‹ Itinéraire fantaisisteChapitre 7 sur 9 · OCTAVE MIRBEAU · texte numérisé non relu

OCTAVE MIRBEAU

Octave Mirbeau

M. Mirbeau est peut-être l'écrivain le plus passionné de ce temps ; d'instinct il est l'homme des idées extrêmes. Réaliste déterminé aux environs de 1885, anarchiste violent en 1897, ^ a su^yi ^a pente naturelle de son esprit et, selon le précepte des grands théoriciens libertaires, il s'est développé selon sa propre nature.

Dès son début dans le journalisme, c'est-à-dire dès l'année 1874, qu'il rédige à Y Ordre le feuilleton dramatique ou qu'il se charge, pour le compte du journal la France, de la critique des Salons, il est, par tempérament plus encore que de parti-pris, le démolisseur des vieilles théories et le bâtisseur des renommées nouvelles. Chacun de ses

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livres est comme un jalon orgueilleusement planté sur la route de la Révolte et la tragédie des Mauvais Bergers n'est que l'aboutissement nécessaire où il devait parvenir.

Un instant, les amis de M. Mirbeau ont pu croire que la ligne droite de sa vie allait être brisée; c'est à l'époque du 16 mai. A ce moment le jeune journaliste, qui déjà commençait à se faire dans la presse une situation respectée, accepta le poste de chef de cabinet auprès du préfet de TAriège ; quelque temps après, il était nommé sous-préfet à Saint-Girons ; mais la carrière de M. Mirbeau est de celles qui semblent tracées d'un seul trait de plume, il ne demeura fonctionnaire que le. temps d'être dégoûté de l'Administration, et la réélection triomphale des 363 fut le prétexte bien venu d'une démission nécessaire.

Il sortit de l'Administration comme d'un repos forcé et rentra dans le journalisme, débordant pour ainsi dire de vie ^et de jeunesse ; on n'a pas encore

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perdu le souvenir de ses articles retentissants. La plus célèbre de ces diatribes est l'article fameux qu'il publia dans le Figaro contre les comédiens ; on se souvient aussi de la réponse impayable de M. Coquelin aîné et de l'adresse que les comédiens de Paris, réunis en assemblée générale, communiquèrent à tous les journaux pour assurer l'auteur de cet article « de leur mépris et de leur dédain ».

Furieux de ne point se voir soutenu comme il l'avait espéré, M. Mirbeau décida alors de ciéer un journal où il serait seul maître, et le premier numéro des Grimaces parut vers le début de 1883. C'était une brochure hebdomadaire publiée dans le format de la Lanterne d'Henri Rochefort et dont les violences attirèrent à M. Mirbeau toute une série de duels.

Il ne renonça aux Grimaces que pour publier des livres simples et puissants comme des cris. Je ne parle ni de Slaves et Teutons qui parurent en 1882, ni des Lettres de ma chaumière qui pa-

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rurent en 1885. Bien qu'on y puisse déjà reconnaître la marque d'un esprit original, ils ont été comme effacés par le succès du Calvaire, de V Abbé Jules et de Sébastien Roch. A proprement parler, ces trois livres constituent avec le drame des Mauvais Bergers l'œuvre définitive de M. Mirbeau. Ce sont tous les trois des livres de révolte : révolte vaine d'un malheureux qui ne peut vaincre son amour ! Révolte vaine d'un prêtre qui se débat dans les mailles du célibat forcé ! Révolte vaine d'un enfant dont l'àme est pétrie malgré lui par des maîtres indignes ! et Révolte aussi dans les Mauvais Bergers de toute la plèbe contre ceux qui la dirigent !

Les conclusions de M. Mirbeau sont désolantes ; il ne voit pas de remède aux maux qu'il dépeint, et ne voit, comme terme à tant de misère, que l'incendie, la dévastation et la mort.

M. Mirbeau n'est pas un esprit scientifique, c'est un impulsif et un lyrique ; il a le don du verbe et l'éloquence est

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sa qualité la moins contestable; il pousse audacieusement jusqu'aux plus extrêmes conséquences de ses théories et il aboutit fatalement aux conclusions les plus désespérées. Il ne peut empêcher cependant que toutes ses œuvres ne soient presque malgré lui vivifiées par un impétueux amour de la vie et qu'il n'émane malgré tout d'entre les pages de chacun de ses livres une impression légère mais pacifiante d'idéalisme et de poésie.

Pour ma part, je n'ai peut-être bien compris M. Mirbeau que lorsque je l'ai connu lui-même dans son décor familier.

Je l'ai rencontré dans son home par une exquise matinée d'hiver où le soleil pâle et doux entrait à flots par les fenêtres. Je l'y ai vu tout entouré des œuvres d'art, qui, en leur temps, parurent aussi révolutionnaires et qui sont maintenant universellement admirées.

Dès le seuil, je me trouvai face à face avec un mineur de Constantin Meunier qui semblait résumer en lui toute la tristesse et toute la noblesse du travail;

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devant un paysage de Claude Monet, violent et tourmenté, mais qui laisse l'œil comme illuminé ; devant un coin de jardin signé de Pissarro, corbeille surabondante de fleurs d'où s'élance comme des jets le panache touffu des arbres !

Or, tandis que j'examinais rapidement cette demeure où flotte, semble-t-il, un peu de l'àme de celui qui l'habite, s'infiltraient lentement et irrémédiablement en moi des impressions confuses faites de violence et de douceur. Si clair et si haut perché qu'il domine un vaste horizon, cet appartement n'est tendu que d'étoffes légères aux tons adoucis et chatoyants ; l'antichambre et le bureau sont jaune tendre, le salon est d'un vert léger rehaussé de peintures à peine rosées et tout parsemé de meubles frêles aux notes claires, la salle à manger est d'un vert très doux avec une cheminée de céramique où des grès flammés descendent toute la gamme des couleurs ; le tapis est à grands ramages et soyeux comme une fourrure.

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De cet ensemble se dégageait peu à peu une sorte de douceur qui eût été presque féminine si les yeux en même temps n'avaient vu sur les murs éclater des panneaux ou des toiles qui sont des foyers de lumière. Voici la Gardeuse d'oies, de Pissarro, qui semble baignée dans une nappe de soleil ; elle est assise dans une prairie étincelante et les frétillantes bêtes blanches marchent vers elle le cou tendu. Voici les Danseuses, de Forain, qui s'élancent hors du cadre avec une légèreté comme aérienne et que précise encore sur le fond presque noir l'envolée vaporeuse des jupes blanches; voici un tableau de Van Gogh, gerbe d'iris que traversent de longues feuilles acérées comme des glaives ; voici encore un sombre vase de fleurs sur lequel éclate la tache énorme et jaune des tournesols!

Cet appartement est un musée et le jour y entre à flots; deci, delà, traînent des violettes ou des branches de lilas ; un parfum léger s'évapore et l'impression dernière est harmonieuse et douce.

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Peut-être un lecteur expérimenté découvrirait-il dans l'œuvre de M. Mirbeau un peu de la douceur qui émane de ces chambres claires, et sous le pessimisme systématique des conclusions les plus noires, découvrirait-il en même temps un peu de l'àme de l'auteur qui est moins rude qu'on ne l'imagine.

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