Mesure de capacité
mettra à mort. Et tu ne dis pas ce qu'on fera de nous quand nous serons soldats. Il paraît qu'on les tue aussi jusqu'à la mort.
— Oui, cela arrive.
Les imbéciles, ayant entendu cette réponse, s'entêtèrent dans leur refus.
— Nous n'irons pas, qu'ils dirent. Nous aimons mieux être tués chez nous, si nous devons être tués.
— Imbéciles que vous êtes ! Imbéciles, répétait le vieux diable. Les soldats, on peut les tuer; mais ils ont chance d'en réchapper; tandis que si vous n'obéissez pas, Ivan vous fera mourir sûrement.
Les imbéciles se prirent à réfléchir. Ils se rendirent chez Ivan l'Imbécile
— Il V a, qu'ils dirent, un voïvode, qui nous ordonne à tous de nous faire soldats. « Si vous vous faites soldats, qu'il dit, il n'est pas sûr que vous soyez tués; et si vous ne vous faites pas soldats, le czar Ivan vous mettra à mort sûrement. »
— Vrai?
Ivan se mit à rire.
— Mais comment donc, qu'il dit. moi seul vous tuerais-je tous? Si je n'étais pas imbécile, je vous l'expliquerais; mais je n'y comprends rien moi-même.
— Alors, nous n'irons pas?
— Soit, qu'il dit. N'allez pas.
Les imbéciles retournèrent chez le voïvode et lui signifièrent leur refus de se faire soldats.
Le vieux diable voit que son affaire ne marche pas. Il se rend chez le czar Tarakanski, dont il a capté la confiance.
— Allons, qu'il dit, en guerre contre Ivan le Czar. Il manque seulement d'argent; du blé, du bétail, d'autres biens, il en possède en abondance.
Tarakanski le Czar partit en guerre. Il réunit de nombreux soldats, des fusils, des canons, et s'en fut à la frontière pour envahir le royaume d'Ivan.
On vint avertir Ivan :
— Le czar Tarakanski vient guerroyer contre toi.
— Soit! qu'il dit. Qu'il vienne.
Tarakanski passa la frontière avec toute
son armée et envoya son avant-garde à la découverte de l'armée d'Ivan. On cherche, on cherche. On attend s'il n'en surgira pas quelqu'une de l'horizon : on n'en entend même pas parler. Impossible de se battre.
Tarakanski envoya occuper les villages.
Les imbéciles des deux sexes sortaient de leurs maisons, regardaient les soldats et s'étonnaient. Les soldats prirent leur blé et leur bétail aux imbéciles : ceux-ci donnaient tout ; personne ne se défendait.
Les soldats occupèrent un autre village : même chose. Ils marchèrent ainsi un jour, puis un autre ; partout même chose : on leur donnait tout, nul ne se défendait; les gens du pays les invitaient même à vivre avec eux.
— Si, mes chers amis, qu'ils disaient, si
vous vivez mal chez vous, venez donc vous établir chez nous pour toujours.
Les soldats marchèrent, marchèrent : pas d'armée; partout des gens qui vivaient, se nourrissaient, ne se défendaient pas et invitaient les soldats à demeurer avec eux.
Ils s'ennuyèrent, les soldats. Il se rendirent chez le czar Tarakanski et lui dirent :
— Nous ne pouvons pas nous battre. Conduis-nous ailleurs. Ce serait bien si c'était la guerre ; mais ici, quoi, autant vaudrait couper de la gelée. Nous ne pouvons guerroyer ici.
Tarakanski le Czar se fâcha. Il donna l'ordre à ses soldats de parcourir tout le royaume, de ruiner les villages, d'abattre les maisons , de brûler tout le blé , de tuer tout le bétail.
— Et si vous ne m'obéissez pas, qu'il dit, je vous ferai tous mourir !
Les soldats, effrayés, exécutèrent l'ukase du czar. Ils se mirent à brûler les maisc»ns et les blés, à tuer le bétail.
Les imbéciles ne se défendirent pas quand même : ils ne faisaient que pleurer: les vieillards pleuraient, les vieilles femmes pleuraient, les enfants pleuraient.
— Pourquoi, qu'ils disaient, nous faire du mal? Pourquoi détruire tant de biens? Si vous en avez besoin, prenez-les plutôt pour vous!
Cela finit par dégoûter les soldats. Ils refusèrent d'aller plus loin et toute l'armée se dispersa.
64 IVAN L'TMBÉCILE
Voyant qu'il ne pouvait venir à bout d'Ivan au moyen des soldats, le vieux diable s'en fut.
Il revint bientôt sous la forme d'un monsieur bien mis , et , s'établissant dans le royaume d'Ivan, il résolut de le combattre, comme Tarass le Ventru, au moyen de l'argent.
— Moi, qu'il dit, je veux vous faire du bien, vous apprendre d'excellentes choses; je veux me faire une maison chez vous.
— Soit! qu'on lui dit. Reste chez nous. Le lendemain matin, le monsieur bien mis
sortit sur la place publique avec un grand sac d'or et une feuille de papier, et dit :
— Vous vivez tous comme des cochons; je veux vous apprendre comment il faut
vivre. Construisez-moi , qu'il dit, une maison sur ce plan-là. Vous, vous travaillerez, moi je vous dirigerai , et je vous donnerai de l'argent en or.
Et il leur montra de l'or.
Les imbéciles s'étonnèrent. Ils n'avaient jamais vu de l'argent : ils n'échangeaient entre eux que les produits de leur travail. Ils admirèrent l'or.
— Ils sont jolis, dirent-ils. ces objets-là. Et ils échangèrent avec le monsieur bien mis leur travail contre ces objets en or. Comme chez Tarass, le vieux diable répandit l'or à poignées, et il eut en échange toute espèce de travaux et de produits. Il se réjouit et pensa :
« Mes affaires vont au mieux. Je vais maince tenant ruiner l'Imbécile comme j'ai ruiné « Tarass, et l'acheter lui-même. »
Mais lorsque les imbéciles eurent réuni assez de pièces d'or, ils les donnèrent à leurs babas pour s'en faire des colliers; toutes les
jeunes filles en mirent dans leurs nattes, et les petits enfants commençaient à jouer avec danslarue. Et comme ils en avaient beaucoup, les imbéciles n'en voulurent plus d'autres.
Or, la maison du monsieur bien mis n'était encore qu'à moitié bâtie; et il n'avait pas fait toute sa provision de blé et de bétail.
Il annonça donc qu'on pouvait, venir travailler chez lui, et lui apporter du blé et du bétail; que, pour tout objet, pour tout travail, il donnerait beaucoup de pièces d'or.
Personne ne vint travailler, personne ne lui apporta rien. Parfois seulement un garçonnet, une petite fille venait échanger un œuf contre une pièce d'or. Personne autre, et rien à manger.
Il eut faim, le monsieur bien mis, et il s'en alla dans le village acheter de quoi dîner. 11 entra dans une cour, et offrit une pièce d'or pour une poule; la ménagère refusa la pièce:
— J'en ai assez comme cela, qu'elle dit.
Il s'en fut chez une autre baba qui n'avait
pas d'enfant, et voulut lui acheter un hareng- : il lui offrit aussi une pièce d'or.
— Pas besoin, qu'elle dit, mon bon. Je n'ai pas d'enfants, qu'elle dit, personne pour jouer avec. De ces petits objets en or, j'en ai déjà pris trois, par curiosité.
Il se rendit alors chez un moujik pour avoir du pain. Le moujik refusa de même l'argent.
— Pas besoin, qu'il dit. Tu veux peut-être quelque chose pour l'amour du Christ? qu'il dit. Attends alors, je vais dire à ma baba de te couper un morceau...
Le diable se mit à cracher et se sauva bien vite. Se voir offrir quelque chose au nom du Christ, entendre seulement ce nom, c'était pire pour lui qu'un coup de couteau.
Aussi ne put-il pas trouver du pain. Partout où il allait, le vieux diable, on refusait de lui rien donner pour son argent; mais chacun lui disait :
— Offre-nous autre chose, ou travaille;
ou bien prends pour l'amour du Christ.
Et le vieux diable n'avait à offrir que de l'argent. Travailler, il ne le voulait; prendre pour l'amour du Christ, il ne le pouvait.
Il se fâcha, le vieux diable.
— Qu'avez-vous besoin d'autre chose , qu'il dit, puisque je vous donne de l'or! Avec de l'or, vous achèterez ce que vous voudrez, et vous ferez travailler qui bon vous semblera.
Les imbéciles ne l'écoutèrent pas.
— Non, qu'ils dirent, pas besoin; nous ne payons rien à personne, et nous n'avons point d'impôts. Alors, à quoi bon l'argent?
Le vieux diable se coucha sans souper.
La chose arriva aux oreilles d'Ivan l'Imbécile. On vint lui demander:
— Que faire? Il est apparu chez nous un monsieur bien mis, qui aime à bien manger, à bien boire et qui s'habille proprement. Il ne veut ni travailler, ni demander pour l'amour de Dieu. Il ne fait qu'offrir des pièces
d'or à tout le monde. Avant que nous eussions assez de ses pièces d'or, on lui donnait de tout : maintenant, on ne lui [donne plus rien. Que faire, pour qu'il ne meure pas de faim? S'il allait mourir de faim!
Ivan les écoutait :
— Eli bien 1 qu'il dit, il faut lui donner à manger. Qu'il aille de maison en maison, comme un berger.
Que faire? Le vieux diable s'en fut de cour en cour. Il arriva ainsi à la maison d'Ivan et demanda à manger à la muette, qui était en train de préparer le dîner de son frère. A force de se laisser tromper par les paresseux qui venaient de bonne heure pour le dîner, sans avoir travaillé, et mangeaient tout le kacha *, la muette était devenue habile à les reconnaître à leurs mains : ceux qui avaient des callosités, elle les installait à table; pour les autres, rien que les restes.
i. Plat de eruau cuit.
Le vieux diable se glissa vers la table: mais la muette lui prit la main et l'examina : pas de callosités, les mains blanches, avec de longues griffes. Elle se mit à meugler et repoussa le diable de la table.
La femme d'Ivan dit :
— Ne te fâche pas, monsieur bien mis, ma belle-sœur empêche quiconque n'a pas les mains calleuses de s'asseoir à table. Attends un peu; quand tous auront dîné, tu mangeras ce qui restera.
Le vieux diable fut humilié : lui, manger chez le czar avec les cochons î Et il dit à Ivan :
— C'est une loi d'imbécile, cette loi de ton royaume que chacun travaille avec ses mains. C'est par bêtise, que vous avez inventé cela. Est-ce avec les mains seulement qu'on travaille? Avec quoi penses-tu donc que travaillent les gens intelligents?
Et Ivan lui dit :
— Comment pouvons-nous savoir, nous
autres, imbéciles? Nous, c'est avec les mains et l'échiné que nous travaillons.
— Parce que vous êtes des imbéciles...
Mais moi, qu'il dit, je vais vous apprendre à travailler avec la tête ; vous verrez alors que cette manière est préférable à l'autre.
Ivan s'étonna :
— Vraiment! qu'il dit. Ah! ce n'est pas sans raison qu'on nous appelle imbéciles!
Et le vieux diable dit :
— Seulement, c'est plus difficile de travailler avec la tête. Vous ne me donnez pas à manger parce que je n'ai pas les mains calleuses, et vous ne savez pas qu'il est cent fois plus malaisé de travailler avec la tête. Il arrive parfois que la tête en craque.
Ivan restait songeur :
— Pourquoi alors, mon ami, te donner tant de peine ? Ce n'est pas bon, quand la tête craque; mieux vaudrait pour toi un travail facile avec les mains et l'échiné.
Et le diable dit :
72 IVAN L'TMBECTLE
. — Si je me donne de la peine, c'est justement parce que j'ai pitié de vous autres imbéciles. Sans moi, vous resteriez toute votre vie des imbéciles. Mais moi, qui travaille avec la tète, je vais vous apprendre à faire comme moi.
Ivan s'étonna :
— Apprends, apprends, qu'il dit. Car on finit par avoir les mains lasses : alors, pour changer, on pourra travailler avec la tète.
Et le diable promit d'apprendre.
Et Ivan fît savoir dans tout son royaume qu'il était arrivé un monsieur bien mis, qui apprendrait à tout le monde à travailler avec la tète ; qu'on faisait plus de besogne avec la tête qu'avec les mains ; et que chacun devait venir s'instruire.
Il y avait clans le royaume d'Ivan une très haute tour, avec une échelle toute droite le long des murs, et une plate-forme au
sommet. Et Ivan y mena le monsieur bien mis, afin que tout le monde le vît.
Le monsieur se plaça tout en haut et commença à parler. Les imbéciles le regardaient ; ils croyaient que ce monsieur allait leur montrer réellement comment on travaille sans mains, rien qu'avec la tête ; tandis que le vieux diable enseignait seulement en paroles comment on peut vivre sans travailler.
Les imbéciles n'y comprirent rien. Ils regardèrent, ils regardèrent, puis s'en furent chacun à ses affaires.
Le vieux diable resta sur la tour une journée, puis une autre, parlant toujours; et voilà qu'il eut faim. Les imbéciles n'avaient pas eu l'idée de lui monter du pain. Ils pensaient que, sachant travailler avec la tête mieux qu'avec les mains, il se ferait du pain comme en se jouant.
Il passa encore un jour, le vieux diable, au sommet de sa tour, et il ne cessait de
pérorer. Et les gens s'approchaient l'un après l'autre, regardaient, regardaient, puis s'en allaient.
Et Ivan demandait:
— Eh bien î ce monsieur, a-t-il commencé à travailler avec sa tête ?
— Pas encore ! qu'on lui disait. Il bavarde toujours.
Le vieux diable resta encore un jour sur le sommet de la tour : et il s'affaiblissait. Une fois il vacilla sur ses jambes et se cogna la tête contre le pilier. L'un des imbéciles s'en aperçut et le dit à la femme divan. Celle-ci courut vers son mari, qui se trouvait aux champs.
— Viens regarder, qu'elle dit. On dit que le monsieur commence à travailler avec la tète.
Ivan s'étonna :
— Vraiment ! qu'il dit. Il s'approcha. Le vieux diable, tout à fait épuisé, vacillait sur ses jambes et se cognait la tête contre le
pilier. A peine Ivan était-il là, que le diable chancelait, tombait sur l'échelle et heurtait du front tous les barreaux, que sa tête comptait l'un après l'autre.
— Oh 1 oh ! fit Ivan, il disait donc vrai, ce monsieur bien mis ; il peut arriver que la tête en craque ! ce n'est pas comme les callosités... A ce travail-là, on risque d'attraper des bosses à la tête.
Le vieux diable tomba, la tête enfoncée dans le sol. Ivan voulut s'approcher pour voir s'il avait fait beaucoup de besogne ; mais tout à coup la terre s'ouvrit et le vieux diable s'abîma dans ses profondeurs : il ne resta qu'un trou.
Ivan se gratta la tête.
— Vois-tu, qu'il dit, la sale bête ! C'est encore lui ! C'est sans cloute le père des autres : comme il est gros î
Et Ivan est encore en vie. On accourt en foule dans son royaume. Ses frères sont aussi venus chez lui, et il les nourrit. À quiconque arrive, disant :
— Nourris-nous !
— Soit, qu'il dit. Vivez. Nous avons de tout.
Mais il existe dans ce royaume une coutume, une seule : qui a des callosités aux mains : « Mets-toi à table ! » ; qui n'en a pas : « Mange les restes ! »
Il y avait dans une ville un savetier appelé Martin Avdiéitch. Il occupait dans un sous-sol une pièce éclairée d'une fenêtre. La fenêtre donnait sur la rue ; on voyait passer le monde, et, bien qu'il n'aperçût que leurs pieds, Martin reconnaissait les gens à leurs bottes.
Il vivait là depuis longtemps, et connaisnaissait beaucoup de monde. Il était rare qu'une paire de bottes ne lui passât pas une fois ou deux entre les mains. Il ressemelait les unes, rapiéçait les autres ; parfois il
renouvelait les empeignes. Et souvent il vovait à travers la fenêtre l'œuvre de ses doigts.
Avdiéitch avait beaucoup d'ouvrage, car il travaillait proprement, fournissait de bonne marchandise, ne surfaisait personne etlivrait au jour dit. Et tous l'appréciaient, et la besogne ne chômait jamais.
De tout temps, Avdiéitch s'était montré un brave garçon. Mais, en prenant de l'âge, il se mit à songer davantage à son âme et à se rapprocher de Dieu. Alors qu'il travaillait encore chez son patron, sa femme était morte, lui laissant un petit garçon de trois ans.
Ses enfants ne vivaient pas. Les aînés, il les avait tous perdus. Il voulut d'abord envover son fils à la campagne, chez sa sœur ; puis il eut pitié et pensa :
— Il lui serait trop dur, à mon Kapitochka, de vivre dans une famille étrangère. Je veux le garder avec moi.
Et Avdiéitch quitta son patron et s'établit
à son compte avec son iils. Mais Dieu ne bénit pas Martin clans ses enfants. Comme il commençait à grandir et à aider son père, Kapitochka tomba malade : il dépérit pendant une semaine et mourut.
Avdiéitch ensevelit son enfant et désespéra de tout. Il était si désolé qu'il se prit à murmurer contre Dieu. Il se sentait si malheureux, Martin, qu'il demandait souvent la mort au Seigneur, lui reprochant de ne pas l'avoir pris, lui, un vieillard, à la place de son fils unique et adoré. Il cessa même de fréquenter l'église.
Voici qu'un jour, vers la Pentecôte, arriva chez Avdiéitch un de ses pays, un pèlerin toujours en marche depuis huit ans. Ils causèrent, et Martin se plaignit amèrement de ses malheurs.
— Je n'ai plus même envie de vivre, homme de Dieu, disait-il. Je ne demande qu'à mourir. C'est tout ce que j'implore de Dieu. Je n'ai maintenant plus d'espérance.
Et le petit vieux lui répondit :
— Ce n'est pas bien de parler ainsi, Martin. Il ne nous appartient pas de juger ce que Dieu a fait, c'est au-dessus de notre intelligence. Dieu seul est juge de ce qu'il fait. Il a décidé que ton fds mourrait, et que toi tu vivrais : c'est que cela vaut mieux ainsi. Et ton désespoir vient de ce que tu veux vivre pour toi, pour ton propre bonheur.
— Et pourquoi vit-on? demanda Avdiéitch.
Et le vieux dit :
— C'est pour Dieu qu'il faut vivre. C'est lui qui te donne la vie, c'est pour lui que tu dois vivre. Quand tu commenceras à vivre pour lui, tu n'auras plus de chagrin, et tu supporteras tout facilement.
Martin garda un moment le silence. Puis il reprit :
— Et comment vivre pour Dieu ? Et le vieux répondit :
— Comment vivre pour Dieu ? C'est ce
que le Christ a révélé. Sais-tu lire ? Achète l'Évangile et lis. Là. tu apprendras comment il faut vivre pour Dieu. Là, tu trouveras réponse à tout ce que tu demandes.
Ces paroles allèrent au cœur d'Avdiéitch. Il s'en alla le même jour acheter un Nouveau Testament en gros caractères et se mit à le lire.
Il voulait lire seulement pendant les fêtes; mais, une fois qu'il eut commencé, il se sentit dans l'âme un tel apaisement qu'il prit l'habitude de parcourir tous les jours quelques pages. Parfois, il s'oubliait si bien dans sa lecture, 'que tout le pétrole de sa lampe était consumé, sans qu'il pût encore s'arracher au livre Saint.
Il lisait ainsi chaque soir. Et plus il lisait, plus il comprenait clairement ce que Dieu lui voulait, et comment il faut vivre pour Dieu ; de plus en plus la joie pénétrait dans son cœur.
Naguères, avant de se coucher, il lui arri-
84 LA OU EST L'AMOl'R, LA EST DIEU
vait de soupirer, de gémir en évoquant le souvenir de Kapitochka. Maintenant, il se contentait de dire :
— Gloire à Toi î Gloire à Toi î Seigneur. C'est Ta volonté.
Depuis ce temps, la vie d'Avdiéitch changea du tout au tout. Il lui arrivait auparavant, les jours de fête, d'entrer au traktir i boire du thé ; et il ne se refusait pas non plus un verre de vodka. Il se laissait aller à boire avec un ami, parfois, et sorti du traktir, non pas ivre, mais un peu gai, à dire des folies, à héler et injurier les passants.
Mais tout cela était loin. Sa vie s'écoulait maintenant paisible et heureuse. Il se mettait à l'ouvrage dès l'aube, accomplissait sa tâche, décrochait sa lampe, la posait sur la table, retirait son livre du rayon, l'ouvrait et lisait. Et plus il lisait, plus il comprenait, et plus sereine était son âme.