ÉTRETAT
les eaux se retirèrent, elles laissèrent une énorme masse de boue cachant les murailles de quelques petites maisons. Le lendemain, les marins s’agenouillaient devant une bière, déposée dans la lucarne d’un toit dont les chaumes touchaient la nouvelle alluvion.
« Une rivière arrosait la vallée et faisait tourner, il y a deux siècles à peine, les roues de plusieurs moulins; elle a disparu, s’est frayé un cours souterrain et verse ses eaux dans les galets. A mer basse, les femmes creusent des réservoirs et lavent leur linge en bavardant tant et plus, selon lantique usage des lavandières1. »
« Il n’y a pas d’heure à Étretat, a dit Alphonse Karr dans son roman le Chemin le plus court7. Les repas, les occupations, les travaux, les plaisirs dépendent «le la marée haute ou de la marée basse. Pendant le premier et le dernier quartier de la lune on dit qu’on est dans la morte eau, c'est-à-dire que les marées sont moins fortes, que la mer descend moins bas et monïe moins haut. A ces époques, à moins d’un vent violent soufllant du large, il y a dans les falaises plusieurs endroits qui peuvent servir d’asile contre la mer, si on se laisse surprendre par la marée ; tandis que, dans les grandes marées,
!. Par une nuit froide, sombre et sillonnée d’éclairs, dit la légende, une pauvre femme, jeune encore, qui tenait un enfant dans ses bras, frappait à la porte d'un meunier dont le moulin était bâti près de la mer, et demandait lhospitalité. Le meunier e.ntre-bâilla sa porte, et, après avoir entendu l’humble prière de cette femme, la referma brusquement en refusant de recevoir la pauvre mère. Elle lui dit : « Donnez-moi, au nom du ciel, un peu de farine bouillie pour mon enfant qui souffre de la faim. » Mais cette fois le meunier se contenta de lui répondre derrière les ais de chêne de sa porte qu’il ne pouvait rien pour elle. La mendiante alors étendit la main vers cette demeure et s’écria : « Sois maudit! » Le lendemain la rivière avait disparu, ainsi que le moulin.
2. Voir aussi l’Aùloire de Rose et de Jean Duchemin et un épisode de Vendredi soir.
ces asiles sont plus que douteux....
C’est tantôt le matin , tantôt au milieu du jour, tantôt le soir, tantôt la nuit que, la mer baissant, les femmes peuvent aller laver à la fontaine....
La nuit, du haut des falaises ou de la mer, c’est un singulier aspect que celui de ces femmes avec chacune leur lanterne posée sur le galet....
C’est là que se débitent toutes les nouvelles du pays.... La fontaine tient lieu d'une bourse, d’un café, d’un journal, de vingt journaux;...
il est littéral de dire que l’on sait tout à la fontaine et môme plus . »
Etretat n’a pas de port, mais seulement un échouage. Les marins hissent, à force de liras, leurs lourds bateaux sur la grève. Les vieilles embarcations sont conservées avec soin , solidement appuyées sur des cales et coiffées d’un toit de chaume; elles servent de magasins aux pêcheurs.
Ces vieilles embarcations, dont quelques-unes ont plus d’un siècle, s’appellent des caloges.
La digue de galets, qui protège le village contre la mer, forme un arc de cercle terminé à ses deux extrémités par deux falaises à pic, percées chacune d’une porte naturelle, et dont les vagues rongent ou minent incessamment la base. Sa pente est fort rapide, aussi la mer ne se retiret-elle qu'à une petite distance et les baigneurs perdent-ils pied, pour ainsi dire, dès qu’ils sont entrés dans l’eau. A certaines heures du jour cette espèce d’amphithéâtre est, au-dessous de l’établissement des bains, le lieu de rendez-vous, la promenade, le salon de tous les baigneurs. Aucune barrière n’y sépare les deux sexes; les uns, hommes, femmes, enfants, vont à la mer ou en reviennent en costume de bain; les autres causent, lisent, travaillent, se reposent, font ou reçoivent des visites en contemplant le spectacle animé, varié, bizarre, qu’offrent les nageurs, les pêcheurs, les falaises, les vagues qui montent ou qui descendent. Les galets, assez
DE PARIS A ÉTRETAT
désagréables aux pieds, sont si polis, si ronds, si bien lavés qu’ils devienvent des sièges aussi propres que commodes pour ceux qui savent s’y installer comme dans un fauteuil. Les plus délicats ou les moins habiles ont des pliants ou de petites chaises de bois. Grâce à sa nature et à sa disposition naturelle, grâce aussi à la lil>erté toujours convenable dont on y jouit, la plage, ou plutôt la digue d’Etretat, présente, non-seulement un aspect tout particulier, mais une animation et des avantages qu’on chercherait vainement ailleurs.
Cependant, il y a trente ans à peine, Étretat n’était encore qu’un amas de chétives maisonnettes, aux toits de ohaume, habitées par de pauvres pêcheurs. Le premier artiste qui le découvrit M. Isabey , se garda bien d’en parler. Vinrent ensuite MM. Lepoittevin et Mauzin , puis un peintre anglais nommé Stanfield. M. Lepoittevin, qui y possède une charmante habitation, s’y établit un des premiers et en rapporta, chaque année, quelquesunes de ces délicieuses toiles qui ont fait sa réputation et sa fortune. Enfin, Alphonse Karr, dans ses romans, parla si souvent d’Étretat qu’il éveilla la curiosité publique; on y vint, on s’y trouva bien, on y resta; de saison en saison, la foule des artistes, des promeneurs et des baigneurs augmenta; des hôtels s’établirent; à la place des chaumières en chaume, s’élevèrent, sur le versant des falaises et dans le vallon, des maisons élégantes, des villas , des pavillons , des chalets.
Parmi les plus belles habitations, on remarque surtout celles de MM. Anicet Bourgeois, Dorus-Gras, Maillart, Mottet, Périer, Offenbach, Mme Doche, Bertall, Lalanne, Mouchet, Outrebon, Beaugrand. Megret, Mme Fauvel (le Château), Bligny, Lagarde,etc. Une habitation en forme de donjon gothique a été construite par M. Dollingen au sommet de la colline qui sépare le Grand-Val du Petit-Val. etc. Les artistes et les gens de lettres for-
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ment encore, dans les jours ordinaires, la majorité des étrangers.
Presque tous les ans, on peut y voir réunis sur la plage, (nous citons au hasard) MM. Lepoittevin, Philippe, Rousseau, Landelle, Bida, Signol, Baudry, Garnier, Ballue, Amaury- Duval, Régnier, Got, Bertall, Prévost- Paradol, Mario Uchard, Alexandre Dumas fils, Alfred Arago, Frémy, Ravina, About, Mathis, etc., etc.
«Nous sommes bien loin du temps, a dit M. Eugène Chapus, où il n’existait à Étretat qu’une seule auberge, et quelle auberge ! celle de Blanquet 1 ! Sans doute, on irait se heurter contre un étrange désappointement, si l’on s’attendait à trouver à Étretat le vrai confort. Le confort est une chose peu commune en France. Nous pouvons le dire à propos d’Étretat, même à cette époque, rien de plus rare qu’une cheminée qui ne fume pas, qu’une porte qui ferme, qu’une croisée qui ne laisse pas entrer le vent par des fissures, qu’une serrure en bon état; rien de plus rare qu’une pendule qui indique l’heure, qu’un encrier et une bonne plume, en dehors des établissements de grand luxe, et encore!... Mais il faut , bon gré, mal -gré, en prendre son parti. Une des raisons qni menacent de retarder le progrès à cet égard, c’est l'indifférence avec laquelle le Français qui voyage se laisse traiter par ses hôtes, qui le rançonnent. Tout lui est bon; il accepte tout, ne se plaint jamais, ne demande aucune amélioration, et se plaît à retourner là où il a été parfaitement mal nourri, mal logé, mal soigné. H croitpeut-Stre ainsi faire preuve d'une charmante aménité de caractère , d’une philosophie de bon goût; il ne fait que donner occasion à l’étranger de hausser les épaules lorsqu’on parle
1. L’enseigne actuelle de l’hêtcl Blanquet, est un tableau de M. Lepoittevin. L’enseigne primitive, peinte par Boulanger, et citée par M. Eugène Chapus, représentait M. Léon Gatayes et son frère vêtus de la vareuse des matelots.