‹ Itinéraire fantaisisteChapitre 6 sur 9 · JULES LEMAITRE · texte numérisé non relu

JULES LEMAITRE

Par ce clair soleil de printemps, parmi le vert -tendre des jeunes pousses et l'odeur aromale des bois déjà fleurissants, tout le long de cette route charmante qui part de la porte d'Italie pour monter jusqu'à Choisy-le-Roi en dominant toute la vallée bourdonnante d'Arcueil, nous avons aujourd'hui célébré l'auteur du Pardon comme j'imagine qu'Anatole France, Jules Lemaître et Renan aiment à être célébrés.

Nous étions quatre jeunes hommes tout épris de littérature, et il se trouva que nous accordant à déclarer Jules Lemaître le plus étonnant et le plus captivant peut-être des hommes de lettres

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de ce temps, nous apportions à l'appui de notre affirmation les arguments les plus différents et souvent aussi les plus contradictoires.

Cette diversité de sentiments dans une opinion commune n'est point sans doute pour déplaire au flexueux critique des Contemporains qui, dans un même article, sut enfermer si fréquemment, tout en réussissant à donner une impression unique, des appréciations si diverses qu'elles paraissaient à quelquesuns tout à fait inconciliables.

Et c'est en effet la chose du monde la plus difficile que de porter un jugement précis et bref sur un écrivain dont la caractéristique est pour ainsi dire d'être toujours insaisissable. Comme le faisait remarquer l'auteur de la Vie littéraire, M. Jules Lemaître répète sous les formes les plus ingénieuses le mot profond du vieux fonctionnaire romain qui répondait à Jésus : « La vérité ! qu'est-ce que la vérité ?» — et de même que Renan voulait qu'on eût la tête conformée de telle manière qu'on fut accessible à plu-

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sieurs sortes de beautés, M. Jules Lemaître a le cerveau fait de telle sorte qu'il voit la vérité sous des faces multiples et qu'il se plaît à la faire miroiter comme on fait quelquefois miroiter des glaces ou des joyaux. Qu'il écrive à la Revue des Deux- Mondes , à la Revue Bleue ou au Journal des Débats, dès qu'il fait de la critique, M. Lemaître a pour préoccupation principale de comprendre, au sens primitif et large de ce mot un peu fatigué : comprendre ! c'està-dire pénétrer des raisons et des causes, démêler des éléments, grouper des phénomènes, classer des manifestations, pour, une fois réunis tant de facteurs disparates, ne tirer en fin de compte de ces prémisses ingénieuses aucune conclusion précise et brutale mais déduire au contraire des solutions probables ou même seulement possibles, en les proposant à l'esprit du lecteur les unes à côté des autres et sans marquer aucune préférence particulière.

La critique ainsi comprise devient évidemment un jeu d'esprit des plus dé-

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licats et accessible seulement à des cerveaux éminemment littéraires.

Elle comporte une souplesse d'intelligence, une flexibilité d'esprit, un détachement de toute opinion préconçue qui sont tout à fait extraordinaires.

Elle comporte aussi une indulgence universelle et une douceur charmante, indulgence et douceur cependant quelquefois tempérées par une ironie légère et mordante qui, selon les circonstances et selon les cas, tout en se posant légèrement sur une pièce ou sur un livre, laissent, on dirait presque par inadvertance, sur cette pièce ou sur ce livre une empreinte indélébile et fine, rouge parfois comme une flétrissure.

Et cette tournure d'esprit un peu féline et chatoyante, toujours insaisissable et cependant précise en sa curieuse multiplicité, se révèle aussi bien dans les pièces de M. Jules Lemaître que dans ses romans, dans ses contes ou dans ses articles de critique ; elle est la marque de ce tempérament littéraire et constitue son originalité en même

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temps qu'elle explique l'influence insinuante et profonde de ses livres.

Bien que l'art dramatique exige de la précison et une méthode dans la manière de présenter les personnages et les faits, en écoutant une pièce de M. Jules Lemaître on a presque toujours l'impression qu'on assiste au démontage savant et à la désarticulation raisonnée des personnages ou des pantins qu'il a plu à l'auteur de faire défiler sous nos yeux.

Que la pièce porte le titre de Mariage blanc, de l'Age difficile, du Pardon ou du Dépu te Leveau, l'impression demeure la même, c'est du théâtre infiniment subtil, ingénieux et littéraire.

Imagine-t-on une pièce plus purement psychologique que, par exemple, Le Pardon ? Les personnages n'y sont désignés que par un prénom quelconque :

Georges, Suzanne, Thérèse. C'est le mari pris en soi, la femme coupable prise en elle-même ; on voit bien que la seule chose qui intéresse l'auteur est de

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savoir comment se comporteront ces personnages dans une situation donnée.

Cette situation est simple et intéressante ; voici les faits : Un mari que sa femme a trompé l'a chassée du domicile conjugal et s'est réfugié dans la maison d'un de ses amis dont la femme nous paraît un ange de douceur et d'honnêteté. Elle s'est donné pour but d'apaiser la douleur de ce cœur blessé. Sur ses instances insinuantes et douces, le mari consent à pardonner, jure de ne jamais parler du passé et reprend la vie commune. Or, moins de quinze jours après ce raccommodement, cet homme honnête et bon trompe sa femme redevenue aimante et fidèle avec celle-là même qui semblait devoir être la dernière à commettre cette perfidie : si bien que celui qui, au premier acte, avait pardonné à sa femme avec une grandeur olympienne en est réduit au dernier à accepter un pardon qui laisse à l'auditeur l'impression que jamais ce ménage ne retrouvera le bonheur.

Ces faits établis, la tache de l'auteur

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commence. Elle consiste à nous montrer non seulement comment tout cela est possible, mais encore et surtout comment tout cela est humain et vrai. C'était chose presque impossible, mais M. Lemaître est un virtuose et se joue des difficultés. Pour expliquer la conduite inexplicable de Georges et de Thérèse, il a fait preuve d'une finesse, d'une subtilité, et d'une dialectique merveilleuses. Il a analysé devant nous le cœur humain, le misérable cœur humain, il nous en a montré les faiblesses et les erreurs, il en a étalé devant nous les inconséquences.

A trop parler de son amour trompé avec celle qu'il ne considérait d'abord que comme une amie sage et dévouée il avait créé entre elle et lui une intimité et comme une atmosphère d'amour. De s'être si longtemps laissé consoler doucement il avait pris comme l'habitude de cette douceur et de ce bercement ; et cependant toujours il continuait à aimer sa femme ! car c'est là le trait caractéristique des trois personnages de M. Lemaître, ils sont toujours sincères : il n'entre pas

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dans leur âme une parcelle d'hypocrisie et c'est ce qui explique la brusque rupture que Georges impose à Thérèse dès qu'il s'aperçoit que ce qui l'a attaché à elle ce n'était point l'amour, mais seulement l'habitude de se plaindre tendrement et de se laisser consoler. On a dit qu'il rompait comme un goujat, on a eu tort : il rompt avec la violence d'un homme sincère qui s'aperçoit qu'il a fait fausse route et qui retourne dans le droit chemin.

Aux raisons qui l'ont poussé à la faute, il se mêlait encore, nous dit M. Lemaître, un obscur besoin de revanche et peut-être une peur lointaine d'être ridicule en demeurant irréprochable tandis que sa femme s'était affranchie de ses devoirs avec tant de désinvolture ! Ajoutez, si vous voulez, une sorte de fatalité, quelque chose de confus et d'inexpliqué... Peut-on jamais discerner toutes les raisons de ses propres actes !

Suzanne est sincère, elle aussi. Comme Georges elle s'est laissé prendre à cette intimité et à ce charme de parler d'amour.

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Certes son mari était pour elle aimant et bon, mais il y a des jours où l'affection calme et toujours sereine d'un mari ne suffit pas au cœur d'une femme, si honnête soit-elle; parfois elle a besoin d'être heureuse violemment, dùt-elle s'en repentir ; il semble qu'il y ait des jours où elle ait besoin de souffrir ! A cette lassitude d'un bonheur monotone se mêle aussi l'attrait de l'inconnu, un besoin d'idéal, un espoir de volupté supérieure et je ne sais quelle indolence qui lui fait trouver de la douceur à ne point résister lorsqu'un homme s'impose et dit : Je veux.

Pour ultime excuse, M. Lemaître nous fait souvenir qu'ils étaient amis d'enfance et que c'est pour Georges que son cœur frêle déjeune fille a battu pour la première fois.

Mais si tous ces motifs expliquent leur conduite, ils ne suffisent point à motiver une liaison durable et toutes les raisons qu'ils ont eues de commettre la faute nous les apprenons au moment où ils prennent la résolution de ne plus la commettre.

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« Ma pauvre amie, dit Georges tristement dès la première semaine, nous n'aurons eu de bon que notre première rencontre ! »

Si vite le dégoût ! se sont écriés quelques-uns ; oui, si vite et cela est moins rare qu'on ne croit.

Il y a une scène qui a provoqué le ricanement de quelques sots, c'est la deuxième du second acte ; malgré sa promesse et presque fatalement le mari veut savoir: combien de fois es-tu allée à ces rendez-vous? où se donnaient-ils?

comment faisiez-vous? Il a fallu le talent de M. Lemaître pour la faire passer, elle m'a pourtant paru admirable de vérité.

Je n'en finirais pas si je voulais noter les fines observations et les aperçus ingénieux qui abondent dans le Pardon ; à ce point de vue, ces trois actes sont une petite merveille d'art. Il faut convenir cependant que si jolis que soient tous ces détails ce ne sont que des détails, et que si subtiles que soient toutes les analyses et toutes les déductions par les-

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quelles M. Lemaître explique la conduite de ses personnages, ce ne sont que des analyses et des déductions. Le défaut de cette pièce, comme de toutes les autres du même auteur, c'est, au point de vue théâtral, d'être trop délicate et trop fouillée : elle manque d'ampleur et elle manque de vigueur. Elle est admirablement ajourée et orfévrée : elle ne donne pas une impression de force. Il semble d'ailleurs que ce défaut soit commun à presque tous nos auteurs dramatiques : « On ne traite plus les grands sujets. y>

Mais ce qui est incomparable, en cette comédie comme dans toutes les autres œuvres de M. Lemaître, c'est le style. Il a des finesses, des nuances, des sous-entendus, des ondoîments que les seuls connaisseurs peuvent apprécier :

c'est du style de théâtre et du style de dilettante.

Cependant ces qualités d'ingéniosité et definesse n'excluent pas toujours les qualités de force et d'observation ; le théâtre de M. Jules Lemaître, de même que chacun de ses articles ou de ses livres,

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parvient cependant à donner malgré tout une impression unique, et cette impression peut être quelquefois, comme dans certaines scènes du Député Leveau ou de X Aînée, une impression d'énergie et de force.

A cet esprit éminemment compréhensif et varié, il n'est rien vraiment qui puisse à juste titre apparaître comme impossible; je crois M. Jules Lemaître capable de faire, en matière littéraire, absolument tout ce qu'il lui plaît; et s'il ne fait pas représenter une pièce charpentée selon la formule et susceptible comme tant d'autres de fournir une carrière fructueuse et brillante, je tiens pour certain que c'est parce qu'il préfère en agir autrement.

Or, j'ai cà ce point confiance dans son jugement que je déclare sans réfléchir davantage qu'il a parfaitement raison.

Son but n'est pas, je suppose, de devenir un auteur populaire, et bien qu'il soit homme à se rendre compte dès le premier coup d'œil des satisfac-

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tions curieuses que cette qualité doit comporter, il borne son ambition, j'imagine, à être apprécié et loué de la presque unanimité du public qui fait profession de s'intéresser aux choses littéraires.

Ce n'est donc point par le chiffre des éditions des livres de M. Lemaître qu'on peut juger de son influence et de sa popularité. S'ils n'ont pas été répandus à profusion, ses livres ont marqué profondément presque toute la jeunesse littéraire contemporaine; ils ont aussi porté sur le public, et le résultat évident et précieux de ces articles et de ces livres a été d'assouplir les esprits et d'ouvrir aux idées et aux choses nouvelles nombre d'intelligences qui, sans ces lectures efficaces, y fussent indéfiniment demeurées réfractaires.

Comme il' convient en toutes choses humaines, cette souplesse d'intelligence, cette facilité d'assimilation, ont eu leur côté dangereux : elles ont peutêtre engendré sinon absolument du moins en quelque manière un peu de l'anarchie littéraire où nous vivons

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aujourd'hui; mais qui pourrait ne pas couvrir de fleurs le lettré délicieux qui sut exposer presque en même temps les raisons qu'il avait d'admirer Ibsen, Paul Verlaine et François Coppée, et qui sut imposer à tous son éclectisme et sa manière de voir ?

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