ROUTE 109] NOTRE-DAME DE L'ÉPINE
posent en général de deux monstres, dont l'un porte l'autre sur ses épaules. Celles de l'abside m'ont paru représenter les sept péchés capitaux. . . .
« L'on aurait peine à s'expliquer cette cathédrale sans ville, sans village, sans hameau, pour ainsi dire, si l'on ne trouvait, dans une chapelle fermée au loquet, un petit puits fort profond qui est un puits miraculeux, du reste fort humble, très-simple et tout à fait pareil à un puits de village. Le merveilleux édifice a poussé là-dessus »
Rien de plus saisissant, en effet, que le contraste de ce riche monument avec la stérilité de la campagne environnante, dont l'uniformité fait encore mieux ressortir la flèche élancée, les galeries découpées à jour et les délicates sculptures de l'édifice.
L'église de Notre-Dame de l'Épine a été construite dans la seconde moitié du xv* s., pour consacrer le souvenir d'une apparition miraculeuse que la légende rapporte ainsi :
Au commencement du xv* s., le village actuel, composé d'une petite chapelle environnée de bruyères, d'une ferme et d'une maison seigneuriale appartenant aux Bénédictins de Saint- Jean de Laon, portait le nom de Sainte-Marie.
En 1419, la veille de l'Annonciation, vers le soir, deux bergers, ayant conduit leurs troupeaux paître près de la chapelle, furent frappés de la vive lueur qui s'échappait d'un buisson d'épines; ils s'approchèrent et virent, au milieu d'une auréole lumineuse, une petite statue de la Vierge portant l'Enfant Jésus entre ses bras. Lorsque la nuit fut entièrement venue, la clarté miraculeuse augmenta tellement d'intensité que son rayonnement se projetait à dix lieues à la ronde. La nouvelle de ce prodige se répandit rapidement, et, le lendemain matin, une foule considérable* se pressait autour du buisson d'épines. Mais la lumière céleste s'était dissipée dès l'aurore. L'évêque de Châlons, informé de l'événement, s'étant rendu processionnellement, avec son chapitre, au buisson miraculeux, y trouva l'image sacrée aperçue par les bergers, l'enleva et la transporta en grande pompe à la chapelle Saint-Jean qui devint, dès
lors, le but d'un pèlerinage renommé.
L'image ainsi recueillie est conservée dans l'église actuelle. C'est une petite statuette, haute de 50 cent, environ, en pierre jaunâtre d'un grain très-fin et d'une exécution médiocre. Le puits dont parle M. Victor Hugo, et qui se trouve dans l'aile N. de l'église, n'a aucune place dans la légende ; mais ses eaux ont toujours passé pour avoir une vertu particulière.
Quand les habitants de la contrée résolurent de remplacer par une église la chapelle devenue insuffisante, grâce à l'affluence des fidèles qui la visitaient, les Anglais occupaient encore la Champagne; aussi est-ce à un architecte anglais, nommé Patrice, que les travaux furent d'abord confiés, et ce choix explique une certaine imitation du style très-ornementé des Anglais, que l'on remarque â Notre- Dame de l'Épine. Tous les habitants des environs quittèrent â l'envi leurs villages, pour concourir à l'œuvre pieuse, et, vers 1427, la nef, la tour septentrionale et le portail étaient déjà terminés; mais, l'architecte s'étant enfui avec l'argent qui lui avait été remis, les travaux furent suspendus. Us ne furent achevés que par la libéralité de Charles VII, qui, passant à Châlons avec Jeanne d'Arc pour aller se faire sacrer â Reims, visita, dit-on, la nouvelle église et lui fit don d'une somme importante.
L'église ne parait avoir été complètement terminée que dans la première partie du xvi' s.; mais elle fut ouverte au culte bien avant cette époque, ainsi que cela résulte d'une bulle du pape Pie II, de 1459. En 1468, elle était déjà assez célèbre pour que Louis XI ait fait vœu, pendant sa captivité â Péronne, d'y accomplir un pèlerinage. Il y vint, en effet, en 1472, et, par surcroît de dévotion, fit â pied le trajet depuis Châlons. Il fit à l'église un don de 1200 écus d'or, pour que « le service divin y fût mieux et plus solennellement célébré et continué â toujours et perpétuellement â la louange de la glorieuse Vierge Marie. » — Charles X, Louis-Philippe et Napoléon III ont aussi visité Notre-Dame de l'Épine.
Le portail de Notre-Dame de l'Épine , composé de trois entrées , est une œuvre d'une grande richesse, surchargée de sculptures représentant des prophètes, des saints et divers sujets empruntés à l'Écriture sainte. Au trumeau de la porte cen-
traie, on remarque une image de la Vierge portant son fils dans ses bras, et, un peu au-dessus à dr., un basrelief qui semble vouloir rappeler, par allégorie, le miracle du buisson.
Les nervures de l'ogive qui encadre rentrée principale dessinent une pyramide élégante renfermant un immense crucifix en pierre, d'un grand effet décoratif. Une disposition analogue mais de moindre proportion, se reproduit à chacune des deux entrées latérales. Aux deux côtés de la façade se dressent deux tours, d'une belle structure, semblables par leur plan général mais différant sensiblement par les détails. Elles se composent de deux étages. Les fenêtres du premier étage, en ogive et à quatre baies, sont aujourd'hui murées; elles étaient autrefois garnies de deux belles verrières, à la même hauteur que la rose dont elles relevaient l'effet. Le second étage, renfermant les cloches, est percé de fenêtres plus petites, dont deux garnies d'auvents.
La tour septentrionale se termine brusquement par une galerie à jour; elle avait originairement une flèche, qui a été détruite en 1798. La tour du S. , un peu plus haute que celle du N., est surmontée d'une flèche formée du développement de six consoles, en pierre, richement ouvragées de feuillages; elles se réunissent en un bouquet terminal sur lequel repose une délicate couronne de pierre au-dessus de laquelle une boule ovale supporte la croix qui termine la flèche.
La face méridionale du monument est flanquée de deux tourelles, entre lesquelles s'ouvre un portail latéral, surmonté d'une rose.
L'église est soutenue extérieurement par quatorze piliers en arcsboutants, ornés d'élégantes pyramides et supportant de curieuses gargouilles qui représentent des figures fantastiques d'hommes, de femmes et d'animaux. A la hauteur de la toiture, la nef, les collatéraux, le chevet, sont cou- ' onnés, d'une tour à l'autre, par une
galerie ou balustrade sculptée à jour.
Ces galeries, multipliées aux divers étages, et principalement la galerie supérieure, donnent à tout l'édifice un admirable caractère de légèreté.
A l'intérieur, l'église, en forme de croix latine, se compose de trois nefs avec transsepts, d'un chœur avec déambulatoire et de sept chapelles.
Un beau jubé sépare la nef principale du chœur dont l'enceinte est déterminée par sept piliers ornés de chapiteaux intéressants. Douze piliers, séparés par des arcades ogivales et au-dessus desquels règne un triforium prolongé autour du rond-point, soutiennent la nef qu'éclairent douze grandes verrières et une rose. Le bas côté dr. offre aussi une rose ouverte au-dessus du portail du S. Le bas côté g. n'a qu'une verrière en partie masquée par un orgue qui date du xvie s. C'est dans cette partie de l'église qu'est renfermé le puits dont parle M. Victor Hugo.
Le jubé a, dans Taxe de la grande nef, une entrée donnant accès au chœur ; il est décoré de chaque côté d'un autel. Sur celui de dr. est placée la statuette miraculeuse de la Vierge, qui disparaît presque complètement sous les riches ornements et les bijoux dont les fidèles lui ont fait offrande. Le chœur, éclairé par dix verrières, est entouré d'une belle clôture en pierre. Parmi les sculptures qui forment l'enceinte du sanctuaire, on remarque un petit monument d'une exécution charmante, désigné sous le nom de Trésor, parce que les ornements et les dons les plus précieux faits à l'église y étaient autrefois renfermés. Jl représente une sorte de forteresse, entourée et surmontée de pyramides finement découpées.
Celle qui s'élève au centre reproduit la forme générale et les détails de la flèche de l'église. Quelques antiquaires en ont conclu que ce charmant bijou d'architecture représentait un des projets de construction de Notre-Dame de l'Épine ; mais ses dis-