‹ Ivan l'imbécileChapitre 10 sur 14 · LE CI KU G E · texte numérisé non relu

LE CI KU G E

Il est étrange. Je l'ai regardé avec bien de la surprise, Mikhaïl Semenitch.

— Et pourquoi?

— Tous les moujiks s'étonnent de sa conduite.

— Mais qu'est-ce qu'il fait?

— C'est une chose tout à fait extraordinaire. Quand je me suis approché de lui, il travaillait sur une deciatine oblique, près de Tourkine. J'arrive vers lui, et voilà que je l'entends chanter d'une voix si douce, si agréable... et sur la charrue brûle quelque chose.

— Eh bien?

— Ça brûle comme un petit feu. Je le rejoins et je vois un cierge de cinq kopeks fiché dans la charrue. Le cierge brûle et le vent ne l'éteint pas. Et lui, clans une chemise neuve, laboure et chante des psaumes. Et il tourne, et il remue la charrue, et le cierge ne s'éteint pas. Il a secoué devant moi, et changé de soc, et le cierge ne s'est pas éteint.

— Et qu'a-t-il dit?

— Rien. Seulement quand il m'a vu, il m'a souhaité la fête et s'est remis à chanter.

— As-tu causé avec lui?

— Non. Mais des moujiks se sont approchés, alors, et ont ri.

— Voilà, disaient-ils; Mikheev ne pourra jamais prier assez pour que son travail de la semaine sainte lui soit pardonné.

. — Et qu'a-t-il répondu ?

— Une seule chose : « Paix sur la terre aux hommes de honne volonté. » Il s'est remis à sa charrue, a poussé son cheval et s'est repris à chanter. Et le cierge brûle toujours et ne s'éteint pas.

Le gérant ne riait plus. Il quitta sa guitare, laissa tomber sa tête sur sa poitrine et resta rêveur. Il demeura ainsi absorbé un certain temps, puis il congédia la cuisinière, le staroste, passa derrière le paravent, se jeta sur son lit et se mit à soupirer et à geindre avec le bruit d'une charretée de gerbes roulant.

LE CIEUGE <:U

Sa femme s'approcha et voulut le consoler. Il ne lui répondit pas. Il lui dit seulement :

— [1 m'a vaincu. Cela m'a touché aussi.

— Sors, dit-elle, va renvoyer les moujiks de leur travail, ça passera peut-être. Tu en as fait bien d'autres déjà, et tu n'as jamais eu cette frayeur-là. Pourquoi crains-tu maintenant?

— Je suis perdu, répondit-il, il m'a vaincu. Eloigne-toi, puisque je ne t'ai pas encore assommée, cela ne te regarde pas.

Et la femme lui cria :

— Yoilà qu'il répète toujours la même chose : « Il m'a vaincu! il m'a vaincu !... » Renvoie les moujiks de leur travail et tout ira bien... Va... Je vais faire seller le cheval.

Mikhaïl Semenitch monta à cheval et s'en fut aux champs. Une baba lui ouvrit la grande porte du village, et il allait par les rues. A la vue du gérant, tous s'écartaient de lui et se cachaient, qui dans sa cour, qui dans son potager, qui dans un coin.

Le gérant traversa ainsi tout le village et gagna la porte de sortie. Mais cette porte était fermée ; et il ne pouvait l'ouvrir du haut de son cheval.

Il appela, appela, pour qu'on vînt lui ouvrir; mais personne ne parut. Il mit donc pied à terre, ouvrit lui-même et se disposa à remonter en selle. Il posa le pied dans l'étrier, se hissa et allait envoyer l'autre jambe quand le cheval prit peur à la vue d'un porc et se heurta contre la barrière.

Le gérant était lourd; il manqua la selle et vint frapper du ventre contre la barrière.

Il y avait dans la barrière un seul poteau pointu, plus haut que les autres. Ce fut précisément sur ce poteau qu'il fut précipité. Il se déchira le ventre et tomba par terre.

Les moujiks revinrent de leur travail. Les chevaux, en reniflant, se refusèrent à franchir la porte. Les moujiks, ayant regardé, aperçurent alors Mikhaïl Semenitch étendu par terre sur le dos, les bras en croix, les

yeux vitreux, les entrailles pendantes, et tout baigné dans son sang, un sang que la terre ne buvait point.

Les moujiks, épouvantés, menèrent leurs chevaux par une autre voie. Seul, Pierre Mikheev descendit, s'approcha du gérant, et, le voyant mort, lui ferma les yeux. Aidé de son fils, il attela une charrette, y plaça le cadavre, et le conduisit à la maison du barine.

Lebarine, apprenant toute l'histoire, affranchit le moujik de la corvée.

Et les moujiks comprirent alors que ce n'est point dans la vengeance, mais dans la mansuétude, que réside la toute-puissance de Dieu.

LES TROIS STARETZI

LES TROIS STARETZI

Or, quand vous priez, n'usez pas de vaines redites, comme les païens; car ils croient qu'ils seront exaucés en parlant beaucoup.

Ne leur ressemblez donc pas, car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez.

Saint Matthieu, ch. vi, v. 7 et 8.

L'archevêque d'Arkangelsk-la-Yille voguait sur un navire, vers le monastère de Solovki. Sur le même navire, voguaient des pèlerins qui s'en allaient voir les saintes reliques. Lèvent était favorable, le temps magnifique, le navire ne tanguait pas.

Parmi les pèlerins, les uns étaient couchés,

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d'autres mangeaient, d'autres, assis en petits groupes, causaient entre eux. L'archevêque, lui aussi, vint sur le pont, se promener de long en large. Comme il approchait de l'avant, il aperçut un petit cercle de fidèles : un petit moujik parlait en montrant la mer avec la main, et les autres l'écoutaient.

L'archevêque s'arrêta et regarda dans la direction qu'indiquait le moujik : on ne distinguait rien, rien que la mer étincelant sous le soleil. L'archevêque s'approcha du groupe et tendit l'oreille. A sa vue, le moujik ôta son honnet et se tut ; les autres, à son exemple, retirèrent leurs chapeaux pour faire honneur à l'archevêque :

— Ne vous dérangez pas, mes frères, fit ce dernier... Je suis venu pour écouter aussi ce que tu racontes, mon garçon.

— Eh hien ! il nous racontait, le petit pêcheur, l'histoire des trois star et zi *, dit un

1. Pluriel de staretz, titre d'honneur qu'on donne aux religieux âgés.

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marchand moins intimidé que les autres.

— Ah!... Et qu'est-ce qu'il en raconte? interrogea l'archevêque.

Il alla vers le bastingage et s'assit sur une boîte :

— Parle, ajouta-t-il ; je veux aussi t'écouter... Que montrais-tu donc là, mon garçon?

— Mais c'est l'îlot qu'on voit là-bas, dit le petit moujik, en indiquant un point de l'horizon, à sa droite. C'est justement sur cet îlot que les staretzi font leur salut.

— Mais où est-il, cet îlot ? demanda l'archevêque.

— Daignez donc regarder dans la direction de ma main.. Voyez-vous ce petitnuage? Eh bien ! c'est un peu plus bas, sur la gauche... cette espèce débande grise.

L'archevêque regardait, regardait : l'eau étincelait au soleil, et, faute d'habitude, il ne distinguait rien.

— Je ne vois pas, dit-il... Mais quels sont

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ces staretzi, comment vivent-ils? Comment font-ils leur salut ?

— Ce sont des hommes de Dieu, répondit le paysan. Voilà bien longtemps que j'entendais parler d'eux, mais je n'avais pas eu l'occasion de les voir. L'été dernier, je les ai vus.

Et le pêcheur recommença son récit. Un jour qu'il était allé à la pêche, il fut poussé contre cet îlot, et il ne savait pas lui-même où il était. Le matin, il errait dans l'îlot, lorsqu'il aperçut une toute petite isba, et, près de l'isba, un staretz, bientôt suivi de deux autres. Ils le firent manger, mirent ses vêtements à sécher, et l'aidèrent à réparer sa barque.

— Et comment sont-ils? demanda l'archevêque.

— L'un est petit, voûté, extrêmement vieux. Il est vêtu d'une vieille soutane et semble avoir plus de cent ans. Les poils

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blancs de sa barbe commencent à devenir verts. Et il est souriant et serein comme un ange du ciel. Le second, un peu plus grand et aussi vieux, porte un caftan déchiré, et sa large barbe grise a des reflets jaunes : c'est un homme vigoureux : il a retourné ma barque comme un baquet, sans même me laisser le temps de l'aider. Ilétaitjoyeux, lui aussi. Et le troisième était très grand ; sa barbe, d'une blancheur de cygne, lui descendait jusqu'aux genoux; morne, les sourcils hérissés au-dessus de ses yeux, il était complètement nu, sauf un pagne d'écorce tressée.

— Et qu'est-ce qu'ils t'ont dit ? questionna l'archevêque.

— Oh î Us faisaient tout sans trop rien dire, et ils parlaient fort peu, même entre eux. Un seul regard, et ils se comprenaient aussitôt. Je demandai au grand s'ils vivaient là depuis longtemps : il fronça les sourcils et grommela je ne sais quoi, d'un ton fâché.

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Mais le petit vieux lui prit aussitôt la main, sourit, et le grand se tut.

Le petit vieux dit seulement :

— Fais-nous grâce...

Et il sourit.

Tandis que le paysan parlait, le navire s'était approché d'un groupe d'îlots.

— Voilà, maintenant, qu'on voit très distinctement, dit le marchand. Daignez regarder, Votre Grandeur, ajouta-t-il en étendant la main.

L'archevêque regarda. Il aperçut en effet une hande grise : c'était l'îlot. Il regarda longtemps, puis, allant de l'avant à l'arrière, il s'adressa au pilote :

— Quel est, dit-il, cet îlot qu'on voit là-bas ?

— Mais il n'a pas de nom. Nous en avons beaucoup comme cela par ici.

— Est-ce vrai, ce qu'on dit, que les staretzi y font leur salut ?

— On le dit, Votre Grandeur, mais j'ignore si c'est vrai. Despêcheurs assurent les avoir

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vus ; mais il arrive aussi qu'où parle sans savoir ce qu'on dit.

— Je voudrais débarquer sur cet îlot pour voir les staretzi. dit l'archevêque. Comment faire ?

— Cela ne se peut pas avec le navire, dit le pilote. Il faut un canot pour cela. Le capitaine seul peut accorder l'autorisation.

Le capitaine est averti :

— Je voudrais voir les staretzi, lui dit l'archevêque. Ne pourrait-on me conduire ?

Le capitaine voulut l'en dissuader.

— C'est fort possible, mais nous y perdrions beaucoup de temps. J'oserai exposer à Votre Grandeur qu'ils ne valent pas la peine d'être vus. J'ai ouï dire que ces vieillards sont stupides, ne comprennent rien, et ne saventpas plus parler que les poissons de la mer.

— Je désire les voir; je payerai pour la peine, conduisez-moi.

Il n'y avait rien à redire. On fit les pré-

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paratifs, on changea de voilure, le pilote vira de bord, et on cingla vers l'île. On apporta sur l'avant une chaise pour l'archevêque, qui s'assit et regarda. Et tous les passagers se réunirent à l'avant, pour regarder aussi l'îlot. Ceux qui avaient bonne vue distinguaient déjà les pierres de l'île, et montraient aux autres la petite isba. Bientôt même l'un d'entre eux aperçut les trois staretzi.

Le capitaine apporta la longue vue, y appliqua son œil, et la tendit ensuite à l'archevêque.

— C'est vrai, dit-il, voilà, à droite, sur le rivage, une grande pierre : on voit trois hommes.

A son tour l'archevêque braqua la longuevue dans la direction indiquée, et regarda. Il vit en effet trois hommes, l'un très grand, l'autre plus petit, et le troisième tout à fait petit. Debout sur le rivage, ils se tenaient par la main.

Le capitaine aborda l'archevêque :

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— C'esl ici, Votre Grandeur, que le navire doit s'arrêter. Vous allez, si vous le voulez bien, monter maintenant en canot, et nous vous attendrons ici, à l'ancre.

On jeta l'ancre, on cargua les voiles ; le bateau se prit à osciller. Le canot fut mis à Teau, les rameurs y sautèrent et l'archevêque descendit la petite échelle.

Une fois en bas, il s'assit sur un banc, à l'arrière du canot ; les rameurs donnèrent un coup d'aviron et se dirigèrent vers l'îlot.

Ils arrivèrent bientôt à une portée de pierre. On distinguait parfaitement les trois staretzi : l'un, très grand, tout nu, sauf un pagne d'écorce tressée, un autre, plus petit, en caftan déchiré, puis le tout petit vieux, courbé, dans sa vieille soutane. Tous les trois se tenaient par la main.

Les rameurs atteignirent le rivage et accostèrent. L'archevêque mit pied à terre et bénit les staretzi, qui se confondaient en saluts, puis il leur parla :

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— J'ai appris, leur dit-il. que vous faisiez votre salut ici, staretzi de Dieu, que vous priiez le Christ pour votre prochain ; et comme, par la grâce de Dieu, moi, son serviteur indigne, j'ai été appelé à paître ses ouailles, j'ai voulu vous visiter, vous qui servez aussi le Seigneur, et vous apporter, s'il se peut, la bonne parole.

Les staretzi restèrent silencieux et sourirent en se regardant.

— Dites-moi, comment faites-vous votre salut, et comment servez-vous Dieu ? reprit l'archevêque.

Le staretz du milieu soupira et jeta un coup d'œil sur le tout petit vieux.

Le grand staretz se renfrogna et regarda aussi le tout petit vieux.

Celui-ci sourit et dit :

— Serviteur de Dieu, nous ne pouvons servir que nous-mêmes en gagnant notre pain.

— Mais alors comment priez- vous ? continua l'archevêque.

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— Voici notre prière : « Vous êtes trois , nous sommes trois... Fais-nous grâce. »

Dès que le tout petit vieux eut prononcé ces paroles, les trois staretzi levèrent les yeux vers le ciel, et tous trois répétèrent:

— Vous êtes trois, nous sommes trois... Fais-nous grâce.

L'archevêque sourit et dit :

— C'est la sainte Trinité dont vous avez ouï parler: mais ce n'est pas ainsi qu'il faut prier. Je vous ai pris en affection, vénérables straretzi ; je vois bien que vous voulez complaire à Dieu, mais vous ignorez comment on doit le servir... Ce n'est pas ainsi qu'il faut prier; écoutez-moi, je veux vous l'apprendre. Ce queje vais vous apprendre, cen'estpasmoi qui l'ai enseigné, c'est la Sainte Écriture de Dieu, où le Seigneur a indiqué à chacun comment il faut prier.

Et l'archevêque leur expliqua comment le Seigneur se révéla aux hommes, il leur

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expliqua Dieu le Père, Dieu le Fils. Dieu le Saint-Esprit ; puis il ajouta :

— Dieu le Fils est descendu sur la terre pour sauver le genre humain ; et voici comment il nous apprit à tous à prier. Ecoutez et répétez après moi.

Et l'archevêque commença :

— Notre Père...

Et l'un des staretzi répéta :

— Notre Père...

Et le second staretz répéta :

— Notre Père...

Et le troisième staretz répéta :

— Notre Père...

— ... Qui êtes au ciel...

Et les staretzi répétèrent :

— ... Quiètes au ciel...

Mais le staretz du milieu s'embrouilla dans ses paroles, il disait un mot pour l'autre ; le grand staretz ne put non plus continuer, ses moustaches lui couvraient la bou-

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che; et le tout petit vieux, n'ayant plus de dents, articulait fort mal.

L'archevêque recommença la prière, les staretzi la recommencèrent après lui. Il s'assit sur une pierre, et les staretzi firent cercle autour de lui, regardant sa bouche et redisant ce qu'il disait.

Et toute la journée, jusqu'au soir, l'archevêque batailla avec eux, dix fois, et vingt fois, et cent fois, répétant le même mot, que les staretzi répétaient après lui. Ils s'embrouillaient, et il les reprenait, les faisait recommencer.

Et l'archevêque ne quitta point les staretzi qu'il ne leur eût enseigné la prière de Dieu. Il la firent avec lui, puis seuls. Le staretz du milieu, l'ayant apprise avant les deux autres, répéta seul. Alors l'archevêque la lui fit dire et redire tout seul ; et les deux autres l'imitèrent.

Il commençait déjà à faire nuit, et la lune surgissait de la mer quand l'archevêque se

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leva pour regagner le navire. Il fit ses adieux aux staretzi, qui le saluèrent jusqu'à terre. Il les releva, les embrassa tous trois, leur dit de prier comme il le leur avait appris, s'assit sur le petit banc du canot et vogua vers le navire.

Et comme il voguait vers le navire, il entendait toujours les trois staretzi qui récitaient à haute voix la prière de Dieu.

Le canot fut bientôt près du navire : on n'entendait plus les voix des staretzi; mais on les apercevait tous les trois sur le rivage, à la clarté de la lune, le tout petit vieux au milieu, le grand à sa droite, et l'autre à sa gauche.

L'archevêque atteignit le navire et monta sur le pont. On leva l'ancre, on largua les voiles, que le vent gonfla, et le navire, se mettant en mouvement, poursuivit son voyage.

L'archevêque gagna l'arrière et s'y assit, l'œil toujours fixé sur l'îlot. On voyait encore les staretzi ; puis ils disparurent et on

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ne vit plus que l'îlot. Bientôt l'îlot lui-même disparut; et, seule , la mer brillait en se jouant sous les rayons de la lune.

Les pèlerins se couchèrent, et tout se tut sur le pont. Mais l'archevêque ne voulut pas dormir encore. Resté seul à l'arrière, il regardait la mer, là où l'îlot avait disparu, et il songeait aux bons staretzi. Il se rappelait leur joie quand il leur avait appris la prière, et il remerciait Dieu de l'avoir appelé à venir en aide aux vénérables staretzi, à leur enseigner la parole divine.

Ainsi songeait l'archevêque, les yeux fixés sur la mer, là où l'îlot avait disparu. Soudain il voit quelque chose blanchir et luire dans la traînée lumineuse de la lune. Seraitce une mouette, ou une voile blanche ? Il regarde plus fixement : c'est bien une barque, pense-t-il, une barque qui les suit avec une voile. Mais qu'elle va rapidement ! Tout à l'heure elle était loin, loin, bien loin, et la voici déjà tout près : et puis c'est une

loi LES TROIS STARETZI

barque comme on n'en voit guère, et une voile qui n'a pas l'air d'une voile... Cependant cette chose les poursuit, et l'archevêque ne peut distinguer cette chose. Est-ce une barque, un oiseau, un poisson? Cela ressemble à un homme, mais c'est trop grand pour un homme, et puis un homme ne saurait ainsi marcher sur la mer.

L'archevêque se leva, alla au pilote et lui dit :

— Regarde donc ! qu'est-ce que c'est ? demande-t-il.

Mais déjà il a vu distinctement lui-même que ce sont les staretzi qui courent sur la mer, leurs barbes blanches brillent, et ils s'approchent du navire.

Le pilote, s'étant retourné, lâcha la barre, épouvanté, et s'écria :

— Seigneur! les staretzi nous poursuivent sur la mer, ils courent comme sur la terre !

En entendant ces cris, les passagers se levèrent et se précipitèrent vers l'arrière :

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et chacun put voir les staretzi courir en se louant par la main, et ceux des côtés faire signe de s'arrêter.

On n'avait pas encore eu le temps de stopper, lorsque les staretzi atteignirent le navire, arrivèrent jusqu'au bord et, levant les yeux, dirent aussitôt :

— Nous avons oublié, serviteur de Dieu, nous avons oublié ce que tu nous as enseigné. Tant que nous le répétions, nous nous le rappelions ; mais seulement une heure après avoir cessé de répéter, nous avons perdu un mot, et nous avons tout oublié. Enseigne-nous de nouveau.

L'archevêque fit le signe de la croix, se pencha vers les staretzi et dit :

— Votre prière ira quand même jusqu'au Seigneur, staretzi de Dieu ! Ce n'est pas à moi à vous enseigner. Priez pour vous autres, pauvres pécheurs.

Et l'archevêque les salua jusqu'à terre. Et les staretzi demeurèrent un moment im-

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mobiles ; puis ils se tournèrent et repartirent sur la mer.

Et jusqu'au matin, on vit une grande lumière du côté par où ils avaient disparu.

ILIAS

ILIAS

Il y avait clans le gouvernement d'Oufîm un Baschkir du nom d'Ilias. Son père l'avait à peine marié depuis un an, qu'il mourut sans lui laisser grand' chose.

Ilias possédait alors sept juments, deux vaches et deux dizaines de moutons.

Mais c'était un garçon économe et laborieux ; il ne tarda pas à accroître son bien. Du matin au soir, il travaillait, aidé de sa femme. Il se levait plus tôt, se couchait plus tard que les autres, et il s'enrichissait d'une année à l'autre.

Et Ilias vécut ainsi en travaillant pen-

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dant trente-cinq ans, et il amassa une grande fortune.

Il avait deux cents têtes de chevaux, cent cinquante têtes de gros bétail et douze cents moutons. Des serviteurs menaient paître les troupeaux, des servantes trayaient les juments et les vaches, et faisaient du koumiss *, du beurre et du fromage.

Il y avait de tout en abondance chez Ilias, et les gens du pays l'enviaient. Ils disaient :

— Est-il heureux, cet Ilias î II regorge de biens; il n'a pas besoin de mourir pour se trouver en paradis.

Les bonnes gens recherchaient son amitié, et l'on venait le voir de bien loin. Lui accueillait chacun, et donnait à chacun de quoi manger et boire. A tout venant, Ilias faisait servir du koumiss, du thé, du cherba et du mouton. Arrivait-il un visiteur ? on tuait un mouton ou deux ; s'il en venait plusieurs, on tuait même une jument.

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