Bottes de feutre
soldat du temps de Nikolaï, chaussé de vieilles valenki déjà ressemelées et armé d'une longue pelle.
Il s'appelait Stépanitch, et il vivaitchezun marchand du voisinage qui l'avait recueilli par charité. Il était chargé d'aider les dvorniks.
Le vieux soldat se mit à déhlayer la neige devant la fenêtre d'Avdiéitch. Celui-ci le regarda et reprit sa besogne.
— Je suis, sans doute, bien sot de guetter ainsi, pensait Avdiéitch en se raillant luimême... C'est Stépanitch qui déblaye la neige, et moi je crois que c'est le Christ qui vient me voir. Je divague, vieille cruche que je suis.
Pourtant, après dix autres aiguillées, il regarda de nouveau par la fenêtre ; et il vit Stépanitch qui, ayant appuyé sa pelle contre le mur, se reposait et se réchauffait.
— Il est vieux, ce bonhomme-là, se disait Avdiéitch. On voit qu'il n'a même plus la
force de déblayer la neige ; il faudrait peutêtre lui donner du thé, j'ai justement mon samovar qui va s'éteindre.
Il piqua son alêne dans l'établi, se leva, posa le samovar sur la table, versa de l'eau dans la théière et frappa à la fenêtre. Stépanitch se retourna et s'approcha. Le savetier lui fît un signe et alla ouvrir la porte.
— Viens donc te réchauffer, dit-il, tu dois avoir froid.
— Que le Christ nous sauve! Oui, c'est vrai, les os me font mal, répondit Stépanitch.
Le vieux entra, secoua la neige de ses pieds, les essuya de peur de salir le parquet et vacilla sur ses jambes.
— Ne te donne pas la peine d'essuyer tes pieds, je nettoyerai cela; cela ne fait rien, viens donc t'asseoir, dit Avdiéitch, prends donc un peu de thé.
Il remplit deux verres, et en poussa un vers son hôte; lui-même il versa le sien dans sa soucoupe et se mit à souffler dessus.
Stépanitch but, retourna son verre, posa dessus le restant du sucre et remercia. Mais on voyait qu'il en désirait encore.
— Prends-en encore, dit Martin.
Et de nouveau il emplit les deux verres. Tout en buvant, Avdiéitch regardait à tout moment dans la rue.
— Attends-tu quelqu'un? interrogea l'hôte.
— Si j'attends quelqu'un? J'ai honte de dire qui j'attends. Je ne sais si j'ai ou non raison d'attendre, mais il y a une parole qui m'est allée au cœur... Était-ce un rêve, ou je ne sais quoi?... Vois-tu, mon frère, je lisais hier l'Évangile de notre petit Père le Christ, combien 77 souffrit, commenta marchait sur la terre. Tu en as entendu parler, n'est-ce pas?
— Oui, j'en ai entendu parler, répondit Stépanitch. Mais nous autres, gens ignorants, nous ne savons pas lire.
— Eh bien 1 je lisais donc comment II marchait sur la terre... J'ai lu, sais-tu, comment II est venu chez le Pharisien, et com-
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ment l'autre n'est point allé au devant de Lui... Je lisais donc, mon frère, hier, justement cela, et je pensais : « Comment pouce vait-on ne pas honorer de son mieux notre « petit Père le Christ? Si, par exemple, me « disais-je, pareille chose m' arrivait, à moi, « comme à un autre, je ne saurais même « pas comment L'honorer assez. Et lui, le « Pharisien, il ne .L'a pas bien accueilli! » Voilà ce que je pensais. Et je m'assoupis. Et quand je fus assoupi, mon frère, je m'entendis appeler par mon nom. Je me lève, et la voix me semble murmurer : — « Attendsmoi, qu'on dit, je viendrai demain. » Et ainsi deux fois de suite... Eh bien ! me croiras-tu? Cela m'est resté à la tête. J'ai beau me gronder moi-même, je Z'attends toujours, Lut, notre petit Père !
Stépanitch hocha la tête sans répondre. Il acheva son verre, le coucha sur la soucoupe; mais Avdiéitch le releva de nouveau et reversa du thé :
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— Prends donc pour ta santé ! Je song-e que Lui, notre petit Père, quand II marchait sur la terre, II ne rebutait personne, et II recherchait surtout les humbles. Il venait toujours chez les humbles; ses disciples, Il les prenait parmi nous autres, des pêcheurs, des artisans comme nous. « Celui qui s'élève « sera abaissé, disait-il; celui qui s'abaisse « sera élevé... Vous m'appelez Seigneur, « qu'il dit, et moi, je vous lave les pieds; « celui qui veut être le premier doit être le « serviteur des autres... Car, disait-il, heu- « reux les pauvres d'esprit; le royaume des « cieux leur est ouvert. »
Stépanitch avait oublié son thé. C'était un homme vieux et sensible. Il écoutait, et les larmes coulaient le long- de ses joues.
— Eh bien! prends-en encore, lui dit Avdiéitch.
Mais Stépanitch fit le sig-ne de la croix, remercia, repoussa le verre et se leva.
— Je te remercie, dit-il, Martin Avdiéitch,
de m'avoir traité de la sorte, et de m' avoir satisfait l'âme avec le corps.
— Aton service. Aune autre fois. Je suis toujours content qu'on vienne me voir, dit Avdiéitch.
Stépanitch partit. Martin se versa ce qui restait de thé, le but, enleva la vaisselle et vint se rasseoir auprès de la fenêtre à travailler.
Il coud, et, tout en cousant, il regarde par la fenêtre et attend le Christ. Et il ne fait que penser à Lui, et il repasse dans son esprit ce qiïll a fait, ce qu'il a dit.
Deux soldats passèrent, l'un dans des bottes d'ordonnance, l'autre dans des bottes à lui, puis un barine en galoches vernies, puis un boulanger avec sa corbeille.
Voici qu'en face de la fenêtre apparut une femme en bas de laine, en souliers de paysanne. Elle dépassa la fenêtre et s'arrêta tout contre le mur. Avdiéitch, se penchant, regarde à travers la vitre. Il voit une femme
étrangère, avec un enfant dans les bras, appuyée au mur, et tournant le dos au vent. Elle essayait d'abriter son nourrisson, mais sans y parvenir, car elle n'avait rien pour l'envelopper. Cette femme portait des vêtements d'été en fort mauvais état.
Et Avdiéitch, de derrière sa fenêtre, entendit l'enfant crier et sa mère le consoler, mais sans succès.
Il se leva, ouvrit sa porte, sortit et cria dans l'escalier :
— Bonne femme ! Eh ! bonne femme !
L' étrangère l'entendit et se tourna vers lui :
— Pourquoi donc rester au froid avec ton enfant? Viens donc dans ma chambre, tu seras mieux pour le soigner... Par ici! Par ici !
La femme, toute surprise, voit un vieillard en tablier et en lunettes qui lui fait signe de venir. Elle le suit.
Elle descend l'escalier et pénètre dans la chambre.
— Ici, viens donc ici. lui dit le vieillard. Assieds-toi plus près du poêle. Chauffe-toi et fais téter le petit.
— C'est que je n'ai plus de lait, répondit-elle. Depuis ce matin, je n'ai moi-même rien mangé.
Et elle donna cependant le sein à son nourrisson.
Avdiéitch hocha la tête. Il s'approcha de la tahle, prit du pain, un hol, ouvrit le poêle où cuisait le stchi, sortit un potdekacha; mais comme le kacha n'avait pas eu le temps de houillir, il versa seulement du stchi dans le bol et le posa sur la table. Il coupa du pain, décrocha une serviette et mit le couvert.
— Assieds-toi, qu'il dit ; mange, bonne femme ! Moi je garderai un peu ton enfant. J'ai eu aussi des enfants, moi, et je sais les soigner.
La femme fit le signe de la croix, se mit à table et mangea, tandis que Martin, s'é-
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tant assis sur le lit avec l'enfant, lui envoyait des baisers pour le consoler. Comme l'enfant pleurait toujours. Avdiéitch imagina de le menacer avec son doigt, qu'il approchait et éloignait alternativement de ses lèvres, mais sans le lui mettre dans la bouche, car ce doigt était noir de poix. Et le petit, regardant fixement le doigt, cessa de crier et se mit môme à rire, à la grande joie d' Avdiéitch.
Tout en mangeant, l'étrangère racontait qui elle était, d'où elle venait :
— Moi, qu'elle dit, je suis la femme d'un soldat. Mon mari, on l'a fait partir, voilà déjà huit mois, et je n'ai plus eu de ses nouvelles. Je vivais de mon emploi de cuisinière, lorsque j'accouchai; avec un enfant, on n'a plus voulu me garder, et voilà trois mois que je suis sans place. J'ai mangé tout ce que j'avais ; j'ai voulu me proposer comme nourrice; on m'a rebutée : « Trop maigre ! » me dit-on. Alors je me suis ren-
<lue chez une marchande où se trouve placée notre petite baba : là, on promit de me prendre. Je pensais que la chose allait se faire tout de suite, mais on m'a dit de revenir l'autre semaine ; et elle demeure bien loin... Je suis exténuée, et j'ai fatigué aussi mon pauvre petit. Heureusement que ma patronne a pitié de nous, et nous laisse, au nom du Christ, dormir chez elle. Autrement je ne saurais que devenir.
Avdiéitch soupira et dit:
— Et tu n'as pas de vêtements chauds ?
— Non. J'ai engagé hier, pour vingt kopeks, mon dernier châle.
La femme s'approcha du lit et prit l'enfant. Avdiéitch se leva, se dirigea vers le mur, chercha, et apporta une vieille poddiovka *.
— Prends, qu'il dit; c'est mauvais, mais cela te servira toujours pour envelopper.