Sergent de ville
chka, et ne recommence plus à l'avenir : car je t'ai vu prendre la pomme.
Le petit se prit à pleurer et demanda pardon.
— Voilà qui est bien, et maintenant voici une pomme !
Et Martin prit dans le panier une pomme qu'il tendit à l'enfant.
— Je vais te la payer, babouchka, continua-t-il en s'adressant à la vieille.
— Tu le gâteras, ce mauvais garnement, fit la vieille. Il fallait le récompenser de telle façon qu'il y pensât toute la semaine.
— Eh ! babouchka ! babouchka î nous en jugeons ainsi, mais Dieu n'en juge pas ainsi: s'il faut le fouetter pour une pomme, à nous, pour nos péchés, que faudrait-il nous faire ?
La vieille garda le silence.
Et Martin raconta à la vieille la parabole du créancier qui remit sa dette à son débiteur, et du débiteur qui vint pour tuer son bienfaiteur.
La vieille écoutait, le gamin écoutait aussi.
— Dieu nous commande de pardonner, dit Avdiéitch, car autrement il ne nous sera point pardonné à nous-mêmes... de pardonner à tous, et surtout à ceux qui ne savent ce qu'ils font.
La vieille hocha la tête et soupira :
— Je ne dis pas non, fit-elle. Seulement, les enfants ne sont déjà que trop portés à faire le mal.
— Alors c'est à nous, les vieux, de leur montrer le bien.
— C'est ce que je dis aussi, répliqua la vieille. Moi-même, j'avais sept enfants; il ne me reste qu'une fille...
Et la vieille se mit à raconter comment «lie vivait chez sa fille, et combien elle avait de petits-enfants.
— Tu vois, dit-elle, ma faiblesse? Et pourtant je travaille. Mes petits-enfants... j'ai pitié d'eux, ils sont si gentils, si empressés à courir à ma rencontre ! Et Aksioutka ! En
LA OU KST L'AMOUIl, LA EST JUKI' 107
voilà une qui n'irait avec personne autre que moi 1 o Babouchka, qu'elle dit, chère babouchka!... »
Et la vieille s'attendrit tout à fait.
— Certainement, ce n'est qu'un enfantillage ; que Dieu le garde I fît la vieille en se tournant vers le gamin.
Mais comme elle allait pour recharger le sac sur ses épaules, le petit accourut en disant :
— Donne, babouchha, je vais te le porter ; c'est sur mon chemin.
La vieille hocha la tête et lui donna le sac.
Et ils s'en allèrent tous deux côte à côte; la vieille avait même oublié de réclamer à Avdiéitch le prix de la pomme. Et Martin, resté seul, les regardait et les écoutait marcher et causer.
Il les suivit des yeux, puis il rentra chez lui, retrouva ses lunettes intactes dans l'escalier, ramassa son alêne et se remit à l'ouvrage. Il travailla un moment; mais il n'y
voyait déjà plus assez pour passer son fil; et il aperçut l'allumeur qui s'en allait allumer les réverbères.
— Il faut que j'éclaire ma lampe, se dit-il. Il apprêta sa petite lampe, la suspendit et
reprit sa besogne. Il termina une botte et l'examina : c'était bien. Il ramassa ses outils, balaya les rognures, décrocha la lampe, qu'il posa sur la table, et prit l'Evangile sur le rayon.
Il voulut ouvrir le volume à la page où il en était resté la veille, mais il tomba sur une autre page.
Comme il ouvrait l'Évangile, il se rappela le songe de la veille; et aussitôt il crut entendre remuer derrière lui.
Avdiéitch se retourna et vit, lui semblaitil, des gens dans le coin... C'étaient des gens en effet, mais il ne pouvait les distinguer. Et une voix lui murmura à l'oreille ;
— Martin ! Eh ! Martin ! Est-ce que tu ne me reconnais pas?
— Qui es-tu? iil Avdiéitch.
— Mais c'est Moi ! lit la voix; c'est Moi! Et c'était Stépaniteh, qui, surgissant du
coin obscur, lui sourit, se dissipa comme un nuage et s'évanouit.
— Et c'est aussi Moi ! fît une autre voix. Et du coin obscur surgit la femme avec
l'enfant : la femme sourit, l'enfant sourit, et tous deux s'évanouirent,
— Et c'est aussi Moi ! fît une autre voix. Et la vieille surgit avec l'enfant qui tenait
une pomme : tous deux sourirent, et ils s'évanouirent.
Et Avdiéitch se sentit la joie au cœur. Il fit le signe de la croix, mit ses lunettes et lut l'Évangile à la page où il s'était ouvert.
Et dans le haut de la page, il lut :
« J'ai eu faim, et vous m'avez donné à « manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné « à boire; j'étais étranger, et vous m'avez « accueilli. »
Et au bas de la page :
« Ce que vous avez fait au plus petit de « mes frères, c'est à moi que vous Favez a fait. » (S. Mathieu, XXY.)
Et Avdiéitch comprit que le songe ne l'avait pas trompé, qu'en effet le Sauveur était venu chez lui ce jour-là. et que c'était Lui qu'il avait accueilli.
Vous avez entendu dire :
OEil pour œil, dent pour dont.
Et moi je vous dis : Souffrez le mal sans résistance.
(S. Mathieu.)
C'était au temps des seigneurs. Il y avait des seigneurs de diverses sortes. Il y en avait qui n'oubliaient pas que Dieu est et qu'ils devaient mourir un jour, et ils ne faisaient point de mal aux hommes. Il y en avait d'autres qui étaient chiens : que Dieu leur soit miséricordieux! Mais il n'était pas de pires chefs que les anciens serfs sortis de la boue et devenus maîtres à leur tour. C'étaient ceux-ci
surtout qui rendaient dure la vie des pauvres gens.
Dans une seigneurie il y avait un certain gérant. Les paysans faisaient les corvées. Les terres étaient étendues et bonnes : des cours d'eaux, des prairies, des forêts. Il y en aurait eu assez pour tout le monde : pour la seigneurie et pour ses moujiks, mais le propriétaire avait voulu un gérant choisi parmi les domestiques d'une de ses autres propriétés.
Le gérant accapara aussitôt toute l'autorité et pesa de tout son poids sur l'échiné des moujiks. Il avait une famille : sa femme, deux filles, qu'il avait mariées, et il avait amassé déjà beaucoup d'argent. Il aurait pu vivre, et vivre sans pécher, mais il était insatiable et déjà endurci dans le mal. Il commença par charger de corvées les moujiks plus que de raison. Il fît construire une tuilerie, mit sur les dents tout le monde, hommes et femmes, et vendit les briques à son
LE CIERGE Ml
profit. Los moujiks allèrent à Moscou se indplare au seigneur; mais rien n'y fit. Il les renvoya et laissa faire le gérant à sa guise. Celui-ci apprit que les moujiks avaient porté plainte et voulut se venger. La vie des paysans devint plus rude encore. Parmi eux, il se trouva de faux frères : ils dénoncèrent leurs camarades et tâchèrent de se nuire les uns aux autres. Et ce peuple fut troublé; et la rage du maître augmenta.
Plus on allait, plus tout s'aggravait. On -en vint à haïr le gérant comme une bête féroce. Quand il passait dans le village, on «'écartait de lui comme d'un loup, on se cachait n'importe où pour fuir sa vue. Le gérant s'en aperçut et la frayeur qu'il inspirait l'irrita davantage. Il se mit à accabler son monde de coups et de travail. Et les moujiks souffrirent.
Il arrive qu'on supprime de tels monstres; les moujiks commencèrent à parler de faire disparaître le maître. Ils s'assemblaient sou-
vent dans quelque coin et le plus hardi disait r « Supporterons-nous encore longtemps notre oppresseur? Mourir pour mourir, tuer un pareil être n'est pas péché. »
Un jour il y eut réunion dans les bois, avant la semaine sainte : le gérant avait envoyé les moujiks émonder la forêt. Ils se rapprochèrent à l'heure du repas et délibérèrent.
— Comment vivre maintenant? dirent-ils.
Il nous épuisera jusqu'aux racines. Nous sommes harassés. Plus de repos, ni jour, ni nuit, pour nous et pour nos femmes. Et s'il n'est pas satisfait, le fouet. Siméon est mort sous le fouet ; Anissim a péri dans les entraves. Qu'attendrons-nous encore? Il viendra encore ce soir et s'en donnera sur nous à cœur joie. Il suffirait de le tirer de dessus son cheval, de lui donner un coup de hache et tout serait dit. Nous l'enterrerons comme un chien et l'eau coulera par là-dessus. Seulement entendons-nous bien, tenons ferme tous. Point de défection f
Ainsi parla Wassili Minaev. 11 était plus acharné qu'un autre contre le gérant. On fouettait Wassili toutes les semaines et sa femme lui avait été enlevée pour devenir la cuisinière du gérant.
Les moujiks se concertèrent jusqu'à son arrivée. Il parut à cheval et chercha chicane aux ouvriers parce qu'ils ne taillaient pas les arbres comme il l'entendait. Il découvrit dans les tas de branches coupées un petit tilleul.
— Je n'ai pas ordonné de couper les tilleuls, moi, fît-il. Qui a fait cela? Avouez, ou je fouette tout le monde.
Il se mit à chercher dans quelle rangée se trouvait ce tilleul. On lui dénonça Sidov. Le gérant lui meurtrit le visage jusqu'au sang. Il en fit autant à Wassili, sous prétexte que son tas n'était pas assez gros; et il partit.
Le soir, les paysans se réunirent encore et Wassili parla :
— Hé bien, vous autres. Vous n'êtes pas
des hommes, mais des moineaux — « Nous allons lui faire son affaire ! » . avez-vous crié et, le moment venu, vous avez cane. C'est comme cela que les moineaux se réunissent contre l'émouchet. « Point de lâcheté, point de défection! » Et quand il arrive, personne ne bronche. Et alors l'émouchet vient, saisit ce qu'il veut et l'enlève. « Qui manque? Ivan. Tant pis, c'est bien fait. » C'est comme vous. Quand on ne veut pas reculer, on ne recule pas. Quand il a pris Sidov, il fallait s'approcher et en finir. Mais vous : « Point de lâcheté! Point de défection! », et lorsqu'il est venu, tout le monde a courbé la tête.
Les disputes se renouvelèrent de plus en. plus souvent et les moujiks jurèrent de se débarrasser du gérant. Il prescrivit des labourages pendant les fêtes de Pâques. Cet ordre irrita extrêmement les paysans. Ils s'assemblèrent chez Wassili, la semaine de la Passion, et recommencèrent à délibérer.
— S'il a oublié Dieu, disaient-ils, et agit
LE CIElUiK 110
de la sorte, il faut pour de bon le tuer. Nous n'en mourrons pas moins si nous ne le faisons pas.
Pierre Mikheev vint aussi. C'était un homme timide que ce Pierre Mikheev, et il n'aimait point se mêler aux discussions. Il vint cependant, écouta et dit :
— C'est un grand péché, mes frères, que vous méditez. Perdre son âme est chose grave. Il est facile de perdre l'âme d'autrui, mais comment alors s'en trouve-t-on soimême? Il fait le mal ? Le mal reste avec lui. Il faut le supporter, mes frères.
Wassili se fâcha en entendant ces paroles.
— Il répète toujours la même chose : c'est péché de tuer un homme î Oui certes, mais quel homme ! C'est un crime d'en tuer un bon, mais un tel chien! Dieu même le veut. Il faut tuer les chiens enragés, si l'on a pitié des hommes. Ce serait un plus grand péché de ne pas le tuer. A combien d'hommes fera-
no L*E CIERGE
t-il encore du mal sans cela ! Et nous, si nous avons à expier sa mort, nous souffrirons pour les autres; ils nous en seront reconnaissants. Tu dis là des sottises, Mikheev. Ce sera-t-il un moins grand péché de travailler pendant la fête du Christ? Mais toimême, tu n'iras pas travailler?
Et Mikheev de répondre :
— Et pourquoi pas? Si on m'y envoie, j'irai labourer. Ce n'est pas pour moi que je travaille et Dieu saura à qui est le péché. Nous devons seulement ne pas l'oublier. Ce n'est pas moi qui parle ainsi, mes frères. S'il était dit qu'il faut combattre le mal parle mal, Dieu l'aurait proclamé; mais le contraire est dit : Si tu t'efforces de faire disparaître toi-même le mal, tu le prends sur toimême. Tuer un homme est chose facile, mais le sang tachera ton âme. Tuer un homme, c'est ensanglanter son âme. Tu crois avoir fait disparaître le mal en donnant la mort à un méchant et, en vérité, tu as chargé
ta conscience d'un mal pire. Supporte le malheur et tu le vaincras.
Après cela, les moujiks ne prirent aucune résolution. Les avis étaient partagés. Les uns pensèrent comme Wassili, les autres se rangèrent du côté de Pierre pour ne pas pécher, pour patienter.
Le premier jour, le dimanche, on laissa les paysans observer la fête. Le staroste l vint le soir et dit : « Mikhaïl Semenitch, le gérant, ordonne que tout le monde aille au labour demain. » Le staroste traversa tout le village et annonça à tout le monde le travail du lendemain, assignant à ceux-ci les terres placées sur l'autre bord de la rivière, à ceux-là celles qui longeaient la grande route. Ils pleurèrent, les moujiks, mais ils n'osèrent pas désobéir. Le lendemain, ils sortirent les charrues et se mirent à labourer. On sonne la messe à l'église, le monde entier