‹ Iu-kiao-li, ou, Les deux cousines; roman chinoisChapitre 16 sur 19 · III · texte numérisé non relu

III

aperçut un grand monastère , devant là porter duquel était une plantation de pins et de thuyas^ qui jetaient en cet endroit un ombrage agréable. Ssé Yeoupe choisit pour s'asseoir une grosse pierre sèche et propre. Il y avait quelque tetitp» qu'il sy reposait , quand il "vit passer un de ces devins qui récitent les prières propres à la divination. En jetant les yeiix sur ce personnage , Sse Yeoupe aperçut ,

Un chapeau carré pénétré de la sueur du cerveau du maitre , Un habit verd d,ean, dont les trons laissaient voir ses épaules , Des taches noires ^ et là sur tout son visage, Deux grosses tomenrs anx deux c6tés 4n con, Vétai dn derin retentissant entre ses doigt^» L*écriteaa suspendu sans agrafe à ses reins.

Un extérieur eofin qui n'avait rien d'engageant. Cachant des talents propres à désoler les génies.

Sse Yeoupe fit peu d'attention à ce devin d'un phjsfijue si repoussant , dans un costume si déguenillé. Il lavait laissé passer , quand il aperçut un petit écriteau suspendu à ses reins et sur lequel on lisait en sept caractères : Hermite de la reconnaissance ; instrument divin pour les prières. A la vue de cet écriteau, une pensée vint tout-à-coup s offrir à son esprit : « Je me rappelle 9 dit*il en lul;même, que Fautre année , quand je sortis de chez moi, je rencon-

trai un homme iijui m'emprunta non fouet pour se mettre en état de retrouver sa femme. G^t homme me dit qu'il devait cette indication à ïfvermke de la reconnaissance. Serait-ce pai^ hasard le devin qui passe en ce moment? Dâ temps que j'étais au bourg de Keouyoung , mon projet était d'aller à la qiiétef de cet hermite: laisserai -je échapper l'occadion cjue voici ! »

A rinstant même il donna ordre à un domestique de rejoindre ce personnage et de l'enga*ger à revenir sur ses pas. A cette invitation rhermite se retourna , et s'approchant de Sse Yeoupe , il lui fit un salut do la main , s'assit sur une pierre , et lui demanda s'il voulait faire dire quelque prière.

一 « Oui , repondit Sse Yeoupe , c'cJst mon ifitentioti. Mais dites>-inoi, je vous prie, maiCfe, aTez«yous fixé votre demeure en cet endroit , ou bien y étes-yous venu depuis peu ?. »

一 « Je vais en tous lieux dircf des prières , répondit rhermite. Comment autais-je une de* meure fixe ? Je suis vertu ici l'aunée dernière , daiw le courant de Fautomne. » 一

一 «Et dans quel endroit étiex-vous au printemps dernier ? » dèmanda Sse Yeoiipe.

一 « Au printeirtps , <tlt Thêmiire , j*ét«s âu bourg de Keouyoung , où je suis denwurrf six mois, y»

Sse Teoupe reconnttt à ces mots ^ue <?et homme ëtait celui qu'il avait en vue, et fî-èssatisfait de cette rencontre Maître , continua" t-il , tandis que vous étiez ara bourg de KLeott-* young , îl y eut un homme qui cherchait sai femme et qui vous demanda de dire une prière à son intention. Vous lui dssur&tes qu'en se transportant à quarante milles de là (i) , îl rencontrerait un cavalier, et qiie s'il lui demandait son fouet , sa femme se retrouvétait : vous souvenez-vous de cette aventtrre ? t

一 «Gomment pourraîs-je me rc»ftotiVentf'de tant de prières que je dis tous les jours ? reprit rhermîte. Puis après nii instant de réflerion : Oui, oui, oui! continua-t-il. J'en ai un souvenir confus ; je me rappelle que le trigramme de ce jour là était celui de t union: union veut dire rencontre; union yeut dire aussi mariage. Aussi toute rencontre est une sorte de mariage. C'est {>ourquoi je lui àxs d'aller à la recherche ; mais je ne sais s'il a effectivement retrouvé sa femme.

(I) Quatre lieues.

( ii4 )

Comment avez -vous eu connaissance de ceb , monsieur ? »

一 《 Celui que cet homme a rencontré , c'était moi , répondit Sse Yeoupe. Pour avoir mon fouet , il monta sur un grand saule aGn d*en arracher une branche et de me . la donner en échange, et justement il aperçut sa femme que des hommes avaient enlevée et conduite dans un couvent voisin : c'est ainsi quÛ l、a retrouvée; vos prières ont eu quelque chose de divin , et vous avez justifié le titre que yotis portez. »

一 « Tout cela, reprit l'hermite, provient de: quatre saints personnages, Fouhi , Wenwang , TcheoukouDg et Confucius (i) ^ <{ui ont mis au

(I) Fouhi est le fon^teur de là monarchie chinoise ; Wenwang et Tcheoukouog^ sont deux princes de la dynastie de Tcheou , qui vivaient douze sidles avant J.-C. Confucius a' mis en ordre les maximes que ces saints personnage» avaient laissées et en a composé un livre presque inintelligible qu'on nomme Yiking. La base de ce livre consfste en trigramraes ou figures de trois lignes, dont les diverses combinaisons expriment toates les actions de la nature , tant physiques qu'intellectuelles . Pou» deviner l'avenir, il ne faut pas de facultés sarnaturelles : il suffit de connaître le- sens ie ces figures et des aspects où elles se présentent les unes à l'égArd des autres. On les retrace en jetant au hasard des petites baguettes avec un étui, comme des dés avec un corner. Cette sorte de rhabdomancU n'exige ni des talents sapé»

-jour l'art admirable des combinaisons. QnA mérite û-jis en cela? Je ne sais qu'une diose , c'est de raisonner de décider conformément aux règles*. »

« Mais c'est là jmtement la difficulté , rë-

ptiqua Sse Yeoupe. Maintenant , maître, ajouta» t-il , je voudrais vous prier de réciter une prière pour moi. »• 拳

Dhermite présenta ffon étui divinatoire à Sse Yeoupe : «^Cherchez , lui-dit-il , les fondements de la yërité» »

Sse Yeôupe prit l'étui , le dirigea vers le del, puis vers la terre , et ayant fait à part lui une prière , il rendit lelui à rkefmite. Celui-ci le prit à la maia, l'agita plusieim fois en sens di* ver», et marmottant entre ses dents quelques paroles inarlîculées , il jeta les bâtonnets. 11 se trouva trois lignes en dehors , trois lignes en (Iffdans, et beaucoup d'autres figures (i). L'her-

rieurs , ni le concours des esprits : c'est , dans Popiniott de ceux qui y croient , une opération purement natnreUç, dont, seulement , il faut apprendre à déchiffrer les résultats.

(I) Pour qu'on pût se ^rsuader que l'on comprend le raisonnement astrologique qui suit, il fiiudrait qu'on substituât le mot carte à celui de trigranime. Il ne faut ainsi que changer un terme, pour faire, (Tune sottise chU noîae, nue sottise européenne. .

mite achieva m mètne temps de rëcité' ssl fbramle ; puk il s'^crtâ * « Voilà' qui ési Iriètt singulier ! lious ptrtttdfis tout-aJTieure <îu trigramme de l'union , et justement e est celui qui vietLt d être: formée. Je fie sab^ inonsiem* , ^elle ^tla chose èlacpielle iUe ïaj^ptdite'iiiMr vcms. » : • .

― « IWagit d'un mariage , ' « répondit Sse Yeoupe.. '

一 « Eh bieto I <dit l'herimte y mUs' yOCIS pelez ce que je vous disais tom<<ài-l%ettre t union , c'est rancontre et mjdsi managei Le mariage dont il est question a dqà pbiis^ tme racme» C'est la destinée la plus heoreùae <|a'îi soit possible^ vous le wyez devaiiA Wi j^ux : ▼ou» navee qu'à parler et à vouloiv^ sans ifa*ii soit besoin: defîort» de rotpe fsm. Les 'è^wL figures en dedans et en dehors vnârqftieiit une* particularité singulièT6in«nt fi^m 輪 é^-d ,曲 selil mariage , vou^ épouserez deux dames. »

Sse Yeoiape se mit à rire : « Il peut armer qu'on épouse deux femmes l'une après rautre , dit-il. Alais comment les épouser à la fois- d'un seul mariage ? »

一 《、 Les deux figures sont en opposition Fune en face de l'autre, répliqua rhemiite ; c «8t

dfi: Q^tt^ mnpjèpe qu'elles, se ^ont formées. Si .1: 咖— foipi»fes 40yati% précéder lamre , •q^, s^iT^ p 攀 s nm çircOpsiïuuje .bieo rare, » • T- fc^S'tt. s'figûi'de lee époiuer toutes deux 、 dun même mariage , il fkut donc que ce.soifint 4ra&eâKêiir», quà pmsimt'.êîcè. mariées dans la

p. : 一 ft & . des figuoes aj^artient w del;

^s^ .da d^U» 1 une <disi t figures étacit aa

nord, et l'autre au midi , ïi nxAt pas question :de 4Mx per$onQ€s9 , acours de naissance (i.). » ' •HT - , re^t Sse Yeoiipe , pionr ne pas

«rmxipor ,. d«pMi«{4eux atis ieiiofi'suîs oc 拳 pupé d&. me Dwri^ , efe {.aurais ^cfté les. yeux sur deux filles de.Jii^Qii5 diff^peiite»: c>st bien lit le'wiTi^ ^ te mùiiÂwt ymks pwrlas ; mais iMÛM; 柳 9t , l*UW. dOjO^ 4«as {lortonne» msl^ If^e^^im^ti niÇ^X fWr ^ -igwrf m I© basard ^i.^ll^uît 1^ ^0çMd^ { qvftfd il y en aurait 4:,!^ 恢 qui yQfwllj»i«Pl; J^^m à tnoi, anoiné 4f^9mai9; ré^nii0iXir k> mus» V 卿

(I) Jl y ici UBer^qaivoquçi qiû ne, p^ut ae trourer qu'en clûnois ,* parce que' dâns cette langue les mots d« JHres eti de l^ats t^ttppi^pfot auMÎ aux «otiiifM et cou- •inef et à d'antres degré» de parenté.

、 ( "8) îvoyez qu'il: ne me reste pour cette vie aucune espérance d'entrer dans la chambre nuptiale.

Il vous est bien aisé de me tenir ce langage ; mats je crains , maître , que tous ne tous | amusiez à mes dëpens% » |

一 « Mon métier* est de dire des prières diyinatoires : comment songerais-je à de vains badinages? Je ne me permettrais pas de tous dire quelque chose qui ne se trouverait pas dans Foperation ; mais ce qui y est , youlex-vom que je le fasse disparaître? »

Sse Ycoupe reprit en riant : * Me voici seul en cet endroit : je ne rois aucun vestige que je puisse suivre. Où dois^je aller ? Puisque tous m'assurez qae la chose est devanl mes yeux , Teùillez me dire de quel côte. »

L'hennite étendit la main -et décrivit un cerde. « Voilà encore <quel<{ue chose d'extraordi* naire ! dit-il. Les deux dames sont dans le pays de Kinling; mais pour les trouver âujourdlmi, il iaut qué vous passiez le fleure de Tsiaii«aiig, | que TOUS tous rendiez à Ghanyin , du côté de la grotte de l'empereur lu. C'est là qu'en pour* suivant vos recherches, vous les rencontrerez infailliblcilldent dans l'espace de la moitié dun mois. »

一 « C'est ce qui est plus impossible encore!

s'écria Sse^Yeoupe. Je pourrais, suivant mon ancien projet, aller à la recherche de ces per* sonnes , ét faire des propositiong de mariage , si leur mérite et leur beauté étaient véritablement remarquables. Mais quel moyen que Vaf* faire se conclue si les uns sont dans un endroit, et Fauire partie intéressée dans un autre endroit ?»

― « Le présage des tri^ammes est extrêmement favorable, reprit l'hermite. Les deux dames sont parfaitement belles; elles sont telles absolument que vous^ouvez le souhaiter. Ainsi, monsieur, ne manquez pas cette occasion. Si vous laissiez échapper une telle alliance, vous ne la retrouveriez jamais. »

一 « Quoi que vous puissiez dire, si je pars , que je passe lé fleiire, je ne connais pas une seule personne daas ce pays : en quel endroit devrai-je faire des recherches ? »

一 « Union signifie rencontre, répliqua l'hermite. Il est inutile de faire des recherches : la rencontre aura lieu d'elle-même. »

一 « De quel rang est la famille ? » demanda Sse Yeoupe, ♦

— r «.Ceci offre encore une singularité :

moment où noils parlons , elle est (Tup rang

, ( lao )

ontimire. MaÎ6 quand vîendi?» le temps de conduce, ce ^eca.imt^ . s»aisQii extrêmement noble distinguée. » 、 r-«Ilya dans votre prediction d'aujourd'hui de& choses aussi opposées <{ue la lance et le bouclier : ne s'y :serait*il pas «quel^pjbe méprise?» dit Sse Yeoupe.

. Je TOUS l'ai déjà dit : je ne suis pta un génie, je m'attache seulement à deviner d'après les règles de la raison (i》 Ce qu'elles ensea^^nent , vous en verrez vousHnénie rexeeâence., lorsqune les effets y répondEont. Mbirmeme, je n,;M sais pas davantage en ce momexkt. » 、

― « Je me souviens que quand tous fîtes cette prédiction pour rhomme qui cherchait sa femme, vous aviez détermiiié jusqu'à la couleur de mes Têtements. Poumez*vous également me faire connaître , avant que je ne parte d*ici , quel sera l'extérieur de celui dont je dois faire la rencontre? »

L'hermite traça de nouveau un cercle avec sa main : « Quand vous serez parti d*ici , dît - il ,

(i)l^ raison dont il eat question ici , c'est la théorie que lefrancko» Chinoîi s'ituieut faite sur les-actiont jde la uatur 吒 dftu* leur, conformité avec les yuQi da ciel*

le troisième joui** du cycle, à midi, si vous rencontrez tin vieillard, dune bonne mine et d'une physionomie distinguée , vêtu cTun habit de.

toile blanche , ce sera le personnage en gestion. Les avantages de cette alliance sont tels que vous parcourriez tout rempire sans en trouver une pareille. Gardez-vous bien de 、 la manquer , monsieur! Vous vous en repentiriez, mais il serait trop lard! »

― « Dites-moi quelqu'autre chose encore sur cette opération , » dit Sse Yeoupe. '

一 * Mes opérations divinatoires se font une à une, reprit rhermite. Elles ne peuvent servir à deux fins. Si vous désirez consulter sur quelqu'autre chose , il faut jeter les sorts une seconde fois. »

, 一 « Soit ! répartit Sse Yeoupe ; faisons une nouTcUe opération. » Et il se mit à réciter une autre prière. L'hermite accommoda les figures , et répéta sa formule divinatoire. Le trlgramme qu'il amena fut le cinquante-cinquième. « Cette figure, dit-il , se rapporte à l'illustration littéraire : quel est Vobjet de votre conkuhation ? »

一 «Je voudrais savoir si je serai rétabli dans le rang que i*ayais obtenu, » dit Sse Yeoupe. » iv. 6

一 « Ce rang n'est pas perdu, repartit Fher* mite. Quelle nécessite de you& y rétablir ? »

一 《 Pour perdu, il l'est, » reprit Sse Yeoupe.

一 « n ne rest pas:. il ne l'est pas , tous dis-

je ! »

— « Voyez donc, je vous prie, quel devrait être ce rang, , répliqua Sse Yeoupe.

一 《 Un succès au grand concours , ce nest jms la peine d'en parler, reprit Fhermite. Mais la figure qui désigne l'illustration iittéj^ire s'applique d'ordinaire, au grade d'académicien du grand collège. »

Sse Yeoupe fit un éclat de rire : « Maître , s'écria-t-iti Totre opération est fausse, sans cobtredit : j'avais une place dans la magistrature , je Fai quittée; ainsi mon rang est bien perdu : si on me le rendait, ce ne serait pas pour me foire académicien; et si l'on me nommait académicien , on zne rendrait donc un rang que j'aurais perdu ?».

Uhermite fit un nouveau cercle avec sa main : « C'est bien évidemment le rang de docteur de l'académie, dit-il. Je ne me suis pas trompé; et je croirais plutôt que cette charge de magistra-

ture que vous anez «tait la ^te de quelque méprise. »

Sse Yeoupe , de l'air d,une personne qpi ne sait si elle doit avoir quelque confiance à ce qu'on lui dit : « Éh bien! reprit- il, je vous ai occasioné beaucoup de peine !» et il chargea un de ses domestiques de donner à rhermite une demi -once d'argent (i) , pour le paiement de ses opérations divinatoires. Uhennite la prit et disparut à l'instant. '

L'oniTert est ane machine réglée d'avance :

Les hommes du siècle n'en connaissent pas les ressorts ; Mais quand vient le terme de chaque éTénement , La félieité ou IWortane les leur font connaître.

Sse Yeoupe conserva , de cette opération divinatoire , un souvenir mêlé de doute et de confiance ; et comme le résultat qu'elle avait eu s'accordait avec son premier projet;, qui était de traverser le fleuve , il prit une petite barque et se fit passer de laûtre côté de la rivière de Tsiantang, pour aller faire une course du côté de Ghanyin. Parmi les suites de ce nouveau voyage, on verra cette glace, dont rien n'altère

(I) Trois franc» soixante-quinze centiines. '

la pureté, et le jaspe poli, et la montagne sacrée, qui ouvriront l'accès du lit nuptial.

Smas l'assistance da destin , on entr^rendrait en vain on Toyage de mille milles.

^rec soii secours', on trouve à one coudée de soi les objeU qae

l'on cherche.

Le sort est on enfant capririeQx et mutin.

Il a mille manières détournées d'arriver à son bnt.

On verra dans le chapitre suivant si en effet Sse Yeoupe' rencontra le personnage qu'il allait chercher.

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