Taverne où l'on boit surtout du thé
Il lui arriva une fois de lire plus tard que de coutume. Il en était alors à l'Évangile selon saint Luc. Il lut, au chapitre VI, les versets suivants :
« A celui qui te frappe à une joue, pré- « sente-lui aussi l'autre; et si quelqu'un « t'ôte ton manteau, ne l'empêche point de « prendre aussi l'habit de dessous.
« Donne à tout homme qui te demande, « et si quelqu'un t'ôte ce qui est à toi, ne le a redemande pas.
« Et ce que vous voulez que les hommes « vous fassent, faites-le-leur aussi de même. »
Il lut ensuite les autres versets où le Seigneur dit :
« Mais pourquoi m'appelez-vous : Seigneur, « Seigneur, tandis que vous ne faites pas « ce que je dis?
« Je vous montrerai à qui ressemble tout « homme qui vient à moi, et qui écoute mes « paroles, et qui les met en pratique;
« Il est semblable à un homme qui bâtit
une maison, et qui. ayant enfoui et creusé profondément, en a posé le fondement sur le roc; et quand il est survenu un débordement d'eaux, le torrent a donné avec violence contre cette maison, mais il ne l'a pu ébranler, parce qu'elle était fondée sur le roc.
« Mais celui qui écoute mes paroles, et qui ne les met pas en pratique, est semblable à un homme qui a bâti sa maison sur la terre sans fondement, contre laquelle le torrent a donné avec violence, et aussitôt elle est tombée, et la ruine de cette maisonlà a été grande. »
Avdiéitch lut ces paroles, et son cœur fut pénétré de joie. Il ôta ses lunettes, les posa sur le livre, s'accouda sur la table et demeura pensif. Et il compara ses propres actes avec ces paroles, et il se dit :
— Ma maison est-elle fondée sur le roc ou sur le sable? C'est bien si c'est sur le roc. On se sent si léger, lorsqu'on se trouve seul
et que l'on aagicommeDieul'ordonne! Tandis que si l'on se laisse distraire de Dieu, on peut retomber dans le péché. Je vais tout de même poursuivre; ceci est très bon. Que Dieu m'assiste!
Après avoir ainsi pensé, il voulut se coucher. Mais cela le peinait trop de s'arracher à son livre. Et il se mit encore à lire le septième chapitre. Il lut l'histoire du centenier et du fils de la veuve; [il lut la réponse de Jésus aux disciples de saint Jean. Il arriva au passage où le riche Pharisien convia chez lui le Seigneur ; il lut comment la pécheresse lui oignit les pieds et les lava avec ses larmes, et comment il lui remit ses péchés. Puis il en vint au verset 44, et il lut :
« Alors se tournant vers la femme, il dit « à Simon : Yois-tu cette femme ? Je suis « entré dans ta maison, et tu ne m'as point « donné d'eau pour les pieds ; mais elle a « arrosé mes pieds de ses larmes, et les a « essuyés avec ses cheveux.
« Tu ne m'as point donné cle baiser; mais « elle, depuis qu'elle est entrée, n'a cessé « de me baiser les pieds.
« Tu n'as point oint ma tête d'huile; « mais elle a oint mes pieds d'huile odori- « férante. »
Il lut ce verset et pensa :
« Tu ne m'as point donné d'eau pour les h pieds, tu ne m'as point donné de baiser, « tu n'as point oint ma tête d'huile. »
Et Avdiéitch ôta de nouveau ses lunettes, posa son livre et se reprit à réfléchir.
« Sans doute il était comme moi, ce Pha- « risien. Moi aussi, j'ai songé uniquement « à moi : pourvu que je busse du thé, que « j'eusse chaud, que je ne manquasse de « rien, je ne pensais guère au convié. C'est « à moi seul que je songeais, et du convié « nul souci. Et le convié, quel est-il ? Le « Seigneur lui-même 1... S'il était venu chez « moi, aurais-je donc agi de la sorte ? »
Et Avdiéitch, s'accoudant sur ses deux mains, s'endormit sans s'en apercevoir.
— Martin ! fît tout à coup une voix à son oreille.
Martin se réveilla en sursaut de son assoupissement.,
— Qui est là?
Il se retourna, regarda vers la porte : personne.
Il se rendormit.
Soudain, il entendit bien distinctement ces paroles :
— Martin ! Eh ! Martin ! Regarde demain dans la rue. Je viendrai te voir.
Avdiéitch revint à lui, se leva de sa chaise et se frotta les yeux. Et il ne savait pas luimême si c'était en rêve ou en réalité qu'il avait ouï ces paroles.
Il éteignit sa lampe et se coucha.
Le lendemain, avant l'aurore, il se leva, fît sa prière à Dieu, alluma son poêle, y mit
à cuire du stchi ', delà choucroute, du kacha, fît bouillir son samovar, passa son tablier et s'assit près de la fenêtre pour travailler.
Et tout en travaillant, il songeait à ce qui lui était arrivé la veille ; et il ne savait que penser. Il lui semblait, tantôt qu'il avait été le jouet d'une illusion, tantôt qu'on avait réellement parlé.
— Ce sont des choses qui arrivent, se dit-
Martin restait ainsi à travailler et à regarder par la fenêtre, et, quand passait quelqu'un dans des bottes qu'il ne connaissait pas, il se courbait pour voir, à travers la fenêtre, non seulement les pieds, mais encore le visage.
Un dvornik 2 passa, dans des valenki 3 neuves, puis le porteur d'eau, puis un vieux
!.. Espèce de potage aux choux.