‹ Itinéraire descriptif, historique et archéologique de l'OrientChapitre 204 sur 511 · AKI · texte numérisé non relu

AKI

à gauche, le tékié des derviches hurleurs . dont nous avons décrit plus haut les bizarres pratiques (Y. p.

330). C'est une simple maison de bois à deux étages. Au devant, s'étend un petit cimetière ombragé par un grand noyer. En face du tékié, s'élève une petite mosquée avec une enceinte extérieure peinte en vert, et un petitcimetière planté de beaux cyprès. Un peu plus loin, la route atteint,

Le grand cimetière de Scutari, le plus vaste, le mieux situé et le plus peuplé de l'Orient. C'est un immense bois de cyprès couvrant un terrain montueux, coupé de larges allées, qui s'étend sur la longueur de plus d'une lieue. Les cyprès atteignent en cet endroit de magnifiques proportions, et affectent des formes très-variées. Le long des allées, on rencontre des marbriers tranquillement accroupis, qui sculptent les colonnes en marbre de Marmara, dont les tombes sont faites. Quelques turbés aux arcades moresques s'élèvent de distance en distance.

Les cyprès sont peuplés de colombes. — Le sol de Scutari est considéré comme une terre sacrée. C'est là qu'a été fondée la dynastie des Ottomans; c'est de là que l'islamisme est parti pour se répandre sur l'Europe. Aussi , beaucoup d'hommes d'une condition illustre ont- ils voulu être enterrés dans le cimetière de Scutari. Au milieu de la foule des tombes, un monument attire particulièrement l'attention des voyageurs. C'est un dôme porté sur six colonnes de marbre, qui indique la place où fut enterré le cheval favori du sultan Mahmoud.

Au sortir du cimetière, la route entre dans la grande plaine appelée Haïdar Pacha, qui s'étend entre Scutari et les énormes casernes voisines de Kadi-Keui, et sert de champ de manœuvres et de lieu de promenade. Sur la droite, au S.-O., s'élèvent

La mosquée de Sélim, avec sa coupole élégante et ses deux mi-

m TURQUIE

narets à une seule galerie; la grande caserne Sélimiàh, flanquée de quatre tours à ses quatre angles, et le grand bâtiment rouge, qui a servi d'hôpital à l'armée anglaise. De chaque côté de la route, des murs faits avec de vieilles tombes brisées soutiennent une terrasse élevée de 3 ou 4 pieds, où les élégants et les élégantes de la ville se donnent rendez-vous.

Le mont Boulgourlou. — Il ne faut pas plus d'une heure pour s'y rendre; en prenant à gauche de la mosquée de la Validé-Sultane (V. ci-densus), on traverse le quartier sans prières, qui ne contient ni églises ni mosquées, puis le quartier et bientôt le cimetière arménien. Là, des platanes et des hêtres remplacent les cyprès du cimetière turc, et des tombeaux larges, k peu près carrés, surmontés d'une table aplatie, remplacent les colonnes funéraires que couronnent le turban et le fez. La rue est continuée par une route bordée de riches villas, parmi lesquelles on remarque celle de Riza-Pacha, et celle où mourut Mahmoud II. Des deux côtés, s'étendent des vignobles qui produisent le vin de Tcharisch, le meilleur de Constantinople. La route traverse le village de Boulgourlou-Keui , et, tournant à gauche, se dirige vers la montagne. Des coupés modernes, des arabas et des charrettes traînées par des bœufs vous conduisent jusqu'à micôte du Boulgourlou. Là, se trouve un plateau ombragé de platanes, où il faut mettre pied à terre pour continuer l'ascension jusqu'au sommet de la montagne, marqué nar un bouquet de thuyas et de hêtres. On y découvre un panorama splendide : au sud, la mer de Marmara; au nord, la côte d'Asie qui se prolonge jusqu'à l'ouverture de la mer Noire; de ce côté, la vue s'arrête sur le mont du Géant, reconnaissable au bouquet d'arbres oui le couronne; a l'est, le golfe de Nicomédie, les montagnes et les plaines de l'Asie. Ce sont

D'EUROPE. [Route 58. j

les grandes lignes de ce tableau.

Au premier plan, on aperçoit le Bosphore, depuis les murailles blanches de Buyuk-Déré jusqu'à Constantinople. Il apparaît comme un grand lac isolé. D'un côté de ce lac, Scutari; de l'autre, la ville de Constantinople tout entière.

Du sommet du Boulgourlou. on redescend par le même chemin sur le plateau dont nous avons parlé. A l'ombre des platanes, coule une fontaine dont l'eau est réputée la meilleure de Constantinople; elle est l'objet d'un cemroerce de l'autre côté du Bosphore, où elle se vend 5 paras le verre. Les chrétiens se réunissent sur ce plateau le dimanche, et le?

Turcs le vendredi.

Du Boulgourlou on peut se rendre directement à Kadi-Keui. A 30 min. au-dessousdu village de Boulgourlou, il faut quitter la route de Scutari et prendre le chemin à gauche, qui passe entre des vignes, longe l'extrémité inférieure du grand cimetière , et traverse l'esplanade de Haïdar-Pacha (V. cidessus). Du village de ce nom partent la route de Nicomédie à gauche, età droite celle de Kadi-Keui.

Kadi-Keui (prononciation vulgaire de Kaxi-Keiii, le village du juge), l'antique Chalcédolne.

Histoire. — Cette ville, bAtie par les Mégariens en 676, dix-sept ans avant Byzance, porta d'abord les noms de Prokérastis , de Colpusa, et enfin de ville des Aveugles, parce que ses fondateurs avaient méconnu l'admirable situation de Byzance. Ce nom lui aurait été donné, selon Hérodote, par le satrape Mégabase ; selon Strabon, il aurait été prononcé par la Pythie, dans un oracle donné aux fondateurs de Byzance. ( V. p. 357.) Cependant , Chalcédoine devint une ville florissante et fut le cheflieu d'un petit Ktat qui comprenait toute la rive asiatique du Bosphore. Il possédait un temple célèbre consacré à Apollon. Chalcédoine fut prise par Otanus, général des Perses, après l'expédi-

fRouT* 56.] KADI-KEUI. — ILJ

tion de Darius contre les Scythes. Alternativement alliée de* Athéniens et des Lacédémonicns, Chalcédoine fit ensuite partie du royaume de Bithynie, et passa aux Romains par le testament de NicomèJe Hi av. J.-C.). Mithridate la leur enleva après un siège meurtrier. Sous l'empire, elle jouit des privilèges d'une ville libre, mais abandonnée aux incursions des Barbares sous Valérien et Gallien, elle fut occupée pendant dix ans parle Perse Cnosroès (6 16-626 après J.-C). Elle fut entièrement détruite parles Turcs, et ses débris fournirent des matériaux pour les principales mosquées de Constantinople. Mais les empereurs grecs en avaient fait autant bien longtemps auparavant. — Chalcédoine a donné le jour au philosophe Xénocrate ; elle est surtout connue par le concile général , qui s'y tint en 451, et qui condamna l'hérésie d'Eutycbès.

État actuel. Kadi-Keui est bdti dans une admirable situation, en face de la pointe du sérail, à l'endroit où la mer de Marmara commence à se resserrer pour former le Bosphore. Yis-à-vis, Constantinople s'étale avec ses dômes, ses minaretsetses bosquets. Cette ville est un but de promenade, les jours de grande fête, pour les habitants de Péra qui n'ont pas de maisons de campagne. Le port est bordé de cafés, incessamment garnis d'une population de fumeurs. Les maisons sont généralement Deintes, comme celles de Scutari. Il y en a cependant dans le goût anglais et italien. Les maisons turques ont des cabinets saillants, des étages qui surplombent, des moucharabis à grillages dorés, dont les lignes enchevêtrées donnent à la grande rue de Kadi-Keui un aspect assez pittoresque. Cette rue est d'ailleurs tTès-animée. La seule curiosité de Kadi-Keui est le Lycée, bâti sur l'emplacement de la basilique de Sainte-Euphemie, où se tinrent deux conciles. On y montre au voyageur une petite chapelle

Page 1