‹ Itinéraire descriptif et pittor. des HautesPyrénées françChapitre 17 sur 31 · II · texte numérisé non relu

II

De ce iriont chevelu les arbrisseaux nombreux

Epaississent partout le taillis ténébreux;

Et leur richesse inculte, et leur luxe sauvage,

De l'enceinte sacrée interdit le passage.

Plus haut le frêne altier, le cèdre oriental,

Le palmier élancé , le pin pyramidal ,

De cette scène agreste amphithéâtre sombre,

Montant de rangs en rangs , jetoient ombre sur ombre.

Au-dessus, déployant leurs rameaux fastueux ,

Un innombrable amas d'arbres majestueux

L'environne partout d'un rempart de verdure (1).

Qui ne croirait, à cela près du cèdre et du

palmier, arbres purement asiatiques, que cette description est empruntée de ces lieux, dont plus on approche et plus l'atmosphère est pure et brille «ans nuages.

Air suave, air divin, et dont l'heureux pouvoir

Petit cajmer tous les maux, tous, hors le désespoir (p).

Les deux embranchemens de Grip et de Paillote diversement contournés, que parcourent les douces sinuosités de l'un et l'autre Adour, à travers les prairies et des compartimens de champs , et bordés des deux côtés par une lisière de bois ; ces

(i) Traduction de M. Delille, que les muses françoises ne regrettoient pas encore, lorsque nous faisions cette citation. Nous aurions pu l'étendre davantage, sans sortir de l'application.

(a) Vers qui font suite aux précédent.

DigitiiTed by*

habitations, à la fois rustiques et élégantes, couvertes d'nn chaume préservateur du froid , et rangées comme des tentes à la file l'une de l'autre de Grip à Sainte-Marie , et jusque dans la principale vallée ; cette apparence d'un camp , qu'offrent réellement ces maisons- granges si méthodiquement construi tes, et qui semble avoir fourni le nom de la vallée - 7 enfin les entours merveilleux de cette contrée agreste et pastorale dont l'har* monieux ensemble ne laisse rien à désirer î voilà qui charme les sens et enchante l'esprit. C'est bien là véritablement la fête des yeux , comme disoit Sapho de la vallée de Tempê, qui ne valoit pas celle de Campan, à laquelle nous reviendrons bientôt avec plus de détail. 3Nous avons voulu seulement ici en donner une vue générale, une espèce de panorama. 11 faut le voir soi-même , pour se faire une idée de ce coup d'œil vraiment magique, par l'ordonnance, la fraîcheur et la grâce d'un paysage qu'on ne retrouveroit nulle part. Une journée suffit pour parcourir tout le trajet que nous venons d'indiquer, et se procurer une foule d'émotions délicieuses et inattendues

Vallée de Lesponne, ou de Bagnères.

On peut s'en procurer d'un nouveau genre encore, en visitant la vallée de Lesponne, dite aussi de Bagnères.C'est à Beaudéan, ancienne demeure d'un

seigneur dont le donjon sourcilleux fut souvent redouté et tombe maintenant en ruines, que débouche cette vallée, à l'entrée de celle de Campai); elle se dirige vers le sud-ouest et s'étend jusqu'aux bases du Pic du Midi qui en domine le sommet. Vers le tiers à peu près, se trouve le village àeLesponne (i), dans un bassin où aboutissent plusieurs gorges qui communiquent avec la vallée del'Oussouet ou deTrébous, par des hauteurs magnifiquement boisées. Jusqu'à ce village, et dans un trajet à peu près égal au-delà , cette vallée présente un aspect enchanteur et une riante culture ; les sommités des monts sont toutes couvertes de noirs sapins ; à mi-côte se trouvent de vastes forêts de hêtres ; on voit au-dessous de fertiles prairies , parsemées de granges et d'habitations rurales. Aux deux tiers à peu près, la vallée se rétrécit considérablement , et les deux versans n'offrent plus que des sapinières qui se prolongent jusqu'à son sommet. Leur étendue est considérable et elles présentent , sous les noms de Mourgueil et de Bizourtère , la plus riche végétation.

On peut communiquer de la vallée de Bagnères dans celle de Barèges , à travers les hauteurs ; ce chemin est plus court que celui du Tourmalet,

(1) La mine de ce nom donne abondamment du zinc , que l'on a pris long-temps pour du fer. (Minerais des Pyrénées, par M. le baron de Diétrich, p. 33 1. )

mais il n'est praticable que pour les piétons ; on trouve sur ce trajet, où il n'existe nul sentier qui soit de trace humaine, plusieurs lacs remarquables eitfr'autres celui de Lheu , sur la montagne dëBizourtère , appartenant à la commune de Castelloubon , celui de JIouscou , appartenant aux communes de Boo-Silhem et Saint-Pastous , au rideau de Davantaignes , celui de Peyrelade au pied septentrional du Pic du Midi ; enfin , celui de la Vache , au revers de la crête de Barèges. Les trois premiers , en se dégorgeant , donnent naissance aux torrens de Lhéiou , de l'Artiguette et de JLaya : sources cachées et, pour ainsi dire inconnues du torrent qui parcourt cette intéressante vallée, et vient grossir, du tribut de ses eaux, l'Adour , dont il est une des branches et porte aussi le nom. 11 est flottable, et sert à l'exportation des bois qui appartiennent à diverses communes, mais principalement à celle de Bagnères qui possède là d'immenses ressources, si elle sa^ voit les garantir de la maraude, les aménager et les mettre en exploitation régulière. Une vente vient dé fournir à la dépense du grand établissement thermal.

Les dernières limites du vallon de Bagnères, dans lequel débouche la vallée du même nom , sont marquées par l'ancien prieuré de Saint- Paul, charmant ermitage , ceint d'un double rang de peupliers, habitation pittoresque autant par sa si-

tuation sur un tertre élevé , que par les beautés naturelles qui l'entourent , auxquelles les efforts de l'art et les soins de la culture ont donné plus d'attraits encore ; une source d'eau vive y a été conduite à grands frais des hauteurs voisines , el circuloit autrefois dans les jardins , au milieu des champs , èt sur les gazons de divers boulingrins , rians apanages d'une demeure qui est en ruine aujourd'hui et qu'on ne visite plus qu'avee un sentiment de regrets-On y est accueilli par un morne silence , et repoussé par un air d'abandon qui n'a pas eucoreimprimé le sceau mélancolique et attachant de la vétusté à ces ruines qu'on voudrait voir réparer , à cet asile si malheureusement délaissé, où les promeneurs de Bagnères seroient flattés de retrouver cette aimable hospitalité , ces parties de plaisir , que rappelle le souvenir du dernier titulaire , M. l'abbé Tome (i) ; c'estflui

(1) Auteur, dans sa jeunesse , d'un Traité Elémentaire de Mathématiques, il eut quelque talent pour la chajre. Prêchant un jour devant Louis XV, il alloit commencer son discours sans faire le signe de la croix : pure distraction , dont personne iie lui aurait demandé compte; mais par malheur le roi s'en aperçut, "et le témoigna par un sourire. On connott la vivacité d'esprit ordinaire de M. le duc de Noailles ( alors duc d'Aven) ; il s'approcha du monarque , et lui dit : « Sire , votre prédicateur va nous donner sans doute un sermon à la grecque. » Plaisanterie qui n'étoit d'abord relative qu'à la mode actuelle, mais qui fut trouvée l'instant d'après d'autant plus heureuse, que l'abbé, comme s'il l'eût fait exprès, dé-

qui avoit pour ainsi dire tout créé dans cette jolie retraite", où il attiroit , dans la saison des eaux , nombreuse compagnie, et dont il faisoit les honneurs avec une gaîté, un abandon , un charme particuliers. Homme spirituel , mais plus que bizarre, il adopta le philosophisme révolutionnaire qu'il poussa jusqu'au plus honteux cynisme. Devenu évêque constitutionnel de Bourges, il se maria , divorça et finit par acheter dans le voisinage de Tarbes, un moulin à vent où , se faisant une joie de vérifier l'ancien proverbe devenir d'ëvêqu?. meunier , il se proposoit de finir ses jours, s'il n'eût été surpris à Tarbes même par une mort subite, effet, dit-on d'une trop forte dose d'opium, le J2 janvier 1797.

Saint -Paul étoit devenu la propriété du trop fameux Barrère de Vieuzac, qui , justement châtié par les événemens, n'a pu jamais habiter cette retraite digne de servir d'asile à l'innocence et à la vertu. Dégradé et tombant en ruines, l'ancien prieuré passa aux mains d'un paysan de la vallée qui , sans respect pour ce beau lieu , abattit les plus beaux arbres et fit pâturer ses bestiaux

buta par ces mots : les Grecs et les Romains \, etc. Voua imaginez bien que le roi sourit une seconde fois, que les courtisans éclatèrent, que l'auditoire s'émut, que la chute de l'éloquent orateur fut complète. (M. de Sai nt- Amans , Fragmens d'un Voyage sentimental et pittoresque dans les Pyrénées, page 91.)

sur les pelouses et les gazons. 11 n'y restera biera^tôt plus que le site, et les tristes souvenirs qu*y on* laissés deux mémoires flétries. Mais éloignons notre pensée tant de honteuses foiblesses , qui ac cusent les malheureux temps par où nous avonsr passé , plus encore que la nature humaine , si prompte à se dépraver quand elle n'a plus les nobles exemples du trône , et n'est pas retenue par le frein des lois et celui plus puissant encore de la religion , et revenons au site qui nous a conduits à un si déplorable récit , et à de si tristes réflexions.

Saint-Paul domine le joli bassin formé par les attérissemens du gave dont nous venons de re-» monter le cours , et l'on y parvient par de douces rampes comme à un belvédère d'où la vue se porte à volonté jusque vers la plaine de Tarbes, ou bien sur les sites agrestes que présente la gorge voisine de Beaudéan, ou enfin sur les ravissans aspects de la vallée de Campan, que nous allons maintenant parcourir dans toute son étendue.

( 3 8i ) CHAPITRE XV.

Vallée deCampan, sa grotte; gorge de Paillole, marbrière, pic d'Àrbizon; gorge de Grip, sources de l'Adour , col du Tourmalet.

Cette vallée , tant de fois décrite ou plutôt esquissée , mais toujours au-dessus de l'art qui s'efforce en vain d'en retracer les beautés, se dirige au sud sud-est pour se terminer par une bifurcation aux pieds du Pic du midi et du Pic d'Arbizon, situés comme deux magnifiques colonnes à l'avant -scène des Pyrénées , dont ils semblent former l'imposant péristyle : deux ports ou pas^sages , celui de la Hourquette et du Tourmalet , établissent la communication de cette vallée mitoyenne avec celles d'Aure et de Barèges. Elle ne pénètre donc pas vers ces profondes régions qui sont le théâtre des grands bouleversemens ; elle ne fait , pour ainsi dire , que sillonner des montagnes d'un ordre bien inférieur, où les aspects moins sauvages et moins terribles offrent des beautés d'un genre plus doux , plus gracieux ; elle est propre conséquerament à préparer les sens et

l'esprit, par des émotions légères et graduées , aux: brusques et fortes impressions qu'on éprouve dans les hautes régions de la chaîne. Cette situation , sa direction et la disposition particulière de ses deux versans , dont l'un est comme coupé à pic et l'autre fort incliné, expliquent tout ce qu'il y a d'étonnant et d'admirable dans cette vallée qui, comme nous l'avons déjà dit, est l'Edefi , ou le Tempé des Hautes-Pyrénées.

Combien les tableaux qu'on en a tracés laissent à désirer, quand on a vu ces abris champêtres , ces riantes bergeries , cette opposition frappante d'uue nature morne , silencieuse , sans vie , et d'une nature parée de toutes les richesses, de tous les ornemens que peuvent produire la culture et la fécondité ; quand on a saisi cette variété de sites, ces transitions de la vie agricole a la vie pastorale , de la vie pastorale à la vie nomade; quand on a senti enfin cette fraîcheur locale, cette douceur du climat, qui ajoutent encore à la féerie de ces lieux enchantés !

Un des côtés nous présente l'image de ce calme, de ce repos, où tendent par leur abaissement successif les régions montagneuses, état futur de la terre , qu'a si bien décrit par une vue anticipée, un de nos grands physiciens (1); l'autre atteste

(1) M. Duluc, auteur des Lettres Philosophiques , si heureusement citées avant nous par M. Ramona 1 , Observations *ur les Pyrénées, pp. 33 et 34.

encore cet état de rupture et de violence , qui signale les efforts convulsifs d'un monde en travail ou soumis à un grand cataclysme, aune conflagration universelle. Mais il nous faut ajouter à cet aperçu général quelques détails d'observation > qui nous feront mieux juger de l'ensemble, et justifieront ce que nous venons d'en dire à l'avance.

Le bourg de Campan , chef-lieu de la vallée , se présente dès son entrée, à une lieue et demie de Bagnères 5 il a toute l'apparence d'une petite ville, par son étendue, par l'élégance, la propreté des habitations , et il s'y rattache d'anciens souvenirs (1). Tout près, sur l'Adour, étoit autrefois le monastère de l'ordre de Gteaux qui fut ensuite transféré à l'Escaladieu sous Béatrix 11 , l'an n4a. Du temps de la féodalité, il y avoit à Campan un château-fort qui n'existe plus ; les anciens comtes de Bigorre y entretenoient un châtelain avec garnison , et il existe aux registres municipaux de Bagnères , une délibération où cette ville , dans un siège qu'elle avoit soutenu , se loue des canonniers de Campan (2). L'église , qui n'a rien de remarquable en soi , renferme les res-

(1) Campanij Camponij colonie de Bigorrois dont parlent Pline, liv. IV, ch. 19, César, dans ses Commentaires, et Grégoire de Tours.

(2) Les Campanois soutinrent fortement le parti catholique contre les protestans. Après la mort du seigneur de

tes de M. Plant a de qui finit sa -carrière au pied du Pic du Midi , Pan 1741 ; on y montra long-temps sa perruque et son chapeau , espèces de reliques , qu'on visitoit avec cette curiosité et cet intérêt qu'inspire tout ce qui rappelle les hommes à tablent, et les aventures extraordinaires ; nous avons raconté celle de cet habile géomètre , au sujet des lieux mêmes où il rendit le dernier soupir.

La population du chef-lieu, comme de toute la vallée de Campan, est d'un très -beau sang, quoiqu'il y ait quelques goitreux dans certains villages. Les enfans y sont jolis et les femmes belles. Elles sont laborieuses dès leur enfance ; et l'on ne voit pas une petite fille qui ne file ou ne tricote pour fournir à cette fabrication locale dont le débit se trouve à Bagnères , Tarbes et autres marchés voisins ou éloignés; l'industrie agricole des hommes n'est pas moindre que celle des femmes ; ils ont dès long-temps étendu et perfectionné les irrigations; et c'est d'eux qu'a pu venir jusqu'en Beauce l'usage récent de faucher le blé, ache-

Beaudéan , qui fut tué par les protestans entre Bagnères et Pouzac, les Campanois marchèrent en diligence pour joindre le camp du duc de Grammont et assiéger la ville de Tarbes , qui étoit occupée par les huguenots. Aussitôt que le capitaine Brisse, qui commandoit dans la place, fut averti que les canonnière de Campan avoient dressé leurs batteries , il &e sauva pendant la nuit avec la garnison.

minement à celui du chariot moissonneur écossois, renouvelé des Gaulois, s'il faut en croire Pline (1).

Tout le territoire de Campai , formé par les atlerissemens du gave qui parcourt la vallée voisine dè Bagnère9, est couvert de prairies et de champs cultivés , propriétés de l'homme que respecte l'impétueux Adour, et qu'il arrose de ses eaux bienfaisantes.

Près de là , sur le versant du côté gauche , on trouve la célèbre grotte de Campait, dont l'étendue et la structure sont en effet trës-remarquables. Elle est creusée à mi-côte , dans une montagne de couleur enfumée ; on y descend par une ouverture circulaire assez étroite , et à l'aide d'une échelle de 2 mètres. La profonde obscurité '.qui y règne oblige à faire usage de flambeaux-, si l'on veut pénétrer jusqu'au fond, ou même aller un peu avant. Sa longueur est d'environ trois cents pas, elle n'en a que trois ou quatre de large ; la Voûte a depuis un mètre jusqu'à quatre d*élévation , et cela varie souvent. Pour la parcourir , on Se porte d'abord vers le nord-est , puis au sud sud est, selon la direction du chaînon dans lequel elle est creusée. On rencontre dès l'entrée , un obstacle produit par un énorme rocher en forme de coin , qui, s'étant détaché de la voûte, est resté suspendu

(1) M. de Vaudreuil , Promenade de Bagnèrcs de Luclion à Paris , I rc partie , lettre 1 .

à un mètre et demi d'élévation ; l'intervalle qui le sépare de la masse, laisse passer une petite partie de la lumière qui provient de l'ouverture ; cette foible lueur éclaire jusqu'à l'endroit où la grotte change de direction : alors on seroit totalement plongé dans les ténèbres , et l'on ne sauroit où diriger ses pas, si l'on ne se faisoit éclaifrer quand on est parvenu au fond de la caverne ; le retour en seront peut-être impossible , si les lumières ve-

noient à s'éteindre. . » ,

Dans, tout le trajet, on rencontre d'énormes stalactites p qui descendent de la voûte et viennent reposer sur le sol, comme autant de colonnes d'un .ordre singulier et bizarre, qui. n'est pas sans élégance» ? Qn en voit une suite non interrompue , qui observent entr'elies une sorte de régularité, à laquelle le temps ou plutôt les voyageurs ont porté quelque atteinte. On a voulu avoir des fragraens de cette colonnade souterraine , et l'on a brisé ,ici un chapiteau , une frise ,-un ornement, là, une base , ailleurs, un fût, plus loin, une colonne toute entière : sorte de vandalisme que la curiosité ne sauroit excuser, ., et qui cause des regrets à l'admirateur des beautés de la nature. On rencontre de temps ,en i temps, des passages étroits et difficiles , et pour atteindre le fond , il faut se traîner plusieurs fois presque à plat-ventre , afin de franchir les obstacles qu'opposent d'énormes stalactites dont le volume s'accroît sans cesse, et qui

iiniroieut par obstruer entièrement la grotte, si fa main de l'homme n'y portoit remède. Au fond , l'antre souterrain s'élargit, la voûle s'élève, et l'on trouve sur le sol un immense plateau , dont la surface arrondie et uniforme annonce que cette masse est de la même nature que les stalactites calcaires , et qu'elle doit sa formation aux mêmes causes. Elle est entièrement détachée du sol sur lequel elle repose , et c'est sur ce sombre monument de la curiosité et de la vanité humaine, que l'on voit mille inscriptions diverses de noms et de dates , entr'autres celles de madame la comtesse de Briomie , qui y descendit en 1766; femme célèbre par sa beauté , plus célèbre par ses revers.

A mesure qu'on avance dans la vallée , les montagnes qui la bordent, s'exhaussent davantage ; le versant du côté gauche présente des escarpemens de plus en plus rapides , tandis que celui du côté droit offre des formes plus arrondies et une végétation toujours plus active et plus riante : car, dès-lors se déroule aux yeux de l'observateur, tout ce que cette vallée a d'attrayant et de magique, dès-lors se déploie le brillant tableau des beautés pittoresques et des contrastes dont son enceinte montagneuse abonde.

Pendant tout le trajet qui conduit de Campan à Sainte-Marie , on a lieu de remarquer sur le versant droit, une sorte d'unité qui s'accorde avec l'extrême variété des sites >et des cultures : cette

unité enchante, par l'idée que toute cette étendue de territoire forme une seule et unique possession dont les dispositions et le dessin sont dûs à la même conception , et ont été exécutés sur le même plan , par une seule et même famille. La montagne s'élevant en amphithéâtre très-inclinel , présente , d'étage en étage , différens genres de richesses. Dans le bas ce sont des champs consacrés aux moissons ; plus haut de fertiles prairies qui fournissent en abondance d'excellents pâturages, et au centre desquelles on voit diverses métairies toutes bâties avec uniformité (1) : chacune a sa fontaine , son jardin , ses compartimens de culture , et son ruisseau qui , tantôt serpente lentement sur la croupe des monts , et tantôt descend avec rapidité , et sous la forme de cascade , pour donner du mouvement aux roues d'un moulin ; au-dessus ce sont des bouquets de bois isolés, en nombre égal à celui des héritages.

(1 ) Tous les habitans savent construire ces maisons-granges, et s'aident l'un l'autre au besoin. L'un d'eux est-il dans la nécessité de reconstruire sa demeure , il se procure les matériaux, et dès qu'ils sont prêts , son plus proche voisin avertit toute la peuplade, qu'un tel doit tel jour relever sa maisongrange, et les invite à s'y trouver, pour aider à la reconstruction. Les invités se rendent religieusement à l'appel ; et ceux-là même qui vivent du travail de leur journée, abandonnent leur salaire pour secourir gratuitement leur compatriote, en vertu d'une coutume fraternelle qui par sa nature et son ancienneté tient réellement aux mœurs patriarchales.

La cime est couronnée par une éternelle foret de sapins , dont la vétusté contraste avec le renouvellement annuel des productions inférieures ; on voit de distance en distance de petites gorges plus ou moins étendues, plus ou moins escarpées, s\ue parcourent et sillonnent de rapides torrens , dont les eaux écumantes ressemblent à des flots de lait.

Opposition complette de l'autre côté de l'Adour : une montagne aride , coupée à pic , hérissée de toutes parts , offrant à peine quelques traces de végétation, surmontée par des sommités plus stériles encore, et se prolongeant avec quelques lé-^ gères inflexions jusque vis-à-vis Sainte-Marie. Où • trouver un contraste aussi frappant , un assemblage aussi merveilleux des beautés de la nature, et de celles qui sont le fruit de l'industrie humaine ?.... En s'abandonnant aux extases d'un enchantement continuel, on arrive sans s'en douter à Sainte-Marie , village près duquel se trouve, à mimontagne , une seconde grotte de difficile accès , appelée Bramebaque* et dont l'entrée a été murée à cause des superstitions qu'on y pratiquoit autrefois ; c'est à ce village qu'a lieu la jonction de la gorge qui descend de la Hourquette, avec celle à peu près de même étendue , qui vient du Tourmalet.

Gorge de Paillote y marbrière.

En parcourant la première , on s'élève assez ra-

pidement, et les nuances des sites ne sont pluj aussi tranchantes ; l'opposition diminue , et l'on voit bientôt sur le versant du côté gauche une assez longue suite de collines surbaissées, qui offrent le même genre de culture, les mêmes habitations, et un aspect tout aussi riant que les lieux qu'on avoit remarqués précédemment sur le versant du côté droit.

Lorsqu'on a atteint le bassin de Paillole (1), la nature offre un aspect plus sauvage , et l'on approche de la région des sapins. Ce bassin est le résultat des attérissemens formés par plusieurs torrens qui découlent des monts voisins, il est tout couvert de pâturages qui alimentent de nombreux troupeaux , et là se trouvent réunies les cabanes d'une peuplade de nomades qui , pendant l'hiver, se réfugient dans la basse vallée. 11 y existait autrefois une chapelle appartenant aux Templiers ; elle passa aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem , dont un pâturage voisin porte encore le nom. La tradition veut qu'une armée romaine , peut-être celle de Messala ou d'Auguste en personne , ait baltu les Bigorrois sur le plateau du Pré-Saint-Jean. Les paysans de la vallée désignent encore ce lieu par le nom de Camp Bataillé.

La végétation ne laisse pas que d'avoir de la force

(1) Ainsi nommé, sans cloute, parce qu'on y recueilloit autrefois des paillettes d'or. Les anciens désignèrent PAdour eominc un fleuve aurifère,

et de la variété dans ce bassin élevé \ les rochers sont revêtus de buissons ; Valaterne , le fragon\ le genêt brillant , mais inodore, semblent s'y nourrir aux dépens de l'air et sans le secourt de la terre ; le sol est couvert de gentiane et de violettes des Pyrénées.

Dans une petite gorge du versant gauche , se trouve la fameuse marbrière de Campan y immense carrière qui a été exploitée du temps de Louis XIV et de Louis XV, et qui a fourni notamment une partie des marbres qui décorent Trianon et Versailles (1). On y voit encore d'énormes blocs en partie sciés, et détachés de la niasse, qui attestent que l'exploitation en a été abandonnée subitement ; ils rappellent cet obélisque des environs de Pair myre , qui , taillé dans le granit , n'attendoit , il y a plus de dix siècles , au récit des voyageurs , qu'un coup dé ciseau , pour en être séparé. Nos blocs de Campan, si indignement abandonnés, ne pourront-ils point recevoir le dernier coup de ci-

(1) M. Costallat, négociant de Bagnères, concessionnaire , comme objet d'essai , des blocs anciennement gisans sur les carrières qui faisoient partie de la dotation des établissemens thermaux, a voit su appliquer au sciage des marbres les mécaniques à eau. Ce procédé diminuant le prix, de la main d'œuvre, pourroit permettre l'exploitation en grand de nos précieuses carrières, parmi lesquelles celle de Campan tient le premier rang. Nous en parlerons au chapitre de l'industrie, cinquième partie.

seau, grâce à l'active industrie du siècle, secondée par l'administration et le gouvernement (1)?

On peut communiquer, de cette gorge de la Marbrière, avec Arreau , par la Hourquette d y Aspin , en passant au village du même nom : c'est par là qu'a été projetée une grande route de communication de Bagnères de Bigorre à Bajmères de Luchon , et dont le tracé fut fait avant la révolution.

En prenant la gorge qui se présente à gauche de celle de la marbrière , on parvient , à travers de belles sapinières , à une seconde Hourquette , dont les abords offrent d'immenses et beaux pâturages, et par où l'on communique avec la belle forêt du Vouillasa, d'une part, et de l'autre avec Sarrancolin , en passant par Beyrède, qui a donné son nom à ce col.

Deux autres hourquettes conduisent de PaiNole dans la vallée d'Aure, celle S! Arreau et celle àAncizan. La première est la plus fréquentée de toutes , quoique la plus rapide , parce qu'elle est la plus directe et la plus courte.

L'ascension de la Hourquette cV Arreau com-

(1) Le vert Campan, dont M. Bayen a donné l'analyse, ne résiste pas aux injures de l'air, à cause de sa nature schisteuse , a-t-on dit, niais peut-être aussi parce qu'on en exploite la carrière horizontalement, et non dans le sens des couches, qui sont inclinées. Le rouge Campan a moins de schiste \ il s'y trouve du safran de Mars.

mence ausitôt qu'on est sorti du bassin de Paillole>. et on montetrès-rapidement, le long du gav<e dont la rapidité augmente à mesure que sa masse diminue, à travers une forêt de noirs sapins. Ces sapins, devenus caducs, annoncent leur vétusté par une es pèce de mousse chevelue, qui pend (Jes* divers rameaux en larges et longs flocons : image frappante de cette vieillesse chenuexju&flroient les patriarches de l'ancienne loi. Dans ce trajet se voit One jolie fontaine , qui jaillit d'un rocher èn; forme d'autel; et en sortant de la forêt on rencôntre un immense pâturage dont la jolie pelouse s'entend jusqu'au pied du pic d'Arbizon , qu'elle* tapisse, à une grande hauteur ; dans ce pâturage est située une source d'eau vive nommée!, en langage du pays, la Monte de las ; fàquas (la Fontaine des Cavalles ) ; on lui attribue une salubrité merveilleuse. Enfin , l'on atteint le passage de la Hourquette , espèce d'isthme que domine majestueusement le pic d'Arbizon', et -sur lequel on a creusé dans le roc un couloir étroit et difficile , qu'il faut franchir pour jouir du spectacle surprenant du beau vallon d'Arreau, quenous décrirons plus loin. La descente d'Arreau , d'abord directe et rapide, devient bientôt sinueuse, et serpente au travers d'un bois de sapins qui voile le beau tableau dont les yeux jôuissoient du sommet de la Hourquette. On en est dédommagé par k frais des ombrages , et la riante verdure des

haies épaisses et élevées, qui coupent et couvrent lés vallons étroits par oh on arrive aux masures d'un vieux château; il est placé au sommet d'une colline boisée et verdoyante, dont l'effet est aussi singulier que pittoresque. Bientôt on arrive au hameau qui précède Arreau.

Sur la droite de la'Hourquette d'Arreau* est la Hoûrquette , appelée d'Ancizan et de Guchen , parce qu'elle ouvre un passage vers les villages de ce nom, situés au-dessus d'Arreaudanslamême vallée. Cette descente, plus longue, mais beaucoup moins rapide que celle d' Arreau , offriroit un chemin plus sûr et plus commode pour communiquer dans toutes les saisons; c'est par là qu'il faut tourner le pic d'Arbizon pour le gravir par ses pentes méridionales. .

Ascension et vue du pic d'Arbizon.

Le pic d'Arbizon a i46ô toises d'élévation, selon MM. Reboul et Vidal ; il est comme le thermomètre de la ville d' Arreau , qu'il domine au loin et semble 1 pourtant menacer ou protéger tour à tour, attirant ou retenant les nuages du couchant et du midi, et se couvrant souvent de vapeurs dans l'été, et de frimas en hiver.

On peut parvenir à ce pic, grand point de mire du bassin de Paillole , en prenant , à droite de ce bassin , le chemin qui conduit au quartier de

YArtigue , puis à travers ia sapinière de Rieutor et de Sarratde Camoudiet, trajet d'une heure; de là on montèrent à la Laquette (petit lac ), puis au quartier d'^row, où se trouve un assez grand lac, et à droite sur un plateau, quelques cabanes de bergers , antre trajet d'une heure. A cette station , le pic se présente dans toute sa hauteur et détaché comme un obélisque ; il seroit aisé à gravir en le tournant, au-dessus de la fondrière nommée Labassia , où se trouve un glacier permanent, et il ne faudroit plus que deux heures pour atteindre au sommet.

Mais pour éprouver moins de difficultés et arriver plus tôt et plus sûrement au but , c'est par les approches de la Hourquette d'Ancizan qu'il faut aborder ce pic. On arrive plus directement à ses pentes méridionales qui , comme celles du pic du Midi , sont les seules accessibles, La rapidité de ce côté-là n'en est pas effrayante au début, comme elle l'est dans le sens opposé , et les obstacles à surmonter ne sont ni fréquens, ni considérables ; un bon piéton peut parvenir au faîte en moins de trois heures, à partir du col qui est déjà assez élevé; tandis que par Paillole, il faut arpenter l'énorme base de ce pic.

C'est de son sommet que l'on? peut contempler tout à son aise et sous l'aspect le plus fantastique, le plus merveilleux , et la vallée de Campan avec sa bifurcation, et celle d'Aure avec ses nombreux

embranchemens , et toute la partie orientale des

Hautes-Pyrénées qui comprend les montagnes Maudites à l'est de Luchon : elles sont aussi distinctement visibles, lorsque l'air est pur et serein, que si' on les touchoit pour ainsi dire, tant le reflet de-leurs glaciers est resplendissant Les hauteurs de Clarbide ne le sont pas moins et ont en outre pour le spectateur l'avantage d'être plus rapprochées ; celles d'Aure le sont encore davantage ; et en se tournant vers le midi pour les contempler , la vue se repose naturellement sur cette énorme et éclatante masse de Neouvielle, constamment couverte de glaciers et d'amas de neige, qu'une crête extrêmement diversifiée par ses petits pics et ses ciselures, lie au point capital d'observation. ' v •

A. droite , paroît la cannelure rétrécie mais bordée de bien grandes hauteurs, qu'on appelle vallée' de Barèges et que semble bouclier tout-àfait la montagne aride de Saint-Sauveur plus à droite et plus près encore, se distingue le dominateur de tous les monts du premier plan, ce pic du Midi, dont le Montaigu ne paroît plus être que ce qu'il est en effet, un humble subalterne , fier pourtant de sa suzeraineté sur une foule de petits vassaux; ceux-ci se confondent par leurs masses et leurs élévations approchantes j autour de ces deux centres principaux , mais de très -inégale importance. Ce n'est pas de la plaine qu'il

faut juger la hauteur relative des diverses mon tagnes qui s'offrent à la vue , c'est sur leurs sommets respectifs et par des comparaisons multipliées qu'on apprend à faire de telles appréciations, sans le secours même des instrumens et des opérations géométriques, cependant indispensables pour mesurer les hauteurs absolues. Mais il nous faut descendre maintenant du pic d'Arbizon, pour continuer nos excursions et notre agreste pèlerinage, en revenant au second embranchement de la vallée de Campan.

* • fa

Gorge de Grip, sources de VAdour , Tourmalet.

Ce second embranchement, que l'on peut venir retrouver pédestrement par les vertes collines, les riches et élégantes bergeries qui le séparent du premier, et d'où l'on jouit en arrivant sur Grip, d'une perspective comparable à celle des cabanes d'Ordinsède, se dirige vers le Tourmalet, en décrivant une courbe et formant un angle d'environ 4o° avec le précédent. Lorsqu'on part de Sainte- Marie, le chemin qui conduit à Grip est commode et spacieux ; il est continuellement bordé de riches prairies entourées d'une haie vive, et que bornent des bois touffus (i). Des champs bien cul-

(1) M. de Saint-Amans a trouvé près de Grip, sur la rive

tivcs se présentent de distance en distance sur les deux versans; celui du côté droit sur la rive gauche de l'Adour , que l'on côtoie sans cesse , est cependant plus fécond et mieux cultivé ; c'est là que l'on voit la plupart des habitations du laboureur et du berger, qui se partagent le soin d'embellir cet heureux et paisible séjour, qui participe encore avec une teinte plus agreste aux beautés enchanteresses des lieux qui avoisinent Campan.

Grip est le terme habituel des plus longues cavalcades des baigneurs de Bagnères ; c'est le point de repos de ceux qui veulent aller à Barèges par le Tottrmalet ; c'est le rendez- vous des parties de plaisir et l'asile du voyageur. On y trouve pour auberge une maison assez propre, pourvue des objets nécessaires pour un repas champêtre : du lait, des œufs, dufromage, et comme luxe, d'excellentes truites de l'Adour qu'on peut voir prendre soi-mefne dans un réservoir près du torrent ; elles attendent leur tour de satisfaire au violent appétit que donnent l'exercice et l'air vif des montagnes.

Grip est situé dans un bassin qui reçoit les

droite de l'Adour , l'érable à feuilles de platane , acer platajioïdes, et sur le plateau qui domine, le sureau à grappes, sambucus racemoscij le daphne thymelea, et deux ou trois autres plantes remarquables. (Fragmens d'un Voyage sentimental et pittoresque , p. 86. )

eaux d'un torrent fourni par le versant du côté droit, et les habitations en sont assez nombreuses; c'est le dernier hameau que l'on trouve sur cette route.

En partant de ce point , l'on aperçoit une chute d'eau formée par PAdour tout entier , mais dont la hauteur n'est pas très considérable. A cet endroit même , surgit une Source d'eau thermale qu'on voit fumer pendant L'hiver. Un peu plus bas , tout-à-fait sur les bords de l'eau , on en trouve une seconde qu'on a voulu garantir des inondations par un mur de défense. 11 seroit très-aisé de détourner le fleuve à sa chute et de préserver des grosses eaux ces deux sources thermales. On prétend qu'elles sont de la même nature que celles de Barèges , ce qui mériteroit attention et examen.

De là, on s'élève assez rapidement sur le penchant des monts voisins, où l'on a pratiqué laroute, et Ton arrive bientôt à un nouveau bassin ; celuici offre aux yeux étonnés un amas de cabanes désertes , placées sur les bords de PAdour, en face d'une gorge étroite d'où descend un rapide toiv rent. C'est Pasile de tout un peuple de nomades qui, pendant Pété, conduit ses troupeaux sur les monts voisins, qu'il parcourt successivement et qu'il ne quitte qu'au retour des frimas et dès neiges , contre lesquels il vient chercher un abri dans ces humbles chaumières , ou plutôt dans ces

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huttes faites avec des tronçons d'arbres ; à côté de l'habitation de l'homme sont des hangars ouverts du côté du midi : le tout est couvert de gazon et offre l'aspect d'une terrasse. On en rencontre de semblables sur les petils plateaux que présentent les différens escarpemens des montagnes voisines. ;■ , . v . < : »

; On continue de monter à droite , et la route n'est plus qu'un sentier étroit et difficile. On aperçoit à peu de distance, les deux cascades de Tramesaigues, formées par la chute profonde de deux embranchemens de l'Adour, à travers un massif d'arbustes et de sapins qui en rendent l'aspect plus agréable. Un monticule tout couvert d'arbres les sépare, et forme comme une espèce de barrière qui défend l'entrée des gorges supérieures. Quand on s'approche de ces belles cascades, on voit que de chaque côté la chute d'eau se répète trois ou quatre fois ; la dernière est la plus considérable: c'est celle qui présente le plus bel effet. Les eaux des deux torrens se réunissent et se confondent peu au-dessous des cascades ; on passe tout près de celle qui provient de l'embranchenient du côté droit, et l'on arrive peu après aux cabanes de Tramesaigues , situées dans un petit bassin correspondant à une gorge qui laisse apercevoir tout-à-coup le pic du midi, sous une forme parfaitement conique et dans un isolement absolu et une entière nudité. Celte gorge, par où

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l'on peut gravir le pic , mais avec beaucoup plug de difficultés que du côté de Barèges, ainsi que je m'en suis assuré, est parcourue par l'embranchement de PAdour qui provient, à droite, du flanc oriental du pic et des monts qui l'avoisinent. On la laisse pour atteindre le Tourmalet et l'on côtoie la branche principale de PAdour, celle qui en porte le nom.

En quittant les cabanes de Tramesaigues, on monte assez rapidement, en suivant plusieurs rampes; puis on arrive, un peu plus loin, à de nouvelles rampes qui ont fait donner à cet endroit le nom de VEscalette y on l'appelle aussi, je ne sais pourquoi, le Saut de la Demoiselle : c'est l'un des premiers degrés du Tourmalet de ce côté. Audessus de PEscalette est un petit vallon où PAdour^ coule avec lenteur, mais on lui retrouve bientôttoute sa rapidité. Après un court trajet, on arrive dans un ri ant bassin couvert d'un superbe gazon ; là se présentent les nombreuses sources de PAdour comme autant de fontaines qui jaillissent du ilanc de la montagne et dont les eaux bientôt réunies, dans un seul lit, circulent lentement et en nombreux replis, au milieu de la verdure qui en dessine les sinuosités. Une multitude innombrable de différens animaux couvrent le vallon fortuné qu'arrosent et fertilisent ces sources limpides , s'étendent sur la croupe verdoyante des monts voisins, et s'élèvent jusque sur des pentes effrayantes

où ils trouvent une nourriture aussi abondante que saine. Le fond du bassin présente, en demi-cercle, beaucoup de pics décharnés, dont l'aspect aride contraste avec la riante verdure du vallon (1).

Parvenu au sommet de la montagne appelée Port du Tourmalet (2), dont les approches passablement escarpées offrent la véronique à feuille de serpolet, legentiana nivaUs de Linnée , et en grande abondance l'iris xiphium (3) , l'œil de l'observateur est aussitôt frappé par l'air de vétusté et de décrépitude des divers pics qui le dominent au midi, semblables, par leur position et leur enchaînement, à une chaussée de géants (4) ou à des ouvrages de fortifications , fatigués et minés par le temps. « Les montagnards eux- « mêmes , dit M. Dussaulx (5) , ne sauroient parler <c sans figures du Tourmalet et de ses entours; ils « nous firent remarquer la cloche de la vallée , « Campana de la Valle, celle qui doit, à ce qu'ils

(1) Vers les sources de l'Adour, près du passage de lu Chèvre * est une mine de plomb, autrefois abondante, et maintenant délaissée.

(2) Originairement Trau-Malet> Mauvais Trou en langage du pays.

(3) M. de Saint-Amans, Fragmens d'un Voyage scntincie»* tal et pittoresque dans les Pyrénées , p. 121.

(4) Celle d'Angleterre, si fameuse.

(5) Vol. I, p. 272.

<c croient, sonner un jour pour réveiller leurs « patriarches endormis dans ces grands inonu- « mens qui leur servent de tombes, et les citer « au dernier jugement ; ils nous montrèrent ence core le pic de l'Epée (d'Espade) et plusieurs « autres auxquels ils donnent des noms le plus « souvent empruntés de leurs ustensiles, de leurs « armes ou de la configuration des lieux les plus « frappans. » Mais c'est lorsque des brouillards épais et mobiles , si frequens dans les hautes montagnes (1), lorsque les ombres de la nuit envelop-

(1) Rien de plus commun dans les montagnes que les apparitions et les disparitions momentanées des nuages. On les voit quelquefois se former, s'exhaler ou se fondre en eau dans le même t instant. Comment cette espèce de phénomène pourroit-il s'opérer, si ce n'étoit par l'absorption instantanée d'une couche d'air qui, se saturant de l'humidité de ces vapeurs, les anéantit, les rend invisibles, jusqu'à ce que surcliargée à son tour, elle donne une nouvelle existence aux nuages et se débarrasse de leur poids par une pluie plus ou moins abondante? Tout paroît certainement concourir à faire soupçonner différentes couches d'air dans l'atmosphère, dont les unes sèches, pour ainsi dire, à l'égard des autres , cherchent à se saturer de l'excès d'humidité que celles-ci peuvent contenir. Le jeu singulier des brouillards dans les régions montagneuses, la vue des Pyrénées, qu'on découvre de fort loin quand le temps se dispose à la pluie, tout contribue à rendre cette idée plausible , ou , si l'on veut , moins hypothétique qu'elle peut le paroître au premier coup d'oeil. Au reste, M. Pazuniot, son auteur, m'-ayant dit l'avoir consignée dans

pent ces lieux , ou lorsqu'ils ne sont e'claire's que par la douteuse et pâle lumière de la lune , qu'ils ont ce sombre et imposant aspect qui flatte les âmes mélancoliques et fait rêver profondément.

J'ai pu l'observer moi-même , m'y étant trouvé dans toutes ces circonstances, en diverses saisons, et notamment une fois en plein minuit et à dessein, me rendant de Bagnères à Barèges avec un jeune ami, qui fut souvent le compagnon de mes courses. L'astre, dans son plein, éclaira toute notre traversée ; mais dans les contours sinueux de la gorge de Grip, les monts opposés, projetant leurs longues et épaisses ombres, nous déroboient entièrement sa clarté par intervalles assez fréquens, pour rendre notre marche incertaine , tant l'obscurité étoit , parfois, profonde et de longue durée. Nous voyions son disque argenté tantôt ébréché par le sommet d'un mont , tantôt disparoissant peu à peu derrière ces énormes colosses qui sembloient s'interposer volontairement entr'elle et nous , ou même la dévorer tout-à-fait, comme la crédulité populaire le disoit autrefois d'un énorme dragon durant le phénomène des éclipses ; puis tout-à-

les Mémoires de l'Académie de Dijon , on la trouvera sans doute dans ces Mémoires assez développée et revêtue d'un assez grand nombre de preuves , pour ne pouvoir se dispenser de l'adopter. (M. de Saint-Amans, Fragmens d'un Voyage sentimental et pittoresque dans les Pyrénées , pp. 80 et 8 1 .)

coup nous jouissions de sa vive clarté, pour la re- 5 perdre encore, jusqu'à ce que parvenus au sommet , nous vîmes ce sublime et divin fanal répandre comme du plus haut des cieux ses doux rayons sur l'horizon que nous dominions en quelque sorte nous-mêmes; quelle sublime contemplation !

Souvent au lieu du spectacle imposant et délectable qu'offre , sur le Tourmalet , l'opposition du Bastan destructeur et de l'Adour bienfaisant, dont les sources issues des mêmes montagnes, coulent en sens inverse et produisent des effets tout différens , on ne distingue rien dans les vallées , qu'une vapeur épaisse voile entièrement ; parfois l'on est soi-même entouré de brouillards, enveloppé de nuages qui recèlent la foudre et la laissent échapper, en grondant, au sein des fluctuations et des chocs qu'on voit s'opérer sous ses pieds (i). On croiroit être alors au séjour de l'Olympe et visiter ce Jupiter tonnant, dont la demeure fantastique, telle que l'a décrite Homère , est loin pourtant de s'offrir aux regards curieux , plutôt contristés de l'appareil de

(1) C'est ce qui m'est arrivé un jour, passant le Tourmalet avec uue dame, dont le courage ne se démentit point, et qui fit, sans repos, le trajet de Bagnères à Barèges, avec cette hardiesse et cette sécurité qui sont le propre des jeunes Parisiennes transportées dans les montagnes.

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