GEORGES RODENBACH
Aussi différent que possible de M. Armand Silvestre et n'ayant de commun avec Paul Verlaine que l'extrême sensibilité, voici M. Georges Rodenbach.
Dans le vaste champ littéraire il s'est réservé un petit domaine et depuis plus de dix ans il y cultive patiemment des plantes rares.
Ses livres n'ont certes rien de commun avec la littérature classique du dix-septième siècle ; cette littérature magistrale, architecturale, solennelle et de sereine beauté que le grand roi semblait avoir taillée à son image comme il avait tracé les allées rectilignes du Parc de Versailles. Ce n'est pas non plus la littérature fougueuse de Hugo et des ro-
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mantiques, pas plus que la poésie poignante de Musset. C'est une littérature spéciale et mélancolique qui semble succéder à toutes les autres, commequelquefoisà une race robuste de héros et de chevaliers bardés de fer, une frêle jeune fille anémiée, toute de délicatesse et de sensibilité.
Cette littérature est la résultante naturelle du temps où nous vivons ; époque sceptique et molle par excellence , époque anormale et sans doute de transition, où le public ne se laisse émouvoir ni par les tragiques, ni par les lyriques ; siècle où la vie et la vie parisienne surtout est devenue factice et fiévreuse, toute nerveuse, et où la sensation s'est révélée peu à peu maîtresse absolue au détriment du cœur.
Littérature nouvelle qu'on pourrait appeler littérature de sensation ! confuse et mélancolique, merveilleusement faite pour exprimer les pensées flottantes, les songes sans formes, les analogies confuses et troublantes, le pêle-mêle doulou-
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reux et grandiose d'un cœur d'artiste et de dilettante !
Or si notre époque était plus favorable qu'aucune autre à l'éclosion de cette poésie, quel pays était plus propre à son épanouissement que le sol brumeux et fécond de la Flandre ? La Flandre aux vastes prairies toujours vertes que l'Escaut vivifie lentement comme un bon ouvrier qui accomplit sa tâche — la Flandre aux larges horizons ponctués de loin en loin par des groupes de bœufs qui ruminent gravement, par des groupes de paysans courbés vers cette terre nourricière en des attitudes soumises et reconnaissantes — la Flandre avec ses antiques cités évocatrices de tant de splendeurs — la vieille Flandre mélancolique, avec son ciel trop souvent blafard, pluvieux, rayé d'averses.
Quel poète ne se sentirait l'àme profondément émue en foulant du pied ces plaines humides et fertiles où il entend sourdre et palpiter la mère commune de toutes choses, en errant parmi ces villes flamandes qui semblent se survivre
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et n'être plus que l'ombre d'elles-mêmes à Gand qui émerveillait Charles-Quint, à Bruges qui fut la perle du pays le plus riche de l'Europe, dans toutes ces petites cités jadis industrieuses et turbulentes qui eurent leur vie propre et leur glorieuse histoire ?
C'est de cette poésie et de cette tristesse que s'est pénétrée l'àme de Georges Rodenbach, son talent a été façonné, modelé par son pays, par la terre ellemême. Ses impressions d'enfant et d'adolescent lentement accumulées ont marqué son talent d'une empreinte ineffaçable ; mais comme si le cadre était encore trop vaste pour qu'il put le saisir tout entier, M. Rodenbach a volontairement restreint le champ de sa vision au cœur même de la Flandre, et comme s'il était indifférent aux grands paysages de campagne il n'a voulu dans son œuvre faire revivre que des villes et surtout la cité parmi toutes élue, Bruges, qui lui est apparue drapée en un vaste manteau noir tissé d'ombre et de tristesse, pensive dans le
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grand silence où tinte perpétuellement le glas des cloches lointaines.
Ce faisant, et dès le début de sa vie littéraire, il obéissait peut-être inconsciemment à la distinction quasi millénaire entre les pays wallons et ceux de langue flamande.
Dans ces provinces que Charles Le Téméraire tenait si fortement unies dans sa dextre puissante, deux races ont subsisté sans se confondre. Toutes deux sont laborieuses et tenaces, hospitalières et franches, mais autant paraissent taciturnes et portées au rêve mystique les populations qui sont restées fidèles au rude et traditionnel parler des aïeux, autant semble amoureuse de la vie et frémissante cette partie de la race qui fut moins réfractaire aux influences étrangères. Certes en certaines villes, comme par exemple en la capitale du Brabant, toutes les influences paraissent mélangées, les deux langues sont employées, les deux races sont confondues ; mais trois communes peuvent assez nettement fixer
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les différences que j'indique : Lille d'abord, où dans l'architecture des maisons et parfois dans le type d'un passant aux lèvres rouges, aux yeux noirs, au teint basané, se retrouve un peu de l'influence espagnole. C'est la ville où pour la première fois s'éveillent des poètes qui sont tous amoureux de la vie en même temps que du rêve (l'un des plus exquis, Albert Sâmain, n'a-t-il pas écrit dernièrement Les Litanies de La Luxure?) C'est la ville voisine de Saint-Quentin qui s'enorgueillit à juste titre des pastels amoureux de Quentin Delatour ; la voisine aussi de Yalenciennes où naquirent successivement le peintre délicieux de « l'Embarquement pour Cythère » et le sculpteur voluptueux du groupe de la Danse ; la ville enfin dont les habitants, s'ils sont toujours d'extérieur un peu fruste, sont désireux aussi confusément d'une vie intégrale dont le travail, le rêve et l'amour ne seraient point bannis.
A l'autre extrémité de la plaine Anvers dresse sur le ciel gris la fié-
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che orgueilleuse de sa cathédrale. C'est, comme Lille, la cité laborieuse et vivante, mais l'influence des conquérants y est plus que partout ailleurs à chaque instant visible ; cet esprit d'aventure, cette activité, ce ne sont point des qualités traditionnelles ; ce goût du faste et de l'ostentation, cette morgue ce sont restes encore de la domination de l'Espagne. Rubens somptueux et joyeux, voilà celui qui symbolise la ville, et c'est aussi Téniers et Jordaens avec leur exubérance formidable dans la joie et dans la ripaille.
Bruges est toute différente ; elle est mystique et silencieuse, toute respectueuse du passé. Les femmes y ont gardé la mante noire en forme de cloche, les hommes y sont demeurés graves. L'habitude du silence a marqué leur visage et façonné leur âme, ils sont taciturnes et ne possèdent pas le don du verbe. Peut-être même M. Rodenbach fùt-il comme les autres demeuré silencieux s'il n'avait tenu de sa mère, qui était de Flandre française puisqu'elle
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était née à Tournai de famille tournaisienne, ce levain sans lequel dans son âme tous ses rêves auraient pu rester informulés. Pour bien exprimer l'àme de Bruges, il ne fallait pas être de Bruges tout à fait, mais pour l'exprimer avec force et douceur, il fallait lentement et sûrement, dès son enfance, s'être laissé par elle pénétrer et pour ainsi dire envoûter. 11 fallait y avoir passé des années à regarder les heures s'écouler au sablier du temps, et dans le silence et la méditation s'être mis lentement en communion avec ses églises et ses canaux.
Telle a été la vie de Georges Rodenbach. Dans la ville silencieuse il a vécu par la pensée les grandeurs disparues et les gloires défuntes ; dans tout ce cadre, dans tout ce décor les choses lui sont devenues familières, il les a associées à ses joies et surtout à ses peines, et il semble qu'on pourrait graver au front de son œuvre le suut lacrymœ rerum de Virgile, car nul mieux que lui n'a su comprendre la sourde la-
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mentation des choses qui pleurent.
Aussi les livres de M. Rodenbach, qui sont aujourd'hui au nombre de huit (car je tiens pour inexistantes les trois ou quatre plaquettes du début), forment-ils véritablement une œuvre ; on peut dire qu'entre leurs minces feuillets, comme une fleur à peine séchée, repose un peu de l'àme commune des Flamands.
Bruges la morte, Musée de Bégitines, et le Carillonneur ce sont des reliquaires et que l'on peut comparer à cette châsse de sainte Ursule, orgueil et symbole de la ville de Bruges.
Les Béguines de M. Rodenbach, ce sont en vérité les vierges de Memling. Le costume est encore le même :
la coiffure de sainte Ursule c'est presque la coiffe actuelle, toute blanche comme un cygne aux ailes repliées. Mais les visages surtout sont les mêmes, visages calmes — qu'on dirait pour toujours pacifiés, — calme des yeux couleur d'eau dormante, — calme des lèvres minces et décolorées, — calme des mains longues et pâles. Et blancheur aussi de
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tout le visage, blancheur du linge et blancheur de l'âme ! Les panneaux de la châsse de sainte Ursule, ce sont les chapitres du Musée de Béguines ^ et l'âme du poète est semblable à celle du peintre. M. Rodenbach fait des livres comme il ferait des enluminures, il procède par touches successives et les images se suivent sous sa plume comme sous le pinceau les taches d'ombre et de lumière. Musée de Béguines} musée aussi de trouvailles littéraires ! pas un livre n'est écrit plus artistement et pas un ne lâche de pénétrer plus avant en des âmes qui voudraient n'être reconnues que de Dieu !
Certains chapitres comme la Sœur aîix scrtipules sont de petites merveilles de psychologie et le style méticuleux s'apparie à la délicatesse infinie des nuances d'âme ; le livre tout entier a l'air d'une verrière de béguinage, vitrail de style où les mots ingénieux sont assortis et colorés comme les fleurs d'une rosace.
Toutes les âmes de ces béguines, si
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simples en apparence et cependant si compliquées, ce sont les âmes sœurs de M. Rodenbach. Leurs scrupules, leurs appréhensions, leurs perpétuelles hésitations devant les choses qui sont peutêtre défendues, il les a décrits avec amour; il s'est fait comme elles un peu casuiste et comme elles il a parcouru lentement le dédale minutieux des subtilités où se complaisent des recluses pour qui le temps n'a pas de prix. Ces âmes habituées à l'examen de conscience, et qui à force de se replier sur elles-mêmes donnent à leurs visions une intensité dangereuse, ce sont des âmes semblables à celle de l'auteur, et celuici a fait à sa ressemblance les héros de tous ses livres.
Ceux qui jouent un rôle dans son œuvre, ce sont tous en effet des solitaires et des visionnaires, mais l'auteur a poussé jusqu'au type le relief de leurs physionomies.
Qu'ils s'appellent Jean Rembrandt, Hugues Viane, Hans, Godelieve ou Joris Boorluut, ce sont mêmes cerveaux
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ardents et mêmes corps débiles ; mais à force de compliquer leur vie mentale et d'intensifier leur vie intérieure, ils en arrivent progressivement à perdre la notion du réel et se trouvent un jour devant la mort, n'ayant connu de toute la vie que l'image restreinte qu'ils en ont imaginée.
La première en date de ces victimes du rêve, c'est le héros de l'Art en exil.
L'histoire de Jean Rembrandt, c'est l'histoire d'un poète au cerveau trop sensible et que la tristesse de se voir méconnu dans une petite ville déséquilibre lentement et pousse jusqu'au suicide.
Pendant deux années, ce Jean Rembrandt était demeuré à Paris, la tête et le cœur en feu, écrivant, publiant des vers qui déjà lui avaient fait une notoriété avant-courrière du succès. Puis des devoirs de famille l'ayant forcé à revenir dans une petite ville des Flandres, il y commence un long martyre :
lui qui eût voulu ne vivre que pour l'Art, T'Art glorieux, il se sent là
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ignoré, incompris, méprisé, sans force pour réagir :
On s'enroue vite à crier clans le vide, et on se lasse à ne jamais entendre la plainte de son labeur vous revenir en échos multipliés. L'énergie qu'on avait, le talent qu'on a eu, tout cela s'éraille à limer du silence, s'use à harnacher l'ignorance, s'essouffle à escalader l'impossible. Il faut à l'art un milieu spécial, une clémence d'air qui l'aide à fleurir, une atmosphère cérébrale où l'on se sente vivre, ici on se regarde mourir.
Et tout contribue à cet enlisement :
l'hostilité et le mépris de ceux qui gagnent de l'argent, l'indulgence attristée de la bonne vieille mère qui lui conseille de se mettre « aux affaires », l'involontaire dureté de sa femme qui ne comprend rien au mystère de ses préoccupations.
Cette femme, il l'avait cependant épousée en des heures d'enthousiasme ; il l'avait choisie dans un essaim de béguines aux blanches cornettes et comme il l'avait vue « telle qu'une Ophélie en allée au fil des canaux » avec sa face pâle et lumineuse, il l'avait imaginée
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autrement qtte les autres, amoureuse comme lui de la vie spéculative et désintéressée des soucis du vulgaire
Voici la fin de Jean Rembrandt :
Il n'écrit plus ; il a même jeté au feu ses manuscrits ; cela ne répondait pas à ce qu'il avait voulu faire ; et puis, à quoi bon? qui s'occuperait de son œuvre ? qui aimerait son livre ? Un soir il a tout brûlé, et très calme, il a regardé ilamber ses rêves en papier sans regret, sans amertume, comme des lettres d'amantes oubliées! Il mène une sorte d'existence végétative, dormant la moitié de la journée, ne sortant presque jamais, restant des heures entières dans un fauteuil à penser de la fumée et à regarder du silence. »
Pareille débâcle ne pouvait évidemment advenir qu'en un cerveau par trop sensible , mais l'histoire nous en est contée avec tant d'art et avec des détails que l'on sent tout de suite si personnels que l'on ne peut se défendre en lisant ce livre de l'émotion la plus vive. Autobiographie si l'on veut , mais œuvre d'art aussi et qui fait déjà pressentir Bruges la Morte et le Carzllonneur.
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Je ne m'attarderai pas à étudier en détail chacun des personnages de ces livres. Tous sont marqués du même signe.
Le héros de Bruges la Morte leurre la douleur de son veuvage en instituant un jeu compliqué de concordances et d'analogies entre la morte qu'il pleure et la danseuse qui, physiquement, lui ressemble ; le héros de la Vocation perd sa vie par scrupule le jour où ayant commis la première faute sensuelle, il se juge pour toujours indigne du sacerdoce qui pour lui eût été le bonheur ; le héros du Carillo)ineur, en voulant s'élever au-dessus de la vie, cause la ruine de tous ceux qui l'entourent et finit misérablement par se pendre au battant d'une cloche dont la voix avait chanté pour les autres les heures d'amour et les baptêmes.
Vous le voyez, ce sont tous des personnages d'exception, mais chacun de nous cependant peut à certaines heures se retrouver en eux et compatir à leurs souffrances.
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Les découragements de Rembrandt, nous les avons aussi soufferts, les scrupules de Hans Cadzand ont été nôtres au temps de la lointaine enfance, les émotions de Joris Borlunt, nous les avons connues dans les jours de tristesse.
Ce qui contribue à nous rapprocher de ces personnages, c'est l'intense poésie de la ville où ils souffrent et pleurent. Bruges tout entière repose dans Bruges la Morte comme dans une châsse qui contiendrait un cadavre intégral ; son image domine tout le récit, son influence pénètre tous les personnages.
L'évocation mystérieuse de la ville fait s'allonger, dirait-on, sur les pages l'ombre sévère des tours ; Bruges apparaît vraiment comme la sœur douloureuse de ceux qui souffrent, et Hugues Yiane étant comme les poètes de ceux qui aiment et cultivent leur douleur peut vivre dans le recueillement, n'ayant autour de lui que des spectacles qui collaborent à sa peine. Là, du moins, dans la vieille maison qu'il s'est choisie
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au bord des quais désolés, il peut garder le souvenir présent de celle qui n'est plus, il peut demeurer solitaire dans un silence général et ne rencontrer aux rares heures où il faut sortir que l'ombre tragique des murs trop vieux et décrépits.
« Il se décidait à son ordinaire promenade bien qu'il ne cessât pas de pluviner, bruine fréquente des fins d'automne, petite pluie verticale qui larmoie, tisse de l'eau, faufde l'air, hérisse d'aiguilles les canaux planes, capture et transit l'âme comme un oiseau dans un fdet mouillé aux mailles interminables. »
11 marchait ainsi dans les rues de la ville « aux vieilles façades ornementées et sculptées comme des poupes » s'imprégnant de la mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont l'air de la Toussaint, se délectant aux •longs offices monotones, Fàme noyée en entendant les orgues de Sainte- AYalburge « qui semblaient draper par dessus les fidèles des velours noirs et ■ des catafalques de sons. »
Promenades comparables à celles de
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Jean Rembrandt, et comparables aussi à celles du Carillonneiir !
Joris Borlunt aime la ville presque de la même manière. Etant lui-même triste et silencieux, il consacre avec amour son talent d'architecte et tout son temps à restaurer ses façades et ses monuments ; il y travaille avec des respects de prêtre et d'amoureux, et le culte de Bruges est devenu pour lui comme une religion.
Que d'autres près de lui agitent les projets de Bruges port de mer, il s'y oppose en désespéré, comme s'il avait reçu de ses ancêtres, pour le transmettre à ses descendants, le dépôt sacré de la Ville ; sa mort est comme un dernier acte de foi dans la Beauté de Bruges, il meurt avec son rêve, n'ayant pas vu le déshonneur de celle qu'il aimait.
Comme dans Bruges la Morte, par conséquent, la Ville envoûte le héros du Carillonneur et avec lui tous les autres acteurs du drame. La scrupuleuse Godelieve, l'impétueuse Barbe, le Van Huile découragé, ce sont personnages dont le
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sort est lié à celui des pierres et des canaux, et qui ne sont que les proches aboutissements de confuses et lointaines origines.
Pour éprouver, pour démêler toutes ces impressions, pour les exprimer dans une langue aussi nouvelle et aussi imagée que la sienne, il semble vraiment que M. Rodenbach soit doué d'un sens supplémentaire d'une sensibilité extrême. Sous sa plume, la pluie et les paysages deviennent réellement des personnes essentielles à l'action, le souffle du poète, le charme du style pour un instant leur insufflent la vie. Style étonnant , et qu'on dirait tissé comme de la dentelle, style en mosaïque précieuse dont la puissance d'évocation n'a peut-être pas d'équivalent !
Profondeur d'analyse aussi qui n'a peutêtre de défaut que l'excès de subtilité.
Les poésies de M. Rodenbach méritent presque exactement les mêmes éloges, elles tiennent cependant du rhytme et de la rime un charme plus
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pénétrant encore. Les deux principaux volumes de vers portent pour titre : le Règne du Silence et les Vies encloses. Ce ne sont pas des recueils où se trouvent réunies par hasard des poésies diverses, les unes amoureuses et les autres philosophiques, chaque livre forme un poème unique, composé à la vérité par des pièces de longueur inégale, mais d'une inspiration soutenue. M. Rodenbach a divisé le Règne dît Silence en six parties :
La vie des chambres. — Le cœur de l'eau. — Paysages de ville. — Cloches du dimanche. — Aufil de l'âme. — Dit silence.
En cette succession de courtspoèmes, nous ne retrouvons plus au même degré l'inspiration relativement large de Bruges la Morte et du Carillonneur, cette faculté de synthèse, cette facilité de symbole qui évoquait réellement la ville, en faisait une amie, dont la pénétrante influence s'infiltrait dans tout le volume en une pluie fine et persévérante d'images et de comparaisons, donnant vrai-
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ment l'impression et la nostalgie de cette ville morte.
En ce volume M. Rodenbach a concentré sa pensée et son talent sur de moindres objets, mais il semble qu'il ait voulu regagner en profondeur ce qu'il perdait d'ampleur dans le sujet. Il a observé les choses familières, les meubles et les tentures, les cloches tintant nocturnes et matines, les longs canaux somnolents, et dans ce décor familier il a rêvé ce livre :
Ecoutez-le parler des chambres où il a rêvé :
Les chambres qu'on croirait d'inanimés décors — Apparat de silence aux étoffes inertes — Ont cependant une àme, une voix aussi certes, Une voix close aux influences du dehors Qui répand leur pensée en halos de sourdines...
Tous nous avons éprouvé cette impression; les meubles et les tentures, les tableaux et les portraits ont leur physionomie hostile ou amie, il semble qu'il s'attache à eux quelque chose de celui qui vit journellement avec eux,
po Georges Rodenbach
qu'ils ne puissent rester indifférents à ses joies et à ses peines ; il semble qu'ils prennent le deuil à la mort de celui qui les habitait et nul ne peut se défendre d'une douloureuse émotion en entrant dans la chambre d'un être aimé qui vient d'y mourir.
Sans doute c'est là une impression très humaine et par conséquent commune à beaucoup de gens, mais le propre du Poète est d'exprimer de manière définitive ce que chacun avait vaguement conçu, de réunir toutes ces impressions, toutes ces sensations éparses dans la vie et d'en composer une œuvre assez forte pour que le lecteur, en lisant le livre, retrouve les frissons autrefois éprouvés.
Voilà quelle a été l'œuvre de M. Rodenbach et voilà le livre qui synthétise Cette œuvre.
Il flotte une musique éteinte en de certaines Chambres, une musique aux tristesses
[lointaines Qui s'apparie à la couleur des meubles vieux.
Georges Rodenbach pi
Mais les chambres
Sont accueillantes, sont des mères sachant bien Le cœur de notre cœur et jusqu'à la nuance...
Tous nous avons éprouvé l'impression de tristesse et de recueillement qui pénètre l'àme à mesure que dans les chambres, le soir, s'épaissit l'obscurité. Mais le Poète a amplifié cette sensation, il l'a vivifiée et pour ainsi dire rendue palpable :
L'obscurité dans les chambres, le soir, est une Irréconciliable apporteuse de craintes — En deuil s'habillant d'ombre et de linges de
[lune Elle inquiète, elle a de félines étreintes...
L'obscurité s'installe avec le crépuscule,
Elle descend dans l'àme aussi qui s'enténèbre ;
Sur le miroir heureux tombe un crêpe funèbre;
La clarté dirait-on est blessée et recule
Vers la fenêtre où s'offre un linceul de dentelles.
L'ombre est un poison noir d'une douceur
[mortelle Et voici qu'on frémit d'onne sait quoi... c'est
[l'heure Où le vol libéré des âmes nous effleure...
Ecoutez encore comment il a su exprimer cette sensation de bien-être si sou-
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vent éprouvée par l'homme qui, fatigué des mille soucis de la journée, rentre le soir chez lui. 11 semble que tout lui fasse accueil et que les meubles euxmêmes lui deviennent hospitaliers :
La chambre vous accueille alors tel qu'un
[absent...
Un absent cher depuis longtemps séparé d'elle Dont le visage aimé dormait dans le miroir... Mais pour l'enfant prodigue elle n'a que
[louanges...
Les lampes doucement s'ouvrent comme des
[yeux, Comme les yeux de la chambre, pleins de
[reproche, Pour celui qui chercha dehoi s un bonheur vain, Et les plis des rideaux qu'un frisson lent
[rapproche Semblent parler entre eux de l'absent qui revint.
Ce qui caractérise le rare talent de M. Rodenbach, c'est un don merveilleux de vision subtile, et ce qui est plus précieux encore, c'est la faculté de rendre sensibles aux yeux des autres les choses qu'il a observées et de les leur peindre avec des couleurs plus intenses qu'elles n'en avaient dans la réalité.
Georges Rodeubach 93
Chambre? pleines de songe et qui, visionnaires, Parmi leur rangement strict et méticuleux, Prennent les grands fauteuils pour des vieillards
[frileux En cercle dans la chambre et valétudinaires ..
A lire le Cœur de l'Eau on sent que le Poète a passé son enfance dans une ville comme Bruges, dans une vieille maison à pic sur le canal et qu'il a passé des heures à rêver tristement, le front collé contre la vitre, les yeux fixés sur les gros nuages sombres d'où la pluie ruisselle :
Ah ! cette pluie en nous ! c est comme une
[araignée Qui tissse dans notre âme avec ses longs fils
[d'eau Inexorablement une toile mouillée !
La pluie ! on entend partout sa chanson monotone, elle est comme l'accompagnement de cette poésie du Nord
Mieux que personne, M. Rodenbach a noté les impressions menues et intimes, l'indéfinissable ennui des longs dimanches de province et nul mieux que lui n'a su donner la sensation du silence :
Ç4 Georges Rode?iback
Dimanche : un pâle ennui dame, un déseuvre-
[ment De doigts innocupés tapotant sourdement Les vitres, comme pour savoir leir peine
occulte !...
Sa poésie est bien une poésie du Nord, assourdie et mélancolique, en tout opposée aux littératures du Midi. Celles-ci sont joyeuses et bruyantes, c'est une surabondance de vie et de soleil, c'est l'amour puissant, c'est l'amour triomphant ! La poésie du Nord au contraire, celle d'Ibsen et de Rodenbach, se plaît dans les brumes épaisses où le silence s'alanguit, elle s'attarde dans les villes désertes, elle s'insinue dans les chambres de malade, dans les Béguinages et les vieux couvents silencieux.
C'est une poésie intime qui prête au Rêve, le soir, à la clarté restreinte de la lampe entourée d'ombre croissante et de silence. C'est une poésie en demiteinte, suggestive avant tout, où les mots et les images semblent toujours des fenêtres ouvertes sur l'infini et sur l'au-delà.
Georges R odeubach qj
Les Vies euc/oses sont d'une mélancolie peut être encore plus raffinée. Les impressions et les sensations les plus ténues y sont exprimées dans une langue toute spéciale, nuancée jusqu'à l'infini et d'une flexibilité merveilleuse.
Ceux qui vivent les Vies encloses, ce sont les religieux, les rêveurs et les malades, ce sont les solitaires dont les jours s'écoulent uniformément entre des murs qui semblent au rire et à la joie de vivre d'infranchissables barrières , ce sont les solitaires mélancoliques qui se plaisent à demeurer immobiles pendant des heures en laissant leur pensée s'enténébrer en même temps que la chambre, tandis que lentement le crépuscule devient de l'ombre opaque.
Tandis que dans le Règne du Sileiice^ M. Rodenbach s'était attaché plus spécialement à prêter aux choses inanimées, aux menus objets familiers, toute une vie intense et imaginaire, à démêler la physionomie des meubles ou des portraits, à faire vivre d'une vie dolente les canaux somnolents et les
pô Georges Rodenbach
quais déserts, à prêter une âme personnelle aux chambres abandonnées qui prennent un air de deuil, aux cloches du dimanche qui paraissent osciller dans du brouillard, à la Ville elle-même qui éterd indéfiniment sur chaque petit poème l'ombre de ses tours décrépites, voici que dans ces chambres pleines de songes, M. Rodenbach imagine des êtres silencieux, des malades, des convalescents, et le voici qui s'ingénie à démêler en des vers flexueux la psychologie confuse de ces êtres pâles, presque immatériels qu'on disait revenus des portes de la Mort.
On sent quelque chose de très personnel dans les pages de ce livre et j'imagine qu'avant d'écrire ce poème, M. Rodenbach lui-même, encore convalescent et laissant pendre hors d'un grand fauteil sombre ses deux mains amaigries, s'esi complu longuement en des méditations indécises où le souvenir du passé se mêlait confusément à l'émoi du renouveau.
Georges Rodenbach py
Le malade ainsi songe et dans sa vie il erre. La vie! elle lui semble à lui-même étrangère, Elle s'efface et se résume à du brouillard ; Ce qu'il s'en remémore en tant de crépuscule Est advenu naguère à quelqu'un, quelque
[part....
Passé qu'il a vécu, mais qui semble rêvé.
Et le poète marque chacune des étapes de cette vie nouvelle :
Convalescence ! à la lraicheur brusque et cà-
Qine Quand la fiè\ re dont on brûlait s'éteint soudain ; Douceur sur soi d'un pansement de mousseline Fraîcheur sur soi du vent, de la mer, de
[l'étain...
Ah ! ce bonheur confus du recommencement !
Avec des sens plus affinés et pour ainsi dire avec des yeux neufs, le poète s'en va désormais dans la vie, observant les lignes de la main où la mort va tisser ses toiles d'araignée et tâchant d'élucider dans les yeux sombres ou clairs l'àme qui vient s'y refléter.
ç8 Georges Rodenbach
Quelques femmes, dans leurs prunelles sensi-
[tives, Ont des ombres et des lueurs alternatives; Il y fait noir ou clair à leur guise ; on dirait Derrière la cloison transparente des tempes Qu'on baisse tour à tour et qu'on monte des
[lampes.
11 faut convenir pourtant que pour vouloir être trop profonde et trop suggestive, cette poésie du Nord tombe souvent dans l'obscurité et dans la subtilité ; M. Rodenbach n'échappe pas à ce reproche : pour avoir trop raffiné sur ses propres sensations il s'est quelquefois placé hors de la vérité, hors de la vie, et il est demeuré froid. A côté de pages d'une véritable délicatesse, on rencontre trop souvent dans ses livres des passages qui ne témoignent que d'un esprit ingénieux et d'un versificateur habile. On pourrait en multiplier les exemples, je n'en veux pour preuve que ces vers :
L'aquarium prend en pitié les autres eaux
. . .L'aquarium les plaint, toutes ces eaux vassales
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Que la vie intéresse, et s'y associant ; Tandis que lui, de son seul songe est cons-
[cient ; Il n'a pas d'autre but que ses fêtes mentales Et l'anoblissement de l'unh ers qu'il est ; Eau de l'aquarium dont la pâleur miroite, — C'est comme si du clair de lune se gelait ! — Car dans le verre elle s'est close et se tient
[coite Moins en souci des vains reflets et du réel Que d'être ainsi quelque mystère qui scintille...
C'est par des vers comme ceux-ci qu'il donne prise aux critiques malintentionnés toujours prêts à qualifier l'art nouveau de littérature de décadence.
Peut-être M. Rodenbach serait-il mécontent de me lire : je me souviens qu'il appréciait peu la clairvoyance d'un critique qui l'avait comparé à Voiture, et c'était en effet mal le juger, M. Rodenbach étant un vrai poète. Cependant la critique lui eût été profitable si elle l'eût prémuni contre la préciosité.
Lui-même ne donne-t-il pas prise aux reproches quand il écrit :
BÎBIJOTHFCA
îoo Georges Rodenbach
Or mon àme, elle aussi, clans un ciel otieux, Toute aux raffinements (]ue son caprice crée, N'aime pi us que sa propre atmosphère nacrée... Q'importe au loin la vie et sa vaste rumeur !
J'en demande bien pardon au poète, mais c'est la vie seule qui importe, la Vie et la Vérité. Mais de ce manque de simplicité et souvent de ce manque d'émotion peut-être faut-il accuser d'abord le milieu intellectuel d'une nervosité si intense où l'auteur fréquente et Paris lui-même. Car c'est à Paris que sont écrits ces poèmes si profondément flamands. M. Rodenbach a laissé son pays natal dans un lointain très favorable à la rêverie et de même qu'un amant ne chante jamais mieux son amour que quand il est déjà mnibé de la poésie du souvenir, le poète n'a su bien exprimer la sublime beauté des vieilles cités flamandes qu'après s'en être exilé.
Désormais, il a cessé de voir directement les paysages ou les objets, il en porte l'image en lui-même et cette image prend naturellement sous sa
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plume une expression littéraire. Pour lui le monde tout entier se résume dans une province et n'existe plus que recréé par l'imagination. Cerveau littéraire par excellence, il transforme naturellement et presque malgré lui toutes les impressions, toutes les sensations en images, en comparaison, en notation littéraires ; écoutez-le parler d'un échange de lettres entre Godelieve et Borluut : « Joie de nouer entre eux des fils invisibles, afin de se sentir toujours tenu par quelque côté de leur àme ! Bonheur de communier sous les espèces du papier qui se transsubstantie et où le visage aimé vraiment se lève, transparait dans une blancheur comme celle de l'hostie ! »
Connaissez-vous rien de plus cérébral ? Le Voile à ce point de vue, est infiniment curieux. L'idée générale de ce petit acte en vers n'est pas nettement exprimée afin de laisser aux spectateurs un peu du charme de l'incertitude propice au rêve. Dans une vieille maison de Bruges où sa tante va mourir, Jean
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croit aimer d'amour la sœur Gudule (i) qui veille au chevet de la malade. Il n'aimait en réalité que le mystère de son silence et de son attitude hiératique ; lorsque dans le désordre de la nuit où la malade meurt, elle apparaît brusquement réelle, c'est-à-dire vraiment femme, avec tous ses cheveux épars qui jusque-là avaient été emprisonnés dans la cornette, il s'aperçoit que son amour a disparu en même temps que le mystère :
C'est fini. Tout amour brusquement s'étiole De trop savoir. L'amour a besoin d'un secret.
Sur ce thème délicat, M. Rodenbach a brodé, dans une atmosphère 'de songe, des fleurs de style bien curieuses ; voici ce que répond la béguine à la question de Jean :
A moi-même, ils me sont mystérieux et j'ai Le souvenir d'anciens cheveux dont j'ai changé. Que vous importe ! et puis, c'est de l'immo-
[destie,
(i) Les Béguines ne font pas de vœux et peuvent se marier.
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Cette coiffe à plis stricts dont je suis investie Comme un vin qu'on exile a scellé mes che-
[veux.
Avec ses images curieuses où les sensations delà vue et de l'ouïe s'expriment par des mots jusqu'ici réservés aux sensations de l'odorat et du toucher, ce Voile est comme un raccourci de l'œuvre tout entière.
Il serait certes intéressant d'étudier la progression qu'a suivie le talent de M. Rodenbach, et de rechercher comment le poète des Ttistesses, de la Mer élégante ei: de X Hiver moiidaiti est devenu le poète de Bruges la morte, du Règne du silence et du Voile. Mais si intéressante que promette d'être cette recherche, elle excéderait le cadre restreint de cette étude.
D'ailleurs, M. Rodenbach a renié ses premiers écrits, il n'en parle plus qu'à regret, comme avec un effort de mémoire, et ses premiers livres ne lui apparaissent plus guère que comme des promontoires dans les brumes du passé.
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Passé qui pourtant n'est guère lointain et qui eut ses heures d'exubérance !
En ce temps-là, l'auteur quittait Bruxelles où il étouffait pour le Paris brillant et fiévreux auquel il s'est depuis si fortement attaché. Il allait au Quartier Latin et s'affiliait à ce cercle turbulent où fréquentaient Emile Goudeau, Maurice Rollinat, Paul Arène, Paul Bourget, Bastien Lepage, Sarah Bernardt, et dont le nom n'est pas encore tout à fait oublié : les Hydropathes. — C'est là qu'il déclamait ses vers et c'est là qu'il produisit la petite pièce de vers intitulée le Coffret qui fut le germe de sa réputation.
En ce temps-là, c'était le cœur qui menait la tète, il chantait le Foyer et les Champs, la paix de la famille, les joies simples et candides. Il publiait aussi de petits livres d une sensualité élégante et maniérée qu'il intitulait X Hiver mondain ou la Mer élégante ; d'autres fois il se plaisait à de longs récits où jusque dans la facture des vers on sentait l'influence de AI. Coppée,
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Depuis, M. Rodenbach a pris possession de lui-même et de son originalité, mais de plus en plus c'est la tète qui mène le cœur.
De même que certains primitifs se dévouèrent à peindre toujours la même Bienheureuse ou la même Assomption, M. Rodenbach consacre sa vie à tisser pour la Vierge de Bruges une longue et délicate dentelle de mots. Ce poète travaille avec une obstination tranquille qui semble délier le temps. Tandis que presque tous aujourd'hui vivent en hâte, dans une sorte de fièvre et trop souvent sans la préoccupation de laisser derrière eux une œuvre originale et durable, M. Rodenbach ne prend souci que de développer harmonieusement l'œuvre qu'il a conçue et commencée il y après de quinze ans. On pourrait suivre le développement continu de cet esprit et en reconstituer les éléments primitifs en se reportant aux premiers livres de l'auteur, même à ceux qui furent écrits en un temps où le poète n'avait pas encore pris conscience de lui-même.
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Dès l'apparition des Tristesses un critique perspicace aurait pu pressentir ce qu'allait devenir le jeune poète et dans la Jetmesse BlancJie qui parut en 1886, plus sûrement encore dans Y Art en exil on pourrait trouver en germe les Vies encloses et le Règne dtc Silence. Je n'en veux pour preuve que ces quatre vers que je choisis dans \a Jeunesse Blanche, parmi deux cents autres, qui pourraient servir à la même démonstration :
Et l'on devine de loin le musicien sombre, Pauvre, morne, qui joue au bord croulant des
[toits; La tristesse du soir a passé sous ses doigts, Et dans sa flûte à trous il fait chanter de
[l'ombre.
On retrouve ainsi de l'un à l'autre livre les mêmes thèmes repris et développés, et c'est parce que je vois ainsi par la pensée l'harmonieuse trajectoire de cette œuvre encore inachevée mais dont toutes les parties se coordonnent et se lient, que je ne saurais me mêler à ceux
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qui conseillent à M. Rodenbach de se renouveler. Il a trouvé une mine neuve, elle peut encore donner de beaux diamants.