‹ Ivan l'imbécileChapitre 3 sur 14 · Chef d'armée · texte numérisé non relu

Chef d'armée

IVAN L'IMBÉCILE ol

pleuvront comme des petits pois. Et des canons 1 Je t'en ferai qui lanceront au loin l'incendie. Un homme, un cheval, un mur, tout flambera î

Sémen le Czar écouta le nouveau voïvode. Il ordonna de recruter tous les jeunes gens, construisit de nouvelles fabriques , où l'on fit des fusils et des canons nouveaux. Bientôt après, il partit en guerre contre le czar voisin. Dès qu'il fut en présence de l'ennemi Sémen ordonna à ses soldats de lancer sur lui les balles des fusils et la flamme des canons. D'un seul coup, il estropia et brûla la moitié de l'armée ennemie.

Le czar voisin eut peur, se soumit et livra son royaume à Sémen. Celui-ci se réjouit.

— Maintenant, qu'il dit, je vais combattre le czar indien.

Mais le czar indien , ayant ouï parler de Sémen, imita ses innovations et inventa mieux encore. Il recruta non seulement tous

les jeunes gens, mais aussi les babas célibataires de son royaume, et il réunit ainsi une armée plus nombreuse que celle de Sémen. Et, outre qu'il avait les mêmes fusils et les même canons, il trouva encore le moyen de voler en l'air et de jeter d'en haut des bombes explosibles.

Il alla donc , Sémen le Czar , guerroyer contre le czar indien, pensant le battre comme l'autre : mais la faux coupe, coupe, et finit par se buter. Le czar indien ne laissa pas son ennemi venir à portée ; il envoya ses babas voler au-dessus de l'armée de Sémen et jeter sur elle des bombes explosibles. Et les babas se mirent à faire pleuvoir les bombes sur l'armée de Sémen, qui prit la fuite en laissant Sémen tout seul. Le czar indien s'empara du royaume de Sémen le Guerrier, tandis que celui-ci s'en allait où ses yeux le menaient.

Le vieux diable, ayant terminé avec Sémen, se rendit chez Tarass le Czar. Il prit la

forme d'un marchand, s'établit dans son royaume et se mit à trafiquer. Il payait chaque chose un bon prix, et on accourait en foule pour gagner de l'argent chez lui. Et on en gagnait tant , qu'on put payer tous les impôts en retard, et que, depuis, toutes les contributions rentraient régulièrement.

Tarass le Czar s'en réjouit. « Je dois re- « mercier ce marchand, pensait-il ; mainte- « nant , j'aurai encore plus d'argent , et je « vivrai mieux. »

Et Tarass le Czar se livra à de nouvelles entreprises : c'est ainsi qu'il voulut se bâtir un nouveau palais. Il fit savoir au peuple qu'on pouvait lui apporter du bois, de la pierre, et venir travailler chez lui. Il fixait de bons prix pour chaque chose. Il croyait que, pour son argent, on viendrait en foule travailler chez lui, comme auparavant. Et voilà qu'il voit que toute la pierre, tout le bois sont portés chez le marchand, que chez le marchand s'en vont tous les ouvriers.

Tarass le Czar éleva ses prix; le marchand encore plus. Tarass avait beaucoup d'argent T mais le marchand en avait bien davantage : il l'emporta. De sorte que le palais du czar ne put être bâti.

Tarass eut l'idée de se faire un jardin. L'automne vint et le czar fît savoir au peuple qu'on pouvait venir travailler chez lui : personne. Tout le monde était occupé chez le marchand à creuser un étang.

L'hiver vint. Tarass le Czar voulut se faire faire une chouba en martre zibeline. Il en envoya acheter; mais l'envoyé revint, disant :

— Il n'y en a pas , de martre zibeline. Toutes les fourrures sont chez le marchand ; il a tout payé plus cher ; et des martres zibelines, il s'en est fait un tapis.

Tarass le Czar eut besoin d'acheter des chevaux. Il en envoya acheter. Les envoyée revinrent, disant :

— Tous les bons chevaux sont chez le-

marchand, à porter de l'eau pour remplir son étang.

Tous les projets du czar étaient ainsi suspendus. On ne voulait rien faire pour lui, tandis qu'on faisait tout pour le marchand : on lui portait seulement l'argent du marchand pour payer les impôts.

Et le czar avait tant d'argent, qu'il ne savait où le mettre : mais il vivait fort mal. Il avait renoncé à ses entreprises, pourvu seulement qu'il trouvât à vivre; mais cela même lui devenait difficile. Il était gêné en tout : tous ses domestiques , cuisiniers , cochers, l'avaient quitté pour le marchand. De sorte que même la nourriture commençait à lui manquer. Il envoyait au marché acheter quelque chose : rien. Le marchand avait tout raflé. A lui, on n'apportait que l'argent des contributions.

Tarass le Czar se fâcha, et chassa le marchand hors de son royaume. Et le marchand s'établit sur la frontière même et continua

son trafic. On lui apportait tout en échange de son argent, et rien au czar.

Tout allait de mal en pis pour le czar. Il passait des journées entières sans manger. Et voilà que le bruit se répandit que le marchand se faisait fort d'acheter le czar luimême. Il eut peur, le czar, il ne savait que faire.

Sémen le Guerrier vint chez lui :

— Soutiens-moi, qu'il dit ; le czar indien m'a dépossédé.

— Et moi, fit Tarass, je reste moi-même deux jours sans manger.

Le vieux diable, ayant terminé avec les deux frères, s'en fut chez Ivan. Il prit la forme d'un voïvode et vint persuader à Ivan d'organiser une armée dans son royaume.

— Il ne convient pas à un czar, qu'il dit, de vivre sans armée. Laisse-moi faire, et j'aurai bientôt fait de t'en recruter une parmi tes sujets.

Ivan l' écouta.

— Soit! qu'il dit. Fais. Et apprends-leur à chanter de jolies chansons. J'aime cela.

Le vieux diable partit alors en tournée dans le royaume d'Ivan, en faisant appel aux volontaires. Il déclara que tout le monde serait accueilli, et qu'on donnerait à chacun

un chtof i de vodka et un bonnet rouge. Les imbéciles se mirent à rire.

— Nous en avons, de la vodka, tant que nous voulons. Nous la faisons nous-mêmes. Quant au bonnet, nos babas nous en feront de toutes couleurs, même des bariolés.

Et personne ne s'engagea.

Le vieux diable retourna alors auprès d'Ivan.

— Ils ne veulent pas, qu'il dit, tes imbéciles, s'enrôler volontairement. Il faut les enrôler par force.

— Soit ! qu'il dit. Enrôle-les par force. Et le vieux diable déclara au peuple que

tous les imbéciles devaient venir s'inscrire comme soldats, et que tous ceux qui refuseraient seraient mis à mort.

Les imbéciles vinrent chez le voïvode :

— Tu nous dis que si nous refusons de nous inscrire comme soldats, le czar nous

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