HENRI BECQUE
Si extraordinairement brillante dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, alors que Rotrou et Scarron florissaient en même temps que les trois grands génies qui seront l'honneur éternel des lettres françaises, notre littérature dramatique parut subir pour quelque temps à la suite de cette effloraison une progressive décadence. Pendant quelque temps encore les comédies de Rotrou, de Le Sage, de Marivaux et de Beaumarchais, les tragédies et les comédies de Voltaire illustrèrent la scène française, mais de l'œuvre toute entière de la plupart des successeurs immédiats de Molière il ne nous reste le plus souvent que le titre d'une seule pièce ; voici le
112 Henri Becque
Glorietix de Destouches, la Métroma nie de Piron, le Méchant de Gresset, et, plus tard, le Philosophe sans le savoir de Sedaine, le Père de famille de Diderot. Pendant toute la période de la révolution, notre théâtre ne compta plus que des auteurs de second ordre : les Andrieux, les Colin d'Harleville, et les Fabre d'Eglantine. Leurs successeurs directs, les Picard et les Alexandre Duval méritent peut-être moins d'éloges encore, et il faut passer jusqu'à la date mémorable de 1830 pour rencontrer un véritable mouvement dramatique. L'école nouvelle qui prit alors possession du théâtre, et qui porte dans l'histoire des lettres le nom encore mal défini de romantique, avait à sa tète Dumas père et Victor Hugo, que la préface de Cromwel avait tout de suite posé en chef d'école. Elle remporta ses premiers et retentissants succès d'abord avec le Henri III et sa cour de Dumas père et le Hernani de Victor Hugo; ensuite la Clotilde de Frédéric Soulié, et le Chatterton de Vigny. Il
Henri Becque 113
n'entre point dans le cadre de cette étude d'examiner quel fut le rôle de ces jeunes hommes qui allaient rendre à notre littérature dramatique l'imagination et la fantaisie en brisant les règles trop étroites que l'on essayait de lui imposer ; nous ne parlerons pas non plus de la réaction violente que des auteurs dramatiques, d'ailleurs d'un talent très réel, essayèrent de faire prévaloir. Ceux qui constituent cette école, dite l'école du bon sens, les Ponsard, Lebrun, Soumet, Casimir Delavigne et Népomucène Lemercier, ont laissé des œuvres qui cependant ne méritent peut-être pas tout à fait l'oubli où paraissent les avoir reléguées les œuvres éclatantes de l'école romantique. J'ai hâte d'en arriver à cette forte génération du second empire qui, succédant au théâtre ingénieux de M. Scribe, devait s'établir si solidement sur nos scènes les plus importantes pour y épuiser longuement un succès toujours renaissant. Tous les genres y furent représentés.
il 4 Henri Becque
La grande comédie bourgeoise par Emile Augier, la pièce à thèse par Alexandre Dumas, la comédie légère par Meilhac et Halévy, la comédie sentimentale par Georges Sand et Octave Feuillet, le proverbe et la fantaisie lyrique par Musset, la comédie mondaine et légèrement psychologique par Pailleron, la farce et le vaudeville par Labiche, le drame ou plutôt le mélodrame par d'Ennery, et tous les genres en môme temps par cet incomparable virtuose qui s'appelle Sardou.
Après la guerre de 1870, les mêmes hommes qui avaient conquis la faveur du public pendant la période heureuse du second empire continuèrent à assurer le répertoire de notre théâtre. Quelques auteurs de la même génération dont les noms étaient encore peu connus du public, se joignirent à eux, et le succès de la Fille de Roland ou de la Vie de Bohême ne firent que mieux sentir la disette d'auteurs nouveaux. De 1870 jusqu'en 1882, c'est-à dire jusqu'à la représentation des Corbeaux^ pas
Henri Becque //jr
une formule nouvelle ne fut proposée, pas une école ne chercha à s'imposer au public.
En 1882, M. Becque restaura du premier coup, sur notre première scène, la grande comédie réaliste.
Ce fut comme une révélation ; on eût dit que se trouvaient disséminées parmi nous des individualités isolées qui n'attendaient que cette formule pour prendre conscience d'elles-mêmes, et marcher résolument vers un idéal nouveau. On peut dire que toute la pléiade d'auteurs dramatiques qui s'est groupée autour de M. Antoine procède de la comédie de M. Becque.
Que cette représentation du 22 septembre 1882 marque une date importante dans nos annales dramatiques, voilà qui est maintenant hors de doute. Par dessus le génie dramatique d'Augier, de Dumas et de Sardou, M. Becque se rattachait directement à la grande tradition classique, et faisait revivre la comédie de caractère simple et profonde. Bien loin d'être une suc-
n6 Henri Becque
cession de scènes détachées ou seulement une étude psychologique, sa comédie était dît théâtre, au sens ordinaire que l'on a coutume de donner à ce mot ; elle contenait une idée dramatique intéressante et neuve, elle avait une exposition, des péripéties et un dénouement ; mais elle avait ceci d'original que l'idée dramatique ne procédant que du conflit des caractères opposés dès le début, se développait d'ellemême harmonieusement et naturellement sans que le public pût apercevoir la personnalité de l'auteur dramatique jouant lui-même son rôle dans la suite de l'action. Ce théâtre avait quelque chose d'intime et profond qui forçait les spectateurs à réfléchir et à méditer ; loin d'être un théâtre futile et destiné seulement à distraire, il constituait une œuvre d'art longuement méditée, et qui enfermait une représentation partielle à coup sûr, mais large et définitive d'une portion de notre société.
La vision de la vie dont les Cordeaux témoignaient était vigoureuse et
Henri Becque ny
neuve, et la comédie elle-même était franche et mesurée, sans aucune des exagérations cyniques, sans aucun des parti-pris qui devaient être plus tard la marque de presque toutes les pièces, d'ailleurs pleines de talent, que M. Antoine proposait au jugement du public lettré. Elle était pour ainsi dire une condensation de la vie, et quelques-unes des répliques de ses personnages découvraient des profondeurs psychologiques. Elle créait des types analogues à ceux dont les noms ont passé du théâtre de Molière dans le langage courant, et de même qu'on a pu dire que la Clotilde de la Parisienne était la Célimène du XIXe siècle, les Bourdon et les Tessier paraîtront sans doute toujours les types de l'homme d'affaires malhonnête et hypocrite. L'auteur a voulu pénétrer aussi loin que possible dans la réalité des âmes ; il a voulu créer une œuvre qui n'emprunterait que d'ellemême sa grandeur et sa beauté sombre, sans aucun agrément extérieur à l'action, sans aucune intrusion de person-
1 1 8 Henri Becque
nage sympathique dont le rôle ne serait que d'égayer le public et il a voulu faire œuvre d'homme de théâtre. Il a fait en même temps et par surcroit, parce que le sujet renfermait en lui-même sa moralité, œuvre de moraliste.
On a dit quelquefois que le sujet des Corbeaux était de peu d'ampleur, et ce n'est en effet que l'histoire de l'agonie sociale d'une famille brusquement décapitée de son chef. Mais ceux qui ont fait à M. Becque ce reproche n'ont pas voulu voir que cette pièce avait d'ellemême toute la force d'un coup droit porté à la société telle qu'elle est aujourd'hui constituée, et qu'elle comporte en substance une bonne part des justes revendications féministes dont il est fait aujourd'hui si brillant étalage.
« J'avais été frappé bien des fois, écrit M. Becque dans \ ses « Souvenirs d'un auteur dramatique », lorsqu'une famille a perdu son chef, de tous les dangers qu'elle court et de la ruine où
Henri Becqtie 119
elle tombe bien souvent. C'était une thèse si l'on veut. C'était plutôt une observation générale, très simple et très nette, et qui pouvait encadrer une pièce sans nuire à la vérité des caractères. »
Et, c'est en effet du seul spectacle d'une portion de la vie condensée en un cadre dramatique, que ressort avec force une impression de pitié qui peut être féconde.
Pendant toute la durée de ces quatre actes, par l'habileté et par la sobriété du dramaturge, les spectateurs sentent pénétrer en eux l'impression que les choses se passent d'ordinaire dans la vie comme elles se passent sur la scène, et que dans l'état présent des lois, quatre femmes sans défense seront toujours dépouillées jusqu'au dernier sou, quand elles auront pour adversaire un homme d'affaires avisé, et un homme de loi sans scrupule.
Or, l'impression produite par de si simples moyens est cent fois plus vive et plus durable, que lorsque la comédie
120 Henri Becque
ou le drame tournent à la plaidoierie ou à la démonstration.
Ce qui a le plus contribué à la dépréciation littéraire du théâtre de Voltaire a été indubitablement la préoccupation constante de tous ses personnages de lutter pour le triomphe d'un système philosophique. Ce qui avait fait la fortune de ses ouvrages a été aussi la cause de leur ruine, et les idées révolutionnaires, une fois acceptées par tous, ce théâtre devenait sans intérêt. Malgré tout leur esprit, les pièces de Voltaire ne pourraient plus être représentées aujourd'hui que devant les amateurs d'archéologie. Alexandre Dumas fils, malgré son immense talent, malgré même son génie, a aussi enfermé dans ses œuvres ce ferment de dissolution. Son théâtre ne subsistera que pour la part qu'il y aura mise de philosophie générale et d'observation particulière, et les pièces qui feront vivre sa mémoire seront certainement celles où il aura le moins plaidé. Dans l'une de ses curieuses préfaces il a lui-même
Henri Becque 121
reconnu tristement que ce n'est pas au théâtre que les peuples vont chercher des paroles directrices et il avait parfaitement raison. Victor Hugo a écrit :
J'ai réhabilité le bouffon, l'histrion,
Tous les damnés humains, Triboulet, Marion,
Le laquais, le forçat et la prostituée.
Et cette constatation n'est pas un argument en faveur du théâtre pédagogique. A plusieurs reprises, Alexandre Dumas s'est efforcé de justifier la fille séduite, et de lui remettre sa faute ; empêchera-t-il que la justification générale ne soit aussi injuste que la condamnation sommaire, et qu'en ces sortes de litige tout se réduise toujours à une question de fait ? Molière n'a pas été un moraliste dramatique, et les gardiens de la morale publique ont fait bien des reproches à Racine ; empêcheront-ils que les pièces de Racine et de Molière comptent et compteront toujours parmi les plus purs joyaux de notre littérature ? Le seul point important est donc de créer une œuvre dra-
122 Heurt Becquc
matique forte et neuve qui donne l'illusion de la vie. De telles œuvres comporteront le plus souvent la meilleure morale, et c'est en voyant les œuvres de ce point de vue, que le théâtre de M. Becque peut paraître contenir deux chef-d'œuvres véritables.
M. Becque, dans ses souvenirs d'un auteur dramatique, a raconté l'histoire des Corbeaux. Ils furent refusés au Vaudeville par Deslandes, au Gymnase par Montigny, à l'Odéon par Duquesnel, à la Porte-Saint-Martin par Ritt et la Rochelle, peut-être par d'autres encore.
Tout le monde semblait dérouté par la formule nouvelle que cette pièce apportait : Plus de personnage amusant chargé d'égayer le public, plus de dénouement heureux pour contrebalancer ce qu'il pouvoir y avoir d'amer dans l'observation, plus d'intrigue compliquée, plus d'incidents étrangers à l'action, plus rien que la peinture des caractères. Au regard des directeurs une pièce ainsi conduite ne pouvait réussir
Henri Bec que 123
et devait fatalement avoir le sort malheureux des pièces que Zola et Goncourt avaient déjà fait représenter. Edouard Thierry fut le seul qui eut confiance ; encore la malignité publique prète-telle à cet administrateur de la Comédie- Française une bien curieuse répartie :
« C'est une pièce, aurait-il dit en s'en allant, qu'un directeur est heureux et fier de léguer à son successeur. »
Quoi qu'il en soit, ce fut M. Perrin qui monta la pièce, et si elle n'eut point le don d'attirer le grand public, elle eut, malgré quelques sifflets, un grand succès de première et tout de suite sur les artistes et sur les lettrés une influence profonde. On commença à dire « cela est du Becque », comme on dit « cela est du Labruyère ou du La Rochefoucauld ».
L'action des Corbeatcx est toute simple. Au ier acte, le spectateur a devant les yeux une famille heureuse et unie qui forme le plus charmant tableau de vie familiale. Au dernier acte la veuve est désespérée, le fils impuissant s'est
124 Henri Becque
engagé, l'une des filles est folle, l'autre est découragée, et la troisième, la plus noble, la plus douce, la plus attachante, est prête à épouser un vieillard repoussant, par dévouement pour sa mère et ses sœurs qu'elle sauvera ainsi de la dernière misère.
C'est en concourant au développement de ce drame que les caractères se développent avec une netteté et une vigueur étonnantes. Je passe sous silence le rôle de l'industriel Vigneron ; c'est le type du père de famille bon enfant, il donne à son freluquet de fils tout l'argent qu'il faut pour mener la vie joyeuse et ne se déclare heureux qu'en robe de chambre, à côté de sa femme et près de ses filles. Cet excellent homme n'apparaît qu'à la première scène et son souvenir domine tout le drame. Il était la clef de voûte de ce logis familial ; à peine l'apoplexie l'a-t-elle terrassé que la désorganisation et la ruine commencent. Les artisans en seront Teissier, l'ancien associé de Vigneron, et Bourdon, le notaire de la famille.
Henri Bec que 12s
Vigneron a laissé une fabrique en plein rapport qui lui appartenait pour moitié et des terrains hypothéqués sur lesquels les constructions sont à peine commencées : le but des deux compères est de précipiter la vente de ces immeubles pour écarter les acquéreurs et de les racheter sous-main à un prix dérisoire. C'est à quoi ils travaillent avec méthode et persévérance. Tandis qu'ils parlent, qu'ils se concertent, qu'ils agissent, la veuve et ses trois filles se serrent les unes contre les autres, délibèrent sans résultat, éparpillent leurs efforts et s'obstinent contre l'impossible : pauvre petit nid de colombes autour duquel les corbeaux décrivent silencieusement de larges cercles concentriques.
Ces misérables, M. Becque semble les avoir vus de près : il les a observés avec une étonnante acuité de vision, il en a dressé des types inoubliables. Le premier est un homme d'affaires, cupide et sans honnête, le deuxième est un homme de loi sans scrupule. Chacune de leurs paroles est un trait de caractère,
126 Henri Becque
chacun de leurs actes est dans la logique de leur rôle.
Dès le début, dans le salon de son associé où sont réunis les autres convives, le vieux Teissier entre :
— Je suis votre serviteur, madame.
Mme VIGNERON. — Donnez-moi votre chapeau, monsieur Teissier, que je vous en débarrasse.
TEISSIER. — Laissez, madame, je le déposerai moi même pour être plus certain de le retrouver.
Mme Vigneron. — Comme vous voudrez ; asseyez-vous là dans ce fauteuil.
Teissier. — Un peu plus tard. 11 fait très froid dehors et très chaud chez vous, je me tiendrai debout quelques instants pour m'habituer à la température de votre salon.
Mme Vigneron. — Vous n'êtes pas malade ?
TEISSIER. — J'évite autant que possible de le devenir-
Mme Vigneron. Comment trouvezvous mon mari depuis quelque temps ?
TEISSIER. — Bien, très bien. Vigneron
Henri Becque 127
s'écoute un peu maintenant que le voilà dans l'aisance. Il a raison. Un homme vaut davantage quand il possède quelque chose. Occupez- vous de vos invités, madame, j'attendrai le dîner dans un coin.
Et il la quitte. Vit-on jamais mieux camper en quatre répliques un vieil avare égoïste ? Le véritable mérite des Corbeaux est d'être une comédie de caractère. Teissier, Bourdon, Mme Vigneron, chacune de ses fdles, tous ces presonnages sont vivants et dessinés vigoureusement. Comme dans Molière les traits de caractère abondent :
Lorsque Teissier avertit Bourdon que la Chambre des notaires s'inquiète de ses procédés :
— « Je me moque bien de la Chambre des notaires, s'écrie Bourdon, ils sont là une vingtaine de prud'hommes qui veulent donner à la Chambre un rôle tout autre que le sien. C'est une protection pour nous et non pas pour le public. »
Un peu plus tard et quelques heures
128 Heurt Becque
après une scène violente où l'entrepreneur chargé des travaux a dit leur fait au notaire et à l'homme d'affaires, Teissier annonce que ce Lefort demeurera chargé des travaux :
— « Comment, s'écrie Bourdon, vous avez traité avec Lefort après cette scène déplorable où il nous a insultés l'un et l'autre ?
— Vous pensez encore à cela, vous !
répond Teissier, si on ne voyait plus les gens, mon ami, pour quelques injures qu'on a échangées avec eux, il n'y aurait plus de relations possibles. »
J'ai pris ces deux exemples presque au hasard, j'en pourrais citer vingt autres. A chaque scène, par une phrase brève, les personnages montrent ce qu'ils sont, nettement, fortement.
Et cette vigueur n'exclut ni la grâce, ni la douceur. On ne peut être plus charmant que ne sont les trois jeunes filles, elles sont intelligentes et bien élevées, simples et chastes. Elles sont chastes toutes les trois, même cette pauvre petite Blanche, si sincère, si affec-
Henri Becque 129
tueuse, et qui n'a faibli un instant que par trop d'ingénuité.
Cette mère et ces trois enfants sont admirables. Chacune a son caractère propre ; la mère est aimante et dévouée, mais faible et sans expérience des affaires ; Judith est romanesque et passionnée ; Blanche est toute tendresse et toute douceur ; Marie est la candeur elle-même, elle réalise un idéal de douceur et de simplicité et sait joindre à tant de charmes les qualités les plus rares de bon sens et de fermeté. La scène où la petite Blanche essaie de faire comprendre à Marie qu'elle est femme désormais est d'une fraîcheur exquise :
Marie ne comprend pas et dorlote sa cadette comme on berce une petite fille. . . Certes il y avait quelque cruauté de la part de l'auteur à faire épouser cet ange par un homme comme Teissier, mais ne voit-on pas que toute autre solution eût été hors de la logique de la pièce et indigne de M. Becque? Etant posées les données de la comédie, et ces colombes ayant affaire à ces corbeaux, il fallait
ijo Henri Becque
que ceux-ci fussent les maîtres en tout. Ce sont gens qui laissent derrière eux la place nette. Certes, un autre dénouement eût éclairci la comédie et rassénéré le public, mais ces considérations doivent s'effacer devant une préoccupation plus haute, celle de faire juste et de laisser au drame toute la force d'une leçon.
Car un enseignement sort naturellement de la pièce ainsi conduite jusqu'à sa fin logique : d'abord les honnêtes gens, en général, dans l'état actuel de nos mœurs sont par trop mal préparés à défendre leurs intérêts contre les fripons ; ensuite et surtout les lois sont mal faites qui laissent entre leurs mailles trop larges passer et repasser de tels filous. J'ajoute qu'une pièce comme Les Corbeatix ne pouvait sortir que de la plume d'un homme de cœur. Ces quatre actes sont pleins de pitié pour les faibles et pour les opprimés; ils sont pleins de dureté pour les hommes d'argent : « Si l'on recherchait aujourd'hui en France l'origine de toutes les
Henri Becqtie 131
grandes fortunes, dit quelque part Bourdon, il n'y en a pas cent, pas cinquante qui résisteraient à un examen scrupuleux. Je vous en parle savamment comme un homme qui tient les fils dans son cabinet. »
On a quelquefois reproché à M. Becque de faire aux fripons la partie trop belle. Pourquoi, a-t-on dit, Mme Vigneron ne provoque-t-elle pas la réunion du conseil de famille ? M. Becque a eu bien raison de ne pas s'embarrasser de cette lourde réunion d'indifférents.
Pour la plupart, les conseils de famille sont divisés, incompétents et n'empêchent rien.
Mais le fils? a-t-on dit, pourquoi s'engage-t-il au lieu de prendre la place du père ? Il est bien certain que si Gaston avait été un gars de vingtcinq ans, versé dans la connaissance des affaires et résolu à se défendre, les choses se seraient passées tout autrement. Mais dans ce cas, la mort du père ne changeait rien à l'état social de la famille : elle conservait un chef. Et
132 Henri Becque
la situation avec laquelle M. Becque a voulu nous mettre aux prises, est précisément la situation d'une famille brusquement décapitée de son chej. C'est pourquoi il a fait de Gaston un jeune fêtard qui au premier acte signe des traites à des usuriers et qui au deuxième acte, incapable de rien faire pour le salut des siens, prend un engagement dans l'armée.
Ce n'est pas non plus des amis et des relations que le salut pouvait venir à cette famille décapitée ; ces amis, Mme de Saint-Genis et Merkens les symbolisent assez bien, et la solitude dans un tel malheur est de vérité plus générale.
Le seul reproche justifié que l'on puisse faire aux Corbeaux, c'est de n'avoir pas assez de variété ; le drame est trop uniformément sombre et paraît quelquefois, pendant le troisième acte notamment monotone. C'est très certainement, dans cette monochromie assourdie que réside la raison principale de la résistance du public à
Henri Becque îJJ
cette formule dramatique et l'auteur aurait pu éviter ce défaut.
Dans la vie même, où M. Becque prend directement ses modèles, il se rencontre certainement des incidents, des rencontres, des circonstances au moyen desquels il semble que le dramaturge puisse légitimement détendre l'esprit de ses auditeurs : M. Becque en a jugé autrement. Il a voulu que rien ne pût nuire à l'unité d'impression morale et il a pensé que son drame ainsi conduit serrerait de plus près encore la réalité des faits.
On aurait tort de croire que cette volonté rigoureuse de laisser la situation se développer d'elle-même, simplifie la tâche du dramaturge et aplanisse les difficultés, on se tromperait plus encore en pensant que, moins artificielles, les compositions ainsi engendrées sont aussi moins artistes.
Rien n'est plus difficile au contraire que d'avoir de la vie une vision originale et que de savoir condenser les événements de manière à créer un en-
134 Henri Becque
semble vigoureux. C'est de toutes les formes de l'art dramatique la plus haute et la seule éternelle. C'est précisément parce que l'auteur dramatique aura choisi ses modèles autour de lui et les aura peints fidèlement, tels qu'il les aura vus au moment où il écrivait que ses œuvres pourront défier les caprices de la mode. Certes, les caractères qu'il aura créés porteront la trace de toutes les modifications que les mœurs, les coutumes et les conditions nouvelles de la vie leur auront fait subir, mais ils garderont aussi les qualités, les défauts qui sont communs à tous les hommes et c'est par là qu'ils pourront vivre éternellement.
C'est aux figures ainsi composées que pour chercher la caractéristique de notre temps les générations futures se reporteront, de même que nous nous reportons encore aux personnages de Molière; et tout le monde devrait convenir que cette conception réaliste de l'art n'est exclusive ni de savoir-faire, ni d'habileté.
Henri Becque ijs
Les Corbeaux prouvent à l'évidence que M. Becque n'ignore aucun des secrets de l'art du théâtre.
A peine Mme de Saint-Genis estelle entrée en scène dans le courant du premier acte et donne-t-elle des nouvelles de son fils, qu'elle se montre despotique et autoritaire, ne laissant au faible jeune homme d'autre volonté que celle qu'elle lui impose. Or, cette déclaration de principe, qui est en même temps un trait de caractère, qu'est-elle donc, sinon une adroite préparation à la volte-face qu'elle imposera à son fils lorsque les Vigneron seront ruinés?
Et lorsque Mme Vigneron s'adresse à Blanche en lui disant : « Je ne suis pas contente de tes manières lorsque ton prétendu est là, tu le regardes, tu lui fais des mines; il se lève, tu te lèves; vous allez dans les petits coins pour causer ensemble, je ne veux pas de ça, et aujourd'hui où nous aurons des étrangers avec nous moins que jamais. »
Fait-elle autre chose cette bonne Mme Vigneron que nous préparer à
îjâ Henri Becque
apprendre un peu plus tard que la pauvre petite ingénue s'est donnée tout entière à son fiancé?
Faut-il encore faire remarquer que la nouvelle de la mort du père arrive au milieu d'une fête de famille et faut-il signaler quelle force cette mise en scène ajoute encore à l'horreur de la nouvelle ?
Tant d'exemples sont inutiles ; M. Becque sait son métier aussi bien que personne et s'il n'ajoute rien à l'action, c'est de parti-pris et non pas manque d'invention dramatique.
Il sait si bien son métier que parfois, malgré tout le soin que l'auteur prend à le cacher, le spectateur perspicace en découvre un peu l'artifice. Il est certain, par exemple, que c'est forcer un peu la vérité que de faire dire sans nécessité à un inconnu comme Merkens, par un notaire discret comme Bourdon, et tandis que tout est encore dans le secret, jusqu'à quel point se trouve en mauvais état la fortune de la famille Vigneron. Cette confidence n'a pour
Henri Becque 137
but que de mettre en fuite ce pauvre Merkens et de fixer ainsi dans l'esprit des spectateurs le rôle que prennent aux mauvais jours les anciens familiers; c'est un truc d'auteur dramatique.
N'est-ce pas certain encore que si Mme de Saint-Genis vient elle-même contre tous les usages du monde annoncer la rupture du mariage de son fils, c'est pour amener la scène culminante du drame et la réplique de Mme de Saint-Genis « Fille perdue » qui déterminera la nécessaire folie de Blanche? C'est encore un truc d'auteur dramatique. Cette scène était nécessaire, et tout excessive qu'elle soit elle est une des meilleures de l'ouvrage.
C'est qu'en effet, au théâtre comme dans la vie, les véritables passions doivent finir toujour par éclater et par déterminer des catastrophes. Cette scène porte à son comble l'émotion tragique répandue sur tout le drame et fixe à jamais le sort de la pauvre petite fille. Les mêmes raisons justifient la scène rebutante où Teissier propose à Marie
ij8 Henri Bec que
de devenir sa maîtresse ; on ne chercherait pas longtemps dans le théâtre de Molière pour y rencontrer de si justes outrances et les Corbeaux sont, même à ce point de vue, dans la tradition' de notre grand comique. Les qualités principales de cette pièce, ce sont celles du Misanthrope : la clarté du dessin, l'unité du plan, la correction de la forme, la netteté de l'observation, la saillie des traits de caractère, et cet éternel fonds moral par qui les pièces durent éternellement.
La Parisienne est une comédie qui procède des mêmes principes que les Corbeaux, mais les personnages qu'elle met en scène n'ont rien de commun avec le monde des affaires.
La femme dont M. Becque a voulu fixer l'image, c'est la Parisienne, c'est-àdire la femme élégante, frivole, spirituelle et sans aucun principe qu'on a coutume d'appeler la Parisienne, bien qu'elle soit le plus souvent née bien loin de Paris;
Henri Becque 139
Très intelligente et l'esprit d'une souplesse merveilleuse , ayant sur toutes choses des notions superficielles mais qui font illusion, très perspicace et très diplomate, la Parisienne évolue au milieu des intrigues et des difficultés avec une aisance et un tact admirables. Elle est féline et charmante comme ces mignonnes chattes blanches que nul ne peut s'empêcher de caresser tant elles savent onduleusement venir se frôler contre les genoux. Elle est comme elles élégante, égoïste et perfide.
Dégagée de tout scrupule qu'elle nomme préjugé, de toute morale qu'elle nomme convention, elle n'a pour but et pour fin dernière que son plaisir ou son intérêt. En sa petite àme éphémère, elle excelle à concilier le plaisir et la charité, la vanité et les bonnes œuvres, les convenances et la liberté. Elle sait que l'honneur de son mari est inséparable de sa propre réputation et celuici peut s'en remettre à elle des précautions à prendre pour garder sauves les apparences, mais incapable de se rien
J4° Henri Becque
refuser, elle prend des amants à sa fantaisie.
Si quelquefois, la gêne survenant, un peu de mercantilisme se mêle à ses passagères amours, elle y met assez de tact pour ne point déchoir à ses propres yeux, et se crée ainsi une situation ambiguë qui est chez elle très compatible avec un réel amour pour ses enfants et une réelle affection pour son mari.
Pour aider celui-ci et pour augmenter sa situation tous les moyens lui sont indifférents pourvu que les choses se passent entre gens du monde discret ; elle garde pour la religion le respect extérieur qu'on lui a enseigné d'avoir et qu'il est bien porté de conserver, elle est très contente d'elle-même.
Dernier fruit d'une civilisation trop raffinée et qui peut-être bientôt s'écroulera ou se transformera, la Parisienne passe dans la vie avec légèreté et meurt avec la conviction qu'à part les communes erreurs, elle n'a rien à se reprocher qui lui ferme l'entrée d'un paradis éventuel.
Henri Becque 141
Telle est la femme dont M. Becque nous a laissé un admirable et définitif portrait. Dans les trois actes de sa comédie, il nous l'a montrée vivant, agissant et parlant telle que chacun de nous a pu la rencontrer. Il a découvert et nettement mis en lumière les dessous les plus confus de cette étonnante psychologie féminine : on dirait qu'il l'a auscultée, analysée, disséquée puis reconstituée et que par un acte de sa volonté il lui a pour un instant réinsufflé la vie.
Je ne crois pas qu'il y ait dans le théâtre français, de caractère mieux étudié et plus nettement dessiné. Cette silhouette , apparue pendant deux heures, demeure dans l'esprit du spectateur, c'est une entité, c'est un type et qui est fixé définitivement.
C'est que M. Becque qui est apparu à tant de gens comme un révolutionnaire intransigeant est cependant un classique imprégné des meilleures traditions. Les qualités qui ont fait sa réputation au théâtre sont précisément celles qui constituent le fond même de son carac-
i42 Henri Becque
tère : l'ordre, la simplicité, la sobriété. Sa force a été de s'assimiler pour ainsi dire le caractère de chacun de ses personnages et de les faire parler comme eux-mêmes parleraient tout en gardant le style pur, la phrase précise, le mot juste.
La Parisienne, M. Becque la saisit dans une minute critique, le moment où elle essaie de dénouer tout doucement une ancienne liaison qui ferait désormais double emploi.
D'intelligence alerte , elle a eu vite fait de comprendre qu'une vie en partie triple est difficile et compliquée, et comme elle ne veut en aucune manière se séparer de son mari, elle s'arrange de manière à évincer l'un de ses amants. Par malheur, c'est précisément celui qu'elle garde qui la quitte au bout de quelques mois ; il ne lui reste alors qu'à renouer le fil à peine rompu de son ancienne liaison et à se consoler du départ de l'un dans les bras reconnaissants de l'autre.
Ces changements se font avec adresse
Henri Becque 143
et légèreté. Ils se font tout naturellement comme s'ils suivaient la logique ordinaire de la vie et sans porter préjudice à une petite vie d'intérieur que M. Becque nous laisse deviner charmante :
« J'ai rêvé, dit-elle quelque part, j'ai rêvé comme toutes les femmes d'une existence unique où mes devoirs seraient remplis sans que mon cœur fût sacrifié. »
Et voyez si femme sut jamais faire à toutes choses la part exacte et mieux diriger sa vie :
« En attendant, écoutez bien ceci : Il faut que vous soyez sage, patient, confiant, que vous vous contentiez de ce qu'on vous donne sans exiger l'impossible. Vous devez vous dire que je ne suis pas libre, que j'ai une maison à conduire et des relations à conserver, la bagatelle ne vient qu'après. Soyez sûr que la plus petite incartade de votre part peut me compromettre et, si mon mari apprenait quelque chose, me précipiter je ne sais où. »
144 Henri Becqtie
Aussi le mari n'apprend-il rien du tout. Il assiste régulièrement au « dîner des Economistes », il écrit avec soin des « Considérations morales sur le budget » et se repose avec confiance sur sa femme de toutes les négociations difficiles. L'amant de Clotilde est naturellement son meilleur ami.
Célibataire, Lafont a trouvé dans la maison de Clotilde une liaisou durable avec toutes les garanties de convenance, de calme et de désintéressement qu'il pouvait souhaiter :
« Nous ne pouvons offrir, dit quelque part la Parisienne, qu'une affection paisible, sincère et désintéressée. » Ce à quoi son amant s'empresse de répondre :
« C'est ce que je demande. C'est ce que nous demandons tous. »
Aussi ce brave Lafont est-il devenu conservateur :
« Qu'est-ce que je vais faire, s'écriet-il tristement quand sa maîtresse menace de le quitter. Si Adolphe était là au moins, nous aurions fini la journée
Henri Becque 145
ensemble ! C'est vrai, quand le cœur me manque et que Clotilde m'a mis sens dessus dessous, c'est encore avec son mari que je me trouve le mieux. »
Une telle situation est féconde en incidents naturellement comiques ; n'estelle pas bien amusante la scène où l'amant et le mari unissent leurs instances pour persuader à Clotilde de ne pas aller dans une maison où fréquentent quelques femmes connues pour avoir des amants ? et la scène où le mari s'emploie à faire cesser le différend qui semble s'être élevé entre sa femme et son ami ! Les mots spirituels partent comme des fusées et forcent le rire des spectateurs, ils ne lui laissent cependant jamais perdre l'impression que Clotilde et Lafont sont des misérables et que Du Mesnil seul est digne de pitié.
Certes, à aucun passage, M. Becque n'a exprimé là-dessus son opinion, il s'est bien gardé de faire intervenir au courant de la comédie un moraliste dogmatique qui ne manquerait pas d'as-
146 Hem i Becque
sassiner tout le monde avec quelques tirades sur la foi conjugale et le respect du mariage ; il a fait mieux, il a répandu sur l'ouvrage tout entier comme un air d'austérité.
Loin de prendre parti pour les amants et de ne nous faire rire qu'aux dépens du mari, ce qui était la chose du monde la plus facile, il n'a voulu pour ressort comique que le seul qui fût vraiment légitime, l'inconscience ou plutôt la sincère duplicité des deux personnages principaux qui toujours parlent comme des honnêtes gens et toujours agissent comme des misérables. Ils sont dupes d'eux-mêmes au point d'en être immensément drôles.
Qui donc, parmi les spectateurs, pourrait se retenir de rire en entendant Clotilde, la Clotilde qu'il connaît bien et qui n'est pas une vulgaire hypocrite, cajoler son mari, lui faire avouer ses tracas, lui montrer le remède à ses ennuis et finir en disant : « Allons, remetstoi et ne garde pas cette figure désolée. Qu'est-ce que tu deviendrais donc pour
Henri Bccque 147
un malheur véritable; si tu me perdais, par exemple?... »
De telles répliques n'éclairent-elles pas d'un jour singulier tout le caractère de Clotilde.' Car ne savons-nous pas, en effet, que c'est par elle que Du Mesnil a obtenu d'être nommé à une recette générale qu'avaient en vain sollicité pour lui des membres de l'Institut !
Le coup de génie, çà a été de confondre méthodiquement dans la comédie des rôles qui dans la vie sont parfois si intimement confondus. Dans la Parisienue, l'amant parle comme le mari et le mari comme l'amant, ils sont très différents et pourtant si semblables que dès la première scène de la comédie le spectateur les prend l'un pour l'autre.
On connaît ce début célèbre : Clotilde, une lettre à la main, anlve en scène précipitamment. Un homme la suit de près, exige le papier et devant la résistance de Clotilde lui fait une scène de jalousie qui finit par ces belles paroles :
« Pensez à moi Clotilde, et pensez à vous. Dites-vous qu'une imprudence
148 Henri Becque
est bien vite commise et qu'elle ne se répare jamais. Ne vous laissez pas aller à ce goût des aventures qui fait aujourd'hui tant de victimes; résistez, Clotilde résistez ! En me restant fidèle, vous restez digne et honorable: le jour où vous me tromperiez... »
C'est bien le mari qui parle, n'est-ce pas ? tout le monde en est bien convaincu... Clotilde interrompt la petite morale par ces mots significatifs : « Prenez garde, voilà mon mari ! »
On a quelquefois reproché à cette comédie de n'avoir ni action morale, ni incidents imprévus, ni véritable dénoùment. A croire certains critiques, la comédie de M. Becque aurait été mieux faite, si l'auteur avait choisi pour nous montrer sa Parisienne le moment où il arrive dans sa vie une crise décisive, par exemple le moment où elle est surprise par son mari. Mais outre que cette situation est singulièrement connue dans le théâtre français, qui ne comprend que pour bien juger d'un organisme il faut le voir fonctionner nor-
Henri Bec que 14g
malement et non pas l'observer au moment exact où il se détraque?
Ce que M. Becque a voulu nous montrer c'est précisément de quoi est faite la vie normale de la Parisienne.
Et c'était vraiment bien inutile de faire intervenir dans ces trois actes des catastrophes qui n'y avaient que faire ; mieux valait cent fois adopter cette prétendue uniformité des scènes qui se répètent jusqu'à l'épuisement des caractères. Telle qu'elle a été écrite, la Parisienne est une grande comédie, et l'une des plus amusantes qui aient été jouées depuis longtemps.
Les mots spirituels y éclatent à chaque pas, les scènes y sont légèreset lestement enlevées, l'ensemble est un mélange de grâce et de force tout à fait admirable.
Examinons maintenant rapidement les trois petites pièces en un acte qui, avec Michel Pauper, l'Enfant prodigue, et l'Enlèvement, constituent le théâtre complet de M. Becque.
150 Henri Becque
De ces trois petites pièces, la Navette (i) et les Honnêtes Femmes (2) ont été jouées au Gymnase et a la Comédie- Française. Le Départ a été publié dans la Revue de Paris. Mlles sont charmantes toutes les trois.
Jouée sept ans avant la Parisienne, la Navette en est comme un premier crayon; c'est un bijou d'observation et d'ironie. Antonia a deux amants ; le premier qui se croit seul, le deuxième qui joue le rôle d'amant de cœur. Comme il trouve sa situation humiliante, celui-ci profite d'un petit héritage pour faire congédier son collègue, mais il s'aperçoit presque tout de suite qu'en devenant amant sérieux, il a pris aussi tous les inconvénients du rôle, et il se hâte de reprendre la seconde place, pour éviter d'être trompé par un jouvenceau qui allait tenir gentiment la place enviable laissée vacante par son départ.
Rien de plus drôle que le petit dis-
(1) 15 nov. 1878.
(2) icrjanv. 1880 .
Henri Bccque 151
cours d'Arthur, devenu Monsieur Arthur. Il parle tout de suite de ses droits et de ses sacrifices pécuniaires :
— Si je t'en parle, Antonia, ce n'est pas que je les regrette.
— Ce serait bien tôt, mon ami.
— ■ Mais je compte qu'ils me réussiront mieux qu'à ce pauvre garçon auquel je me substitue... Dans notre nouvelle existence je serai très difficile, je t'en préviens, pour tes relations, pour tes plaisirs, et même pour tes lectures. »
Aussi M. Arthur a-t-il à peine tourné le dos, qu' Antonia fait des avances à un petit jeune homme...
Cette interversion des personnages en des scènes identiques, où les mêmes choses se disent presque de la même façon, amène des effets du plus irrésistible comique ; elle rend pour ainsi dire éclatante l'éternelle jobarderie masculine. Le dialogue est rapide et spirituel au possible, les mots sont méprisants et drôles; M. Becque saisit d'un coup d'oeil ces fantoches, et les plante en bonne
1^2 Heurt Becque
lumière, puis il s'en retourne chez les Honnêtes Femmes.
On voit qu'il est heureux de se retrouver en leur compagnie; et Mme Chevalier est de la famille de Mme Vigneron.
Au lever du rideau, comme une bonne petite bourgeoise, elle est chez elle, occupée à recoudre des vêtements; un jeune Parisien s'approche et par de douces paroles tâche de la séduire :
« C'est inutile de continuer, je viens de vous comprendre. A quoi pensezvous donc? Je suis mariée. Je le suis depuis six ans, sans que personne encore m'ait contrainte à le lui rappeler. Vous convoitez la femme d'un autre, et vous rêvez d'intrigues auprès d'une mère de famille ? J'ai eu tort avec vous de ne pas prévoir ce qui m'arrive. J'aurais du ne vous recevoir qu'à moitié et à distance. J'aurais dû me rendre compte de vos visites et ne pas me tromper sur tous ces compliments qui ne me paraissaient que prétentieux et fades. Nos relations, monsieur Lambert,
Henri Becque 153
s'arrêteront là. Je tiens à vivre avec tous ceux qui m'approchent en parfaite innocence, et je veux que dans leur conduite comme dans la mienne, il n'y ait ni équivoques, ni sous-entendus, pas la plus petite incertitude. »
A la bonne heure ! voilà un langage d'honnête femme, et qui n'a rien de commun avec celui de la Parisienne ! Cependant une jeune fille venant passer quelques jours chez Mme Chevalier, celle-ci se propose de la faire épouser par son amoureux éconduit et, après de savantes manœuvres, elle y réussit.
Sans doute, dans ce petit acte, ne retrouve-t-on pas au même degré les qualités d'ironie dont l'auteur avait fait preuve dans la Navette ; mais rien n'est plus aimable que cette suite de jolies scènes, c'est un tableau charmant de vie provinciale et de vie de famille.
Le Départ met en scène un couturier, dont le fils voudrait épouser une ouvrière. Pour rompre ce projet il envoie son fils en Angleterre et tente de séduire la jeune fille ; elle résiste, il la
/S-/ Henri Bec que
chasse, et de désespoir elle devient une entretenue.
Si courtes que soient ces trois comédies, elles témoignent d'un art consommé et contiennent des parties de premier ordre. Dans le Dcparty notamment, le personnage du couturier est tracé de main de maître.
J'en arrive maintenant aux trois pièces, par lesquelles j'aurais peut-être dû commencer cette étude, puisqu'elles sont les trois premières en date, mais il m'a semblé préférable de saisir tout de suite l'auteur dramatique dans ses deux œuvres les plus caractérisques ; ce n'est certainement pas que je tienne pour négligeables les pièces qui ont précédé la Navette.
Le véritable début de M. Becque a été l'Enfant prodîgne. Sardanapale, en effet, et l'auteur l'a écrit lui-même, ne compte pas, ou ne compte que pour les blagueurs.
L'Enfant prodigne (i) est une co-
(i) Comédie en 4 actes, jouée en novembre 1868 au Vaudeville.
Henri Becqne 155
médie-vaude ville qui ne laissait pas le moins du monde pressentir ce que devait être la carrière de celui qui l'avait écrite : C'estdans le théâtre de M. Becque la seule pièce vraiment gaie. Elle sonne comme les éclats de rire de la vingtième année. Je sais bien que l'on peut dire qu'elle est d'une verve un peu facile, que la caricature du bourgeois a été faite bien des fois, que les concierges, les receveurs des contributions et les capitaines de pompiers sont des tètes de Turc antiques et solennelles, mais ces réflexions et toutes celles qu'on pourrait y ajouter sont bien inutiles. L'Ejijaiit prodigue est une pièce de début et elle est très amusante. C'est une charge à fond de train, joyeusement menée contre la jobarderie masculine ; on s'y amuse de la sotte vanité de M. Bernardin, rond de cuir à Montélimart, de la sentimentalité bête de M.Delaunay, notaire, du débraillé bavard de M. Chevillard, homme de lettres et de brasserie, etc., etc.
On y trouve aussi d'aimables sil-
156 Henri Becque
houettes de provinciales, celle de Mme Delaunay, « qui allaite son enfant d'une main et de l'autre joue une symphonie de Beethoven », et celle d'une fille de concierge demi-grisette et demi-catin, qui change de nom aussi facilement que d'amant.
Le début, c'est-à-dire le départ pour Paris du fils de M. Bernardin et tandis que Mme Bernardin se lamente, est vraiment fort amusant.
« Mon Dieu, madame Bernardin, laissez-moi faire et ne contrôlez pas l'opportunité de mes actions. Je vous l'ai dit, et je vous le répète, mon fils va à Paris comme autrefois on allait à Athènes. Vous voyez que j'ai un précédent. Dans l'administration dont j'ai l'honneur de faire partie, on n'avance jamais sans précédent. »
Ecoutez encore le petit discours solennel que le père adresse à son fils devant le capitaine des pompiers, la femme du notaire et le notaire luimême.
« Victoire, allez me chercher un su-
Henri Becquc 157
crier, une carafe, un verre, tout ce qu'il faut pour parler.
«... Mon fils, en t'exilant pour quelques mois de ton pays natal et du berceau de ta famille, je ne cède pas au désir bien naturel chez les pères de se débarrasser de leurs enfants, tu dois voir là, au contraire, une preuve nouvelle de mon affection qui ne recule pas devant la dépense... »
Les autres actes nous mènent à Paris et des loges de concierges aux chambres d'hôtel, nous font passer par toute une série de quiproquos et d'aventures folles, qui se termine par une petite morale ; elle est de Chevillard, homme de lettres :
— « Les femmes — écoute-moi çà, — Théodore, les femmes c'est comme les photographies : il y a un imbécile qui conserve précieusement le cliché, pendant que les gens d'esprit se partagent les épreuves. »
Le style de l'Enfant prodigue laisse déjà pressentir le Becque des Corbeaux ; il est sobre, énergique, et précis.
i$8 Henri Becquc
On pourrait même lui reprocher d'être trop littéraire, car on ne peut écouter sans étonnement des concierges qui parlent si élégamment et citent de temps en temps des proverbes chinois ou des maximes de la Vie Parisienne.
On pourrait aussi reprocher à l'Enfant prodigue d'être un vaudeville plutôt qu'une comédie ; il est certain que les aimables pantins qui s'agitent et se trémoussent dans le courant de ces quatre actes auraient tort de prétendre à l'immortalité, mais ce qu'il faut en dire, c'est qu'ils sont très amusants et qu'ils ont un relief, une intensité comique qui attestent déjà le véritable auteur dramatique.
M. Becque allait se révéler plus brillamment, à quelque temps de là, en faisant jouer Michel Pauper (i). Ce drame révèle une manière toute nouvelle; brusquement la fantaisie joyeuse
(i) 17 juin 1870.
Heurt Becquc i^'J
est remplacée par l'observation amère, la légèreté par la logique, l'esprit par la préoccupation de penser juste, l'insouciance par la pitié pour ceux qui souffrent.
Peut-être ne faudrait- il pas chercher très loin les causes de cette transformation. Quand il écrivait l'Enfant Prodigue, M. Becque était très jeune, il connaissait peu les hommes et n'avait pas encore souffert. Les choses avaient bien changé au moment où il écrivait Michel Pauper.
On trouve dans cette comédie la trace de préoccupations politiques. Pendant l'Empire, M. Becque fréquentait un groupe de ieunes gens épris d'idéal et de beauté, qui s'occupaient activement de hâter l'avènement de la république démocratique ; elle leur apparaissait comme la grande bienfaitrice, et, dans leur impétuosité, il s'en fallait de peu qu'ils ne fussent tous Saint-Simoniens... Que reste-t-il aujourd'hui de ce bouillonnement altruiste ? sans doute il reste d'abord un ardent amour de justice dont
îôo Henri Becque
les Corbeaux porteront témoignage, mais il ne demeure guère en plus qu'une candidature législative manquée, quelques articles de journaux et quelques scènes de Michel Pauper.
Dans ce drame un peu confus, M. Becque a examiné la question du rapprochement des classes sociales. L'histoire lamentable de Michel Pauper nous est une preuve que dans l'état actuel des choses, l'auteur ne croit guère à la possibilité de ce rapprochement II a opposé l'un à l'autre un ouvrier et la fille d'un riche industriel ; l'un est aussi simple, aussi bon, aussi honnête que l'autre est compliquée, aventureuse et exaltée. De ce conflit, ne sortent pour tous deux que la ruine, la mort et le déshonneur.
Autour de ces deux personnages principaux, il s'en agite d'autres également intéressants. M. de la Rozeraye est une sorte d'aventurier qui lance des affaires, en cherche de nouvelles, en imagine de plus brillantes encore et n'arrive à tirer parti de rien. Au moment même où l'action s'engage, il est en
Henri Becque 16 î
conflit d'intérêt avec son mécanicien Michel Pauper ; celui-ci lui a vendu un procédé nouveau pour fabriquer de l'écarlate et ne peut arriver à se faire rendre des comptes.
Michel Pauper est un impulsif et un brutal, il arrive chez M. de la Rozeraye déjà pris de vin et en bousculant les domestiques, il parle haut et fait sonner ses mots : « Je vous dis, moi, que M. de la Rozeraye est une canaille et je suis venu ici pour le lui dire ».
A peine Mlle de la Rozeraye paraîtelle dans le salon où se font entendre de si grands éclats de voix que ce brutal s'apaise, il est fasciné par cette belle et dédaigneuse créature. Elle lui apparaît comme la personnification d'une race supérieure, comme une sorte de Madone presque inaccessible, il est arrêté, ébloui, subjugué. Séance tenante, il devient humble et conciliant. « Vous êtes ruiné, M. de la Rozeraye. — Si vous aviez besoin quelquefois d'un camarade bien portant, pas trop bête, la tête près du bonnet, c'est vrai, mais qui
/ 62 Henri Becque
en vaut quatre comme lui à la besogne... je vous la demanderais bien en mariage. J'ai fait une trouvaille nouvelle, faisons l'affaire, voulez-vous ? Si je vous donne ma découverte, vous me donnerez votre fille.
— « Non, mon cher Monsieur Pauper, non, Mademoiselle de la Rozeraye ne contracte pas dans les marchés que signe son père; faites votre cour à ma fille, devenez éclairé sans cesser d'être laborieux; devenez indulgent sans cesser d'être honnête ; joignez les qualités du monde aux vertus du peuple; il y a là un problème social qu'on pourrait comparer au secret scientifique que vous cherchez; si vous ne trouvez pas l'un, vous trouverez l'autre ».
Cette dernière phrase pose le problème, et les caractères une fois mis aux prises, M. Becque les pousse à l'extrême avec une sorte de fougue romantique.
Hélène est la plus orgueilleuse et la plus romanesque jeune fille qui se puisse imaginer. Elle a la souplesse et la fougue d'une jeune cavale lancée à toutes
Henri Becque î6j
brides. Bien loin de condescendre à l'amour de Michel Pauper, c'est presque comme une injure qu'elle accueille les hommages respectueux de cet homme du peuple. Tout son cceur, tout son esprit, toute sonàme, s'élancent au devant du Comte de Rivailles. Celui-ci n'est qu'un séducteur à l'àme basse, une sorte de Yalmont decaserne; il traite durement cette jeune exaltée qui se refuse trop longtemps à son gré, et, un jour, presque de force, il la prend. Quand elle lui parle de réparation, il lui propose de la lancer dans le demi-monde.
C'est alors que fatalement la jeune fille se retourne vers l'humble et toujours amoureux Michel Pauper ; elle l'épouse, et le jour même de ses noces ne peut retenir son redoutable secret : « Misérable! s'écrie Pauper... qui redevient une brute, fille de ton père qui était un misérable aussi... infâme! prostituée ! La fille des rues me dégoûterait moins que toi. Va-t-en, va-t-en, je t'étranglerais ! »
Et tandis qu'Hélène s'enfuit épouvan-
1 64 Henri Becque
tée chercher asile près de son amant, Michel, comme une bète traquée, se jette sur des flacons d'alcool et se saoule jusqu'à la folie furieuse, jusqu'à la mort.
Ce dénoùment est d'autant plus terrible, que dans le cours du drame, la figure de Michel Pauper est toujours allée grandissante.
Entre les mains habiles de M. Becque, ce fantasque et brutal inventeur était insensiblement devenu un industriel conscient de ses devoirs envers les ouvriers. M. Becque s'était plu à lui attribuer toutes les qualités de celui qu'on appelait socialiste avant que le sens de ce mot n'eût pris une acception nouvelle. Il en avait fait le type du patron qui écoute les réclamations de ses ouvriers, en reconnaît dès qu'il le peut la justice, et, dans la mesure du possible, les associe à ses affaires. C'était le directeur modèle, celui qui dans sa sphère, pour son compte et celui de ses ouvriers, donne à la question sociale une solution pratique. Michel Pauper, dans ce drame, est, pour l'auteur, un personnage de prédi-
Heurt Bccque 1 6s
lection. Le public sent à chaque instant que dans ce conflit, entre un être simple et des cérébraux plus ou moins détraqués, les sympathies de M. Becque sont tout entières pour le premier.
J'ose dire que M. Becque a parfaitement raison ; dans ce drame, Michel Pauper et Mme de la Rozeraye sont seuls intéressants, l'un parce qu'il est sincère et malheureux, l'autre, parce qu'elle est la mère tendre et douce, l'éternelle sacrifiée que sa bonté même empêche de dominer et que des caractères ardents comme celui de son mari et de sa fille annihilent nécessairement et effacent tout à fait. M. Becque a écrit ce drame avec un grand amour pour les déshérités, et dans le large cadre de ces cinq actes il a fait entrer toute sa philosophie ; il l'a fait avec une gravité, un sérieux et un souci de penser juste, qui sont des plus remarquables. Le style seul, par sa fougue, par son lyrisme, par son romantisme pittoresque, décèle la jeunesse de l'auteur.
l66 Henri Bec que
Si loin que remonte maintenant la première représentation de Michel Pauper{\), M. Becque n'a cependant pas encore perdu ce pittoresque et cette fougue. On les retrouve intacts dans ses articles de journaux dont quelques-uns sont de véritables pamphlets.
On se souvient de l'étonnante campagne qu'il mena il y a deux ou trois ans dans le Journal et dans le Figaro \ jamais journaliste n'eut plus de verve ni plus d'esprit. Ses diatribes contre M. Sarcey et contre fuies Claretie sont célèbres, ses boutades et ses mots à l'emporte-pièce sont du comique le plus acerbe. On trouverait dans les Souvenirs d'u;i auteur dramatique des portraits digne de Saint-Simon, et dans les Querelles littéraires une critique spirituelle et perspicace. Journaliste de premier ordre, M. Becque aurait pu devenir, s'il l'avait voulu, un redoutable polémiste : il était malheureusement
(\) 17 juin 1870.
Henri Becque 167
impatient et sans persévérance. Incapable de s'astreindre à une besogne régulière, il a toujours manqué de l'obstination réfléchie sans laquelle aucune influence durable n'est possible sur le public des journaux quotidiens, et je pense bien, au surplus, que la réputation de journaliste ne lui a jamais paru mériter les efforts qu'elle exige.
En réalité il n'a aimé que le théâtre, et encore est-il loin de l'avoir aimé avec la conviction, par exemple, de Dumas fils. <( Si vous voulez faire des livres, me disait-il un jour, il faut y croire mordicus; moi, je n'ai jamais beaucoup aimé la littérature
Et cette déclaration qui, au premier abord, paraît n'être qu'une boutade devient éclatante de vérité pour celui qui étudie avec soin la personnalité de l'auteur des Corbeaux. Il avait plus de trente ans quand il fit jouer X Enfant prodigue, et de la représentation de Michel Pauper à celle des Corbeaux il s'est écoulé près de douze ans. Aujourd'hui encore, après la récente pu-
i68 Henri Becque
blication de ses deux pièces inédites, ses œuvres complètes, en y comprenant tous ses articles de journaux, forment à peine quatre volumes. Cette sobriété dans la production ne témoigne pas d'un amour exclusif pour les lettres. Ceux qui ont connu M. Becque dans sa jeunesse raconte qu'il était sous l'Empire l'un des plus ardents à désirer la République ; il paraissait à ce moment des mieux doués pour la parole, et l'on croyait autour de lui qu'il suivrait la même voie que les Floquet, les Ranc et les Spuller dont il était l'ami. J'ai noté déjà de quelles préoccupations sociales Michel Pauper et les Corbeaux étaient marqués ; il est certain que M. Becque eût aimé à connaître les joies de l'éloquence et à contribuer au bien public. L'ironie du sort a voulu qu'il ait toujours été aussi éloigné que possible des affaires politiques. C'est peut-être un peu à cause de ce désaccord initial qu'il y a eu dans sa vie une sorte de désorientation. Il n'ajamais eu la passion de l'écriture et l'on devine
Henri Becque 169
en l'écoutant qu'il n'a jamais été sûr d'être dans sa voie. Sa merveilleuse perspicacité, son esprit vif, sa force de caractère, c'étaient des qualités générales et qui pouvaient être employées à des œuvres d'intérêt général. « Une loi sur le mariage ou sur le service militaire, disait-il un jour, a tout de même plus d'importance dans la vie d'un peuple que la représentation d'une pièce de théâtre ! La moitié de ce que nous écrivons est inutile, l'autre moitié est nuisible. »
Tout en faisant la part de l'exagération pittoresque, on sent entre les mots de ces petites phrases un oeu plus que le pessimisme ordinaire aux auteurs dramatiques; elles marquent la tristesse d'un homme dont la vie n'a jamais été ce qu'il aurait voulu.
Cœur très tendre, sous une apparence de rudesse, M. Becque a été plus sensible que tout autre aux petitesses, aux vilenies, aux trahisons de la vie. Sous l'ironie terrible de ses ripostes perce souvent la mélancolie d'un homme
ijo Henri Bec que
malheureux dont la sensibilité était celle d'un poète. Pour tous ceux qui le connaissent, M. Becque, avec sa robuste santé, son esprit sain, son goût des exercices physiques, n'était pas né avec un tempérament de pessimiste, il Test devenu par trop de perspicacité et trop de sensibilité. Les petits ennuis de l'existence l'ont fait souffrir comme de grands malheurs, et pour ne point pleurer il s'est hâté de rire. Son rire toujours un peu strident ne l'a pas tout à fait sauvé de la mélancolie. Ses poésies en témoignent mieux encore que ses pièces de théâtre, et il est bien dommage qu'elles soient pour une grande partie inédites. Si elles étaient réunies en volume un nouveau Becque apparaîtrait.
L'image personnelle qu'il donne de lui pour le moment est celle d'un pessimiste jovial.
11 me semble le voir encore, un jour qu'à l'heure où le soleil se couche si fastueusement derrière l'Arc-de-Triomphe nous descendions ensemble les
Henri Becque iji
Champs-Elysées, il me semble le voir encore couper l'air de sa canne avec un grand geste en zig-zag qui paraissait vouloir monter jusqu'au ciel et conclure la conversation par ces mots : « La Société, voyez-vous, la Société, c'est une superposition de coquins, s
Or, à ce moment, un bon sourire illuminait le visage de M. Becque ; il avait l'œil brillant, la démarche légère, le chapeau un peu arrière, l'allure d'un jeune homme qui part en bonne fortune.
Telle est aussi l'image qu'il donne de lui dans les salons où il fréquente. Il a renoncé depuis longtemps à faire sa fortune au théâtre, il n'a pas renoncé à s'amuser de ses concitoyens. Puisse-til bientôt faire jouer Les Polichinelles ! S'il joignait aux qualités qui ont fait la gloire des Corbeaux un peu plus de fantaisie, il ferait tomber d'un seul coup les dernières résistances.