainsi dire, en pelotons d'une graisse délicate autant que recherchée , paroissent sur les tables en longues brochettes, mets assez commun cependant à Bagnères , où les étrangers s'en régalent journellement. Presqu'en même temps paroissent les cailles et les tourte*relles. .On les chasse au tir, mais aussi avec des appeaux naturels ou factices, et des filets tendus par terre comme à la chasse aux alouettes. Ce sont d'ôxcellens mangers, surtout lorsqu'on les

garde quinze jours en cage, et qu'on les engraisse avec du millet. Aux tourterelles succèdent les sansonnets, les merles et les grives. Celles-ci paroissent quelquefois en si grande abondance, que les habitans , pour préserver leurs vendanges de ces botes incommodes, se voient obligés de les écarter des vergers , en les effrayant par le bruit de leurs chaudrons et autres instrumens. On les tue au tir , et on les prend aux lacets comme les petits oiseaux. Lorsqu'elles ont mangé du raisin et se sont tant soit peu parfumées avec le genièvre, c'est un gibier exquis dont on fait d'excellens pâtés. Après la Saint-Martin, viennent les bécasses qui vo>'agent la nuit comme le jour. La marche de ce passage général est fermée par les grues, les canards, et autres oiseaux sauvages, précurseurs de l'hiver, pendant lequel abondent les alouettes qu'on prend aux filets et qu'on tue avec la poudre.

C'est alors aussi qu'on chasse au fusil, le coq de bruyère, gibier dont la rareté augmente le prix, la perdrix rouge et ia perdrix grise ordinaire, que le grand nombre des chasseurs laisse trop peu multiplier. Quant à la perdrix des montagnes (lagopède de M. de Buffon), qui diffère par le plumage et par le goût, de celtè des plaines, se nourrissant sur les sapins, dont elie emprunte une odeur résineuse, et devenant entièrement blanche pendant l'hiver, on ne la chasse qu'en

t?té et eii automne, ainsi que le faisan, qui est dtS plus en plus rare dans les forêts alpestres, où il étoit si multiplié avant qu'elles fussent exploitées et si fréquentées.

Mais la plus intéressante des transmigrations annuelles d'oiseaux, est celle des pigeons ramiers (columba venago) (1), appelés palombes ou patomes dans le pays. 11 en passe des nuées innombrables par toute la chaîne des Pyrénées, depuis la mi-septembre jusqu'à la Saint-Martin, et, pour ne pas sortir du territoire de Bagnères, je puis affirmer qu'il s'en prend des milliers, à l'aide d'un procédé aussi curieux parle spectacle qu'il offre, qu'avantageux par les produits qu'il donne. 11 y a divers lieux de chasse plus ou moins favorables dans le deuxième et le troisième arrondissement; mais les plus renommés et les plus productifs sont

(1) Il y en a deux variétés , sinon deux espèces , Tune plu* grosse que l'autrej la première s'appelle proprement palome ou palombe,, et la seconde bizet: celle-ci commence ordinairement le passage , et vers la fin on en remarque une troisième variété à la gorge chatoyante , que les Basques nomment papagorri ; elle est la plus petite des trois. Le passage a lieu d'orient en occident; et ces oiseaux paroissent se rendre des bords de la Méditerranée à ceux de l'Océan, en longeant la racine des Pyrénées. Des vieillards ont observé qu'il en passe beaucoup moins aujourd'hui qu'autrefois, et l'attribuent à la destruction des bois et forets qui, en effet, pouvoient inviter ces oiseaux à s'arrêter en plus grand nombre dans un pays couvert.

celui de Saint-Pé^ à une lieue de Lourdes, et celui des PantièreSy près de Bagnères. C'est de celui-ci que nous nous sommes propose de parler,, comme plus fréquenté et plus à portée des curieux.

Sur diverses arêtes des mamelons situées dans les territoires de Bagnères, Gerde et Asté, aupied de la montagne de Lhiéris, sont plusieurs longues rangées d'arbres plantés à dessein en ligne droite, et à une distance régulière , au défilé des gorges par où passent d'habitude ces animaux sociables et timides qui , volant par compagnies plus ou moins nombreuses, depuis deux ou. trois paires jusqu'à deux ou trois centaines, trouvent leur perte dans leur rassemblement même et dans leur fausse frayeur. Au nord de cette même ligne , et à une certaine distance , se trouvent, à cent cinquante pas environ l'un de l'autre, des espèces d'observatoires formés chacun avec trois grands mâts de sapin en deux pièces, entées l'une sur l'autre très- solidement , et ayant ensemble de 18 à 20 mètres de haut; ces mâts sont écartés par le pied et réunis vers le sommet ; là se niche , dans une petite loge de branchage, l'agile et hardi chasseur , qui ne craint pas d'y monter à l'aide de chevilles plantées à chaque côté d'une des branches de ces énormes trépieds bmnlans, tellement enfoncés en terre , qu'il y en a de solides à deux branches seulement. Entre les arbres sont placés perpendiculairement de vastes filets de couleur

obscure «(1), rapprochés, autant que possible, par les cotes. On fixe leur base à terre par des demi-cepèfeaux de bois, enfoncés des deux bouts; on les tenu de bas en haut, \k l'aide de poulies attachées au bout de deux perches liées soit à des poteaux plantés exprès, soit aux arbres mêmes, s'ils sont assez voisins, et avec des cordes ou fils d'archal; ceux-ci sont retenus dans leur trajet au ras de terre par divers crochets placés au milieu, et visà-vis la base du filet, et arrêtés à l'aide d'entailles faites dans un morceau de bois fiché en terre près de l'oiseleur. Celui-ci peut même, à l'aide d'une espèce de triquet intermédiaire , tenir en jeu plusieurs filets ou nappes. Ces filets sont chargés, à leur partie supérieure, de poids considérables,

(1) Ces filets, fabriqués ayec de la ficelle, et teints, soit avec une espèce de terre schisteuse noire, comme en Bigorre , soit avec le jus de la graine d'hiéble , comme en Béarn, ont depuis 80 pans jusqu'à 60 pieds de baut, sur une largeur qui varie du tiers à la moitié, ou même plus, selon l'éloignement des arbres ; chaque maille est de 2 pouces carrés ; on ne les élève qu'à 3o pieds, pour laisser matière à former le ventre lorsque les vols des pigeons s'abattent dedans avec toute l'impulsion de leur extrême vélocité. Le prix de ces filets est de 3o à 80 francs pièce, selon la grandeur. Les chasseurs de Bigorre les fabriquent eux-mêmes, ainsi que les cordes, et trompent de la sorte l'ennui de leur profession. Ils durent quarante ou cinquante ans; mais il faut leur faire chaque année quelques réparations , les reteindre , ne pas les serrer mouillés, et les tenir à l'air.

qui, dès qu'on détraque la corde, les abattent jusqu'à terre. Celui qui retient la corde à l'aide d'un piquet fendu , est caché à un des bouts de l'appareil , et en avant l'espace de six ou huit pas, dans une loge de verdure, ou dans une espèce de cahute formée de pieux inclinés de 45 degrés et recouverte de fougère ; tandis que les observateurs aériens , munis de leur sifflet pour donner le signal simple ou redoublé, bref ou allongé, en raison de la force du vol ou de son éloignement, attendent immobiles l'arrivée de ce vol imprudent et malavisé, sur lequel ils lancent à propos et en criant, une palette de bois, quelquefois blanchie d'un côté , appelée mafère; cette figure grossière d'un épervier effraie et fait baisser jusqu'à terre ces animaux craintifs, que l'on conduit de la sorte par une manœuvre successive, de trépied en trépied, jusque vers le piège, et sur lesquels enfin les filets s'abattent tout-à-coup, avant qu'ils les aient touchés de leurs ailes; sans cela ils rebrousseroient chemin , et ne seroient point pris, ce qui arrive quelquefois. Il s'en échappe presque toujours quelqu'un. Beaucoup se blessent par le choc, et cé sont ceux-là qu'on tue de suite, tandis qu'on ne fait que couper aux autres les grosses plumes des ailes, pour les engraisser, les vendre à loisir, ou les garder l'hiver. C'est un très-bon manger que des palombes légèrement rôties ou en salmis; elles se vendent , dans

la saison, douze, quinze et jusqu'à vingt sous la paire, selon qu'elles abondent plus ou moins. On prend quelquefois, avec les palombes, d'autres oiseaux qui volent de compagnie, tels que grives , merles, bécasses, et même des éperviers, des faucons qui , les poursuivant, partagent leur triste sort et l'ont mieux mérité.

On fait aussi la chasse aux palombes avec le fusil, moyennant des appeaux qui, fixés sur des bâtons en croix, sont attachés aux branches d'un arbre, au haut duquel est pratiquée une niche de verdure, d'où un chasseur fait jouer les appeaux lorsqu'il aperçoit des palombes en l'air. Celles-ci viennent s'y poser, ou sur les arbres voisins, et on les tire. Cette chasse coûte moins , mais n'est ni aussi productive , ni aussi amusante que l'autre, à laquelle nous revenons.

Il est des dispositions de température qui lui sont plus ou moins favorables : si le temps est beau, et que le vent soit nord, lès pigeons volent trop haut. Si le vent vient du couchant, ils sont plus rapprochés de terre, mais ils s'effraient peu et passent leur chemin. C'est par le vent du sud , et lorsque le temps est noir, sans être trop couvert, qu'on réussit le mieux à conduire ces animaux qui rasent, pour ainsi dire, la terre, et sont plus craintifs que de coutume. On en prend quelquefois par centaines dans une journée , lorsque les vols sont pressés. Souvent aussi l'adresse et la pa-

tience des chasseurs est mal récompensée; ces oiseaux n'arrivent point, ou passent isolés, ou s'écartent les uns des autres , et semblent éviter le piège , malgré la sorte d'habileté qu'on a mise à le dérober à leur étroite pénétration, et celle dont on use sur les trépieds les plus éloignés, et de distance en distance, en agitant des espèces d'étendards faits d'un morceau de toile blanche, dans la vue de rassembler, ramener et diriger convenablement les bandes ou portions de bandes , les voltigeurs et les traînards qui s'éloignent de la ligne tracée ; lorsque le territoire le comporte, comme à Saint -Pé, par exemple, on place sur les crêtes des montagnes , et partout où il y a d'autres canaux ou gorges , par où les palombes pourroient passer, plusieurs hommes munis de ces drapeaux blancs , et chargés de s'avertir l'un l'autre par des cris convenus. On fait faire à ces troupes voltigeantes , qu'on disperse et rapproche , éloigne et ramène à volonté , des espèces d'évolutions récréatives, que terminent toujours un fatal emprisonnement, et une mort plus fatale encore. Le signal des porte-drapeaux nommés chatards en Béarn , l'avertissement lointain des porte-voix, les coups de sifflet aigus et expressifs qui ramènent à leur poste et font cacher subitement les hommes chargés des filets ; les çris , ou plutôt les juremens des observateurs,

au moment où ils lancent l'épervier; le bruit d'ailes de ces pauvres oiseaux qui se perdent en voulant se sauver; la joie et l'empressement des chasseurs à courir sur leur proie, à la saisir et à la mettre en sûreté , surtout si un autre signal annonce l'approche d'un nouveau vol: tout cela, au milieu de champs déserts et du silence de la nature , présente une scène animée dont on ne peut être spectateur sans éprouver un vif intérêt.

Cette scène est plus animée encore, et l'intérêt bien plus vif, lorsqu'une bruyante et aimable société s'y trouve réunie , et qu'une folâtre gaîté, des jeux divertissans , d'aimables entretiens et un repas fait sur la pelouse , et où figurent d'énormes brochettes de palombes rôties à la manière des sauvages, sur les lieux mêmes, et à l'instant où elles ont été prises, alternent avec les apprêts et les succès de la chasse.

Le voisinage des pantières offre , vers la région des collines, mille aspects variés, et qui diffèrent entièrement de ceux que présente le vallon de Bagnères, où la vue se reporte vers le soir avec un nouveau plaisir, après s'être égarée toute une journée de surprise en surprise , sur des mamelons, pour ainsi dire symétriques, et dans des gorges plus ou moins sauvages. Au retour, elle s'étend d'un côté jusqu'à la plaine de Tarbes, qu'éclaire d'ordinaire un beau soleil couchant, et de

l'autre vers le superbe amphithéâtre qui borde la vallée de Campan et forme ses magiques entours , dorés par les derniers rayons solaires , ety invitant les voyageurs à de nouvelles excursions.

Penne (i)de Lhiéris ; surprise d'Ordinsède.

On peut aller par les Pantières à la penne de Lhiéris ; mais la route la plus courte et la plus fréquentée est celle d'Asté, où réside la famille Hourtiguê, herboriste de père en fils, depuis Tournefort (a), qui fut conduit par un guide de

(1) Penne , en langue celtique , signifie le sommet d'un lieu élevé. Cette expression s'est conservée en Béarn et en Bigorre, comme en Espagne, où le mot de pena, pour rocher, est si fréquemment employé. La penne de Lhiéris a 830 toises d'élévation, selon M. Ramond.

(2) H avoit reconnu de l'intelligence dans un de ses guides ; il prit plaisir à l'instruire, à lui apprendre à distinguer les plantes communes d'avec celles qui appartiennent aux hautes montagnes. Fidèle aux leçons de cet habile maître , ce guide se composa un herbier, qui a péri depuis dans l'incendie de sa maison. 11 envoyoit tous les ans, au Jardin du Roi, des racines fraîches et des semences. C'est Jacob Hourtigué , petit-fils du guide de Tournefort, qui m'a donné ces renseignemens ; c'est lui qui m'a conduit sur la penne de Lhiéris, et sur les autres montagnes qui avoisinent Bagnères. ( M. Picot de Lapeyrouse, Histoire abrégée des Plantes des Pyrénées, Notice des Auteurs, pages 11 et a3.)

J'ai vu chei M. Picot de Lapeyrouse, digne émule des

ce nom sur la montagne dont il s'agit. Combien d'autres botanistes y sont allés, depuis le père , le créateur de cette science, ou plutôt de cet amusement rempli de charme et d'intérêt, auquel se rattachent des idées d'innocence et de simplicité, caractère ordinaire des belles âmes, des cœurs droits, des esprits aimables et cultivés !

On s'élève assez rapidement par une gorge étroite et des chemins très-escarpés, qui traversent d'épaisses forêts de hêtres et de sapins , au col qui domine la penne , vaste et silencieux pâturage où l'arrivée de tout étranger est aussitôt signalée par le bruit assourdissant que font tous les pâtres du voisinage avec leurs cornets à bouquin. De nombreux troupeaux de vaches , de chèvres, de brebis, paissent tranquillement sur le bord des précipices, tandis que leurs gardiens se reposent à l'ombre, non réunis, et tels que les bergers de Théocrite ou de Virgile , qui dispu-

grands maîtres le journal autographe des herborisations de Tournefort à la penne de Lhiéris, au Pic du Midi, et autres lieux des Hautes-Pyrénées , précieux dépôt qui a passé du cabinet du médecin Le Monier dans celui de M. Picot de Lapeyrouse, et qui ne pouvoit tomber en de meilleures mains* Il se proposoit de le publier, avec des annotations , sous son titre : Topographie Botanique , ou Catalogue des plantes observées, en divers endroits, depuis l'année 1676, jusqu'à l'année 1690: in-folio de 4o6 pages. J'ignore ce qu'à la mort de M. de Lapeyrouse ce manuscrit sera devenu.

Digitizetf

toient du chant, discouroient sur l'amour, et s'entretenoient de leurs maîtresses ; mais seuls, isolés au milieu de leur troupeau , et n'ayant d'au-* très compagnons que leurs chiens fidèles, à qui ils confient, durant la nuit, la garde du parc* tandis qu'ils abritent leur personne dans une mauvaise cahute. 11 y a loin sans doute de cette agreste et triste nature , aux charmantes fictions de l'âge d'or; et c'est là , il faut l'avouer, le désavantage de la vérité près du mensonge , de la réalité près des illusions : aussi , l'histoire qui présente les choses telles qu'elles sont , sous leur aspect purement terrestre, paroît-elle souvent froide et dénuée d'intérêt, lorsqu'on la compare aux cé* lestes conceptions de la divine poésie.

La penne ou sommité de Lhiéris est une masse de marbre qui couronne la montagne, et forme une avance considérable du côté du sud-est.

Lorsqu'on est au pied de cet énorme bloc, qui domine tout ce qui l'environne , et qui a plus de 100 mètres d'assiette, on voit sur sa tête une demi-voûte d'environ 4o mètres d'élévation. S'e» éloigne-t-on à une distance convenable, il résulte de cette excavation un écho très -distinct, qui répète jusqu'à une phrase entière. Dans certaines positions, la voix est réfléchie plusieurs fois, ce qui produit deux ou trois échbs qui se répètent l'un l'autre avec une sorte de volubilité, comme

si l'amante infortunée de l'insensé Narcisse s'empressoit de révéler sa présence à l'ingrat qu'elle adore. Elle semble reconnoitre à tout venant le bel objet de sa flamme, méprise souvent fort étrange qui peint assez: bien, il est vrai, l'aveuglement de la passion Là se présentent en réalité aux partisans de Flore , plusieurs belles plantes , entre autres le saxifrage cotyledone, la campanule grandiflore , le buplèvre étoilé (i).

A gauche du spectateur de la penne, est un passage qui sépare la grande masse, de quelques autres rochers moins élevés et tout crevassés. Ce passage est garni de terres éboulées, et l'ascension en est assez difficile. C'est là que se fait remarquer une riche végétation, et qu'on trouve un grand nombre de plantes rares, entr'autres l'acomtitycotome.et une foule de superbes liliacées (2), . Parvenu au sommet, on jouit d'un coup d'œil magnifique. La vue plane sur les monts voisins , et s'étend au loin du côté du nord. Vers le nordouest , et sur la montagne qui fait partie du même chaînon, on trouve le puits d'Arris, profond abîme creusé dans le rocher, sombre asile des corneilles et des oiseaux nocturnes, auxquels on

(1) M. de Saint- Amans , Fragraens d'un Voyage sentimental et pittoresque dans les Pyrénées, p. io5.

(&) Ibidem j page 10/.

fait la chasse par le moyen de deux filets," dont l'un est placé d'avance au fond du puits. Son ouverture est de i5 ou 18 pieds en carré. Si l'on prête l'oreille , on entend les croassemens de ces hôtes dont les cris semblent répétés par des échos souterrains. On n'a pas encore mesuré la profondeur de ce gouffre dont la formation est due sans doute à un ébouleraent. On en indique un autre semblable à peu de distance, à gauche, sur le sentier de Lhiéris à Asté; et ces sortes d'excavations sont assez communes dans les Pyrénées et sur les terrains calcaires. C'est ainsi que non loin du vallon de Lhiéris , près de la gorge de Loumé et de celle de Banios, qui aboutit dans la précédente, il existe plusieurs grottes creusées dans le roc calcaire. Les plus remarquables sont celles de la Gourgue et de Courue- Barade. L'abord en est facile et l'entrée très-spacieuse. Ce sont des cavités en forme de voûtes. Les habitans ont comparé la dernière à une église, et la désignent par cette dénomination. Sur la même ligne , et dans de petites gorges situées entre les débouchés hors des montagnes, de l'Arros et de la JNeste, on retrouve d'autres grottes de même nature. Celles qui sont près du village de Laborde ont une certaine étendue; mais nous aurons lieu, dans la suite de cet ouvrage, d'en décrire de bien plus imposantes que toutes celles-là. ;

Si Fon descend de la penne par les pantières , on traTerse d'antiques et belles forets où se peuvent cueillir la dentaire pentiphyle, le mélinet mineur , Yèperviere des montagnes , et plusieurs sortes d'ail. Le groseillier des Alpes à fruit doux , les fruits rafraîchissans de la fraise , de la framboise et de la myrtile (1).

Mais si au lieu de revenir sur ses pas , on a le courage d'entreprendre une nouvelle course bien plus intéressante encore que la première, il faut se diriger vers le nord-est par la prairie du vallon , au bout de laquelle se trouve en perspective un vaste amphithéâtre de monts innombrables sortant comme du fond d'un abîme , élevant vers le ciel leurs sommets de formes différentes, nuancés par les bois, les arbustes et les mousses qui les recouvrent et les décorent. De là, s'enfonçant dans des forêts silencieuses et presque ignorées , et tournant les hauteurs de l'est, on arrive, après quelques heures d'une marche parfois difficile et toujours marquée par d'étranges et sombres aspects, sur un plateau très- élevé appelé d'Ordinsède; de là on domine d'un côté sur une gorge voisine de Sarracolin, et de l'autre sur les embranchemens supérieurs de la vallée de Campan , qui offrent tout-

(1) M. de Saint-Araaiis, p. 1 13.

à-coup l'aspect le jplus ravissant et le plus inattendu. On croit passer comme le Dante de l'enfer dans unlieu de délices, et l'on pourroit dire avec lui :

Dolce coldr d'oriental zafiro , Che s'accoglieva nel sereno as petto De l'aer puro infin al primo giro ,

Agli occhi miei ricomincio diletto, Tosto che di uscir fuor de l'aura morta, Che m'havea contristati gli occhi e'I petto (1).

ou mieux encore, se présente à l'imagination séduite, cette délicieuse pensée de l'Eden, que nous devons au plus fort génie poétique parmi les modernes , et qui commence ainsi :

So on he fares and to the border cornes Of Eden, where delicious paradise (2).

Mais citons, pour l'agrément du ptiis grand nombre des lecteurs, les vers d'un des maîtres de la poésie françoise, fidèle et heureux traducteur de Milton :

Toutefois , poursuivant sa course menaçante , Jusqu'aux plaines d'Eden Satan s'est avancé : Il regarde; et, dans l'air doucement exhaussé, De près s'offre à ses yeux un coteau que couronnent De leurs rameaux touffus les bois qui l'environnent.

(1) Divina Comedia, purgat. cantol.

(2) Paradise lost, book IV, v. i3i.

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