DERVICHES TOURNEURS
raient outrageusement des mosquées s'ils tentaient de s'y introduire aux heures de la prière, les derviches laissent pénétrer les Européens dans leurs tékiés, à la seule condition de déposer leurs chaussures à la porte, ou d'entrer pieds nus ou en pantoufles.
c La façade du tékié, fort simple, se compose d'une porte surmontée d'un cartouche historié d'une inscription turque, d'un mur. percé de fenêtres à grillages, et d'une fontaine encastrée et treillissée, garnie de spatules de fer pendues à des chaînes pour que les pauvres puissent boire commodément. Tout cela n'a rien de monumental , mais ne manque pas de caractère.
« L'intérieur ressemble à toute autre habitation mahométane. Pas de ces longs cloîtres en arcade, de ces corridors interminables sur lesquels s'ouvrent des cellules, de ces cours silencieuses où l'herbe pousse. Rien de l'aspect froid, triste et sépulcral du couvent comme il est compris dans les pays catholiques; mais de gais logements, peints de couleurs riantes et éclairés de soleil.
« La salle où s'exécutent les valses religieuses des tourneurs rappelle a la fois la salle de danse et la salle de spectacle. Un parquet uni et ciré, entouré d'une balustrade, en occupe le centre. De sveltes colonnes supportent une galerie contenant la loge du sultan et celle des femmes : l'orchestre fait face à cette tribune.
« Après une attente assez longue, les derviches parurent, défilèrent lentement deux à deux devant leur chef assis, et en le saluant avec les marques du plus profond respect. La coiffure de ces moines musulmans consiste en un bonnet de feutre épais d'un pouce, de couleur roussâtre ou brune, et que je ne saurais mieux comparer qu'à un pot à fleurs renversé. Un gilet et une veste d'étoffe blanche, une immense jupe plissée de même couleur, des caleçons étroits et blancs aussi, composent ce costume.
< Les prières commencèrent, et avec elles les génuflexions, les prosternations , les simagrées ordinaires du culte musulman , qui seraient aisément risibles sans la conviction et la gravité des fidèles. Aux psalmodies du Koran se joignit bientôt un accompagnement de flûtes et de darboukas : les darboukas marquant lerhythme, les flûtes exécutant à l'unisson un chant d'une tonalité élevée et d'une douceur infinie. Immobiles au milieu de l'enceinte, les derviches semblaient s'enivrer de cette musique si délicatement barbare. Enfin, l'un d'eux ouvrit les bras, les éleva, les déploya et commença à tourner lentement sur lui-môme ; un second, puis un troisième l'imitèrent, et enfin toute li bande, gagnée par un vertige irrésistible. L'iman se promenait au milieu des groupes, frappant des mains, soit pour presser ou ralentir le rhythme, soit pour encourager les valseurs et applaudir à leur zèle pieux.
« Les valses s'arrêtèrent un instant. Bientôt, les darboukas se mirent • gronder sur une mesure plus pressée, le chant des flûtes devint plus ▼u et les derviches reprirent leur danse avec un redoublement d'activité, qui cependant n'avait rien de fiévreux. Parfois un derviche s'arrêtait, se précipitait à genoux, la face contre terre, et un frère servant venait le recouvrir d'un manteau. Au bout de quelque temps, tous
étaient tombés terrassés par l'extase. Ils se relevèrent bientôt, firent une ou deux fois leur promenade circulaire, et ressortirent de la salle comme ils y étaient entrés... v
Derviches hurleurs. — « La salle des derviches hurleurs de Scutari est un parallélogramme dénué de tout caractère architectural. Aux murailles nues sont suspendus des tambours de basque et des écriteaux paraphés de versets du Koran. Du cété du Mihrah, au-dessus du tapis où s'asseyent l'iman et ses acolytes, le mur présente un genre de décoration féroce qui fait songer à l'atelier d'un tortionnaire ou d'un inquisiteur; ce sont des espèces de dards terminés par un cœur de plomb d'où pendent des chaînettes , des lardoircs affilées , des masses 4 'armes, etc. En face de l'iman étaient rangés les derviches, répétant à l'unisson une espèce de litanie. A chaque verset, ils balançaient leur téte d'avant en arrière et d'arrière en avant, avec ce mouvement de poussah ou de magot qui finit par donner un vertige sympathique. Quelquefois un des spectateurs musulmans, étourdi par cette oscillation irrésistible, quittait sa place en cliaucelant, se mêlait aux derviches , se prosternait et commençait à s'agiter comme un ours en cage.
« Bientôt tout le monde fut debout; les derviches formèrent une chaîne, en se mettant les bras sur les épaules, et commencèrent à justifier leur nom en tirant du fond de leur poitrine un hurlement rauque et prolongé, la Ilah il allah ! qui ne semble pas appartenir à la voix humaine.
«: Toute la bande, rendue solidaire du mouvement, recule d'un pas, se jette en avant avec un élan simultané, et hurle d'un ton sourd, enroué, qui ressemble au grommellement d'une ménagerie de mauvaise humeur.
« Les hurlements étaient devenus des rugissements ; toute la troupe se jetait en arrière d'un seul bloc, puis se lançait en avant, comme une ligne de soldats ivres, en hurlant un suprême Allah hou !
« L'exaltation était au comble ; l'iman se tenait debout devant le Mihrab, encourageant la frénésie grandissante du geste et de la voix. Un jeune garçon se détacha du groupe et s'avança vers le vieillard ; des acolytes détachèrent de sou clou une lardoire exclusivement aigiie, et la remirent à l'iman, qui traversa de part en part les joues du jeune dévot avec ce fer effilé, sans que celui-ci donnât la moindre marque de douleur.
« Deux autres fanatiques se lancèrent au milieu de la salle, nus jusqu'à la ceinture ; on leur remit deux de ces dards aigus, terminés par un cœur de plomb et des chaînettes de fer; ils se mirent à exécuter une sorte de danse de poignards, désordonnée, violente. Seulement, au lieu d'éviter les pointes des dards, ils se précipitaient dessus, afin de se piquer et de se blesser.
« Une jolie petite fille de huit ans s'avança seule vers l'iman. Le vieillard l'accueillit d'une façon amicale et paternelle. La petite fille s'étendit sur une peau de mouton déroulée à terre, et l'iman, les pieds chaussés de larges babouches et soutenu par deux acolytes, monta sur ce frêle corps et s'y tint debout pendant Quelques minutes; puis il des-
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cendit de co piédestal vivant, et la petite fille se releva toute joyeuse. Des femmes apportèrent des enfants de trois ou quatre ans, qui furent successivement couchés sur la peau de mouton, et délicatement foulés aux pieds par l'iman. * Celte imposition des pieds guérit, dit-on, toute* les maladies.
Section V.— Langue.
§ 1. Formation, constitution et prononciation de la langue turque.
—Parmi les idiomes si divers de l'Orient musulman, la langue turque occupe une place importante, et l'histoire de son origine, de ses développements et de sa formation définitive n'offrirait pas moins d'intérêt que le récit des conquêtes réalisées par les intrépides successeurs d'Osman. Si une étude de ce genre ne peut entrer dans le cadre modeste de cet ouvrage, il n'est peut-être pas inutile de placer ici quelques considérations rapides sur l'état actuel du turc osmanli.
San3 avoir perdu sa marque d'origine, cet idiome a subi la -transformation que le Koran a imposée a tous les dialectes asiatiques. Comme le persan ou l'indoustani, il présente le singulier phénomène d'un vocabulaire étranger enté sur une grammaire essentiellement indigène. Dès le lendemain de la prise de Brousse par le sultan Orkhan, les plus savants docteurs venaient en foule de l'Iraq ou du Khoraçan interpréter le livre sacré ou enseigner la grammaire arabe dans lesmosquées de cette capitale provisoire. La culture intellectuelle qui suivit l'établissement des Turcs à Constantinople ne put se réaliser sans de nombreux emprunts aux nations voisines et d'une civilisation plus ancienne. Pauvre et simple à son origine, comme tous les dialectes tartares, le turc dut puiser dans la langue arabe toute la technologie de l'école de Basrah, de Baghdad ou de Rey, et les termes de droit canonique, de philosophie et de sciences, eurent droit de cité à Constanti- Dople. Le persan, riche de son propre fonds et de son alliance avec l'idiome du Hedjaz, vint offrir aux poètes de Stamboul ses épithètes harmonieuses, ses riches métaphores et tous les raffinements d'un art consommé. De cette fusion entre le bégayement de3 conquérants et les deux plus belles langues de la famille sémite et indo-européenne, sortit cet immense répertoire de mots dont les Turcs se montrent si fiers, et une littérature qui n'aurait pas de rivale au monde, si la fécondité était le seul mérite des productions de l'esprit. Mais ce riche butin resta le domaine exclusif de la science et des divans, ou du moins le peuple ne garda pour lui qu'un nombre assez restreint de termes inconnus aux nomades de la mer Caspienne.
Si donc la langue littéraire, par ses inépuisables ressources et le peu de fixité de ses règles, offre de sérieuses difficultés aux Orientaux eux-mêmes, il n'en est pas ainsi du turc vulgaire, que son mécanisme clair et facile rend très-accessible aux Européens.
Sa grammaire est d'une extrême simplicité : l'article et les genres n'existent pas. — Les noms se forment régulièrement au moyen de cinq cas et par l'addition d'une syllabe au pluriel. Ex. : Ev, la maison ; evin, de la maison ; evèk, à la maison; evi, la maison (domum); evden, de la maison l'domo).— Pluriel, tvlcr; génitif, evlerhi; datif, evlcrch, etc.
L'adjectif est indéclinable et se place toujours avant le nom. Ex.: Un beau jardin, « bir guzel bostân.» %
L'impératif est le thème de la conjugaison. De baq% « regarde. ♦ on forme le verbe baqmaq, «. regarder, > et tous les temps, dans lesquels le verbe substantif s'ajoute à un radical invariable.
Un des plus ingénieux procédés du langage est celui qui en turc préside à la formation des verbes dérivés dans toutes leurs variétés : c'est l'addition d'une ou de plusieurs lettres caractéristiques entre le radical et la terminaison. En voici quelques exemples : de sevmek, aimer, dont la racine est sev, on forme le négatif sevmhnek , ne pas aimer \ sevehmemeh , ne pouvoir pas aimer; sevichmeîe, s'entr'aimer: serilmek , être aimé, etc. Toutes ces formes composées s'admettent entre elles, et donnent à un seul verbe toutes les nuances qui ne peuvent se traduire dans d'autres langues que par de longues périphrases. Tel est le mot : Sevischtirèmèmek , « ne pouvoir pas se faire aimer réciproquement. »
Dans l'agencement du discours, les adverbes, les circonstances accessoires de )ieu ou de temps commencent la phrase, puis vient le sujet, le régime et enfin le verbe. Ex. :
Bou gun ben sana bir at verdum.
« Aujourd'hui moi à toi un cheval j'ai donné. »
Si quelque intrépide voyageur se sent le courage de s'initier aux secrets d'une langue si différente de la nôtre, il trouvera une exposition lucide de ses principes dans les excellents Eléments de la Grammaire turque, par M. Dubeux (Paris, chez Duprat, 186b') !. C'est à ce savant orientaliste qu'appartient aussi l'honneur d'avoir éclairci le système jusqu'alors méconnu des lois euphoniques qui régissent les idiomes tartares. Ce système a été suivi dans la transcription figurée qu'on trouvera ci-après.
Quelques observations sont encore nécessaires pour donner à la prononciation adoptée ici le plus de régularité possible. Faute d'équivalents dans notre alphabet, il a fallu se contenter de la transcription en usage chez les Orientalistes. Kh doit se prononcer du gosier, avec une aspiration un peu moins rude que celle de la jota espagnole. Le gh doit être légèrement grasseyé comme le y des Grecs modernes (Voir page 56). Le sch répond à notre ch dans château. La lettre q, avant une voyelle, doit être prononcée durement comme dans notre mot qve. Enfin, toutes les fois qu'on trouvera dans un mot la lettre t en italique, on devra donner à cette lettre un son intermédiaire entre t et eu.
Un séjour de quelques semaines dans Constantinople ou les Échelles suffira pour indiquer au voyageur la vraie prononciation, et les quelques phrases du vocabulaire suivant lui permettront de se former par lui-même un répertoire plus riche et plus varié.
(Barbier de Meynard.)
1 On pourra consulter ain«i U Grammaire rationnée de Redhouse, en anglais, celle de D»*id* (Londres, 1822), et enlin, mais atec plu» de re»ene, la Grammaire turque- française de Jaubertet le Guide de la conversation d« M. Hianchi. Ce dernier outrage, consacré plutôt aui Ottomans «jm étudient le français, offre trop souvent le touvenir du gcuie de notre langue et de m»» idiotisme?.