‹ Ivan le TerribleChapitre 10 sur 228 · MOSCOU · texte numérisé non relu

MOSCOU

fois, et souvent au rebours du prog^rès normal. De certaine façon, le mouvement civilisateur, communiqué du dehors, a favorisé lui-même, dans ce pays, le développement de l'absolutisme, en donnant au pouvoir personnel des ressources, des movens d action, qu'il n eût pu trouver au sein d une société barbare. Ivan IV fut un intellectuel, et c'est pour cela qu'il aura été un despote bien plus redoutable que ce Louis XI, qui faisait profession de mépriser la littérature, la science et les arts. L autre ne prenait que les corps; celui-ci prendra aussi les âmes, pour les enfermer dans sa cage de fer à lui, où. pendant des siècles avenir, la Russie toute entière devra se tenir pliée en deux.

Il est aisé de montrer comment cette cage a été bâtie. Quand après avoir débauché un nombre suffisant de « compagnons ;> enlevés aux princes voisins. Moscou se fut trouvée gorgée d hommes disponibles pour le service, le maître du lieu eut hâte de mettre fin à cette liberté d embauchage dont il s était prévalu jusqu'alors pour remplir ses cadres. Les voisins lui avaient d'ailleurs préparé la besogne. Dans leur propre intérêt, ils s'étaient avisés déjà d'établir, à cet égard, quelques restrictions. Mais c'est un gouvernement républicain et prétendument libéral qui avait fait le pas décisif. Les républiques ont beaucoup de méfaits semblables à leur charge, et 1 on ne m accusera pas de faire de 1 actualité : le fait remonte à Tannée 1368! A cette date, la République de Novgorod décréta qu'en quittant son territoire tout citoyen aliénait le droit d v g^arder une propriété quelconque. Moscou neut qu'à imiter cet exemple. Le principe fut respecté quelque temps encore; mais sous Ivan III déjà, tout " homme de service " faisant mine de fausser compagnie au prince était jeté en prison. Pour en sortir, il devait non pas encore renoncer à son droit, qu'on prétendait respecter, mais prendre l'engagement de ne pas en user, et parfois aussi fournir caution.

J'insiste sur ces détails, car ils sont indispensables pour l'intelligence même du développement ultérieur de Ihistoire

nationale, Ivan IV devait donner aux précédents ainsi créés une application très largue, jusqu'à établir une sorte d assurance mutuelle contre l'infidélité de ses sloujUyié.

Néanmoins, même ainsi encadrés et fixés dans le ranxj, princes et boïars conservaient une certaine autonomie politique et sociale, fondée sur leurs origines illustres et sur la possession de leurs antiques domaines ou des débris de ces domaines, apanages et terres allodiales, sur lesquelles ils exerçaient encore certains droits souverains, conservaient de multiples privilèges. Le gouvernement moscovite y remédia de deux façons. En plaçant d abord au sommet de la nouvelle hiérarchie militaire non pas les descendants de Rurik etde Guédymine, pairs naturels et rivaux du nouveau maître, mais ses « compagnons » à lui, ceux qui l'avaient d'abord aidé dans sa tâche de » rassembleur de la terre russe » , eussent-ils pour ancêtres de simples valets d écurie. L absence d'un esprit corporatif, de tout sentiment de caste dans cet embryon d'aristocratie facilita l'opération.

La politique moscovite y ajouta un autre expédient, encore plus efficace. Un système de confiscations énergiquement poursuivi, au milieu de la destruction des anciennes principautés annexées à l'empire, mit à la disposition du gouvernement une masse de terres énorme. Moscou les partagea à nouveau, mais en se gardant de conserver aux propriétés ainsi attribuées à ses « serviteurs » le caractère qu'elles avaient entre les mains des anciens propriétaires. Ce ne furent plus ni des apanages ni des alleux fvoitchinyj, mais de simples pomiéstia, c'est-à-dire, comme le nom 1 indique , fmiésto, place), des allocations correspondant aux places occupées par les titulaires dans le service, et destinées à rémunérer leur tâche; donc viagères, ou héréditaires pour autant seulement que l'héritier du pomiéchtchik se trouvait apte à lui succéder aussi dans sa fonction; franches d'impôts comme les x'oitclnny, mais grevées de la charge la plus lourde : celle du service ; analogues de certaine façon aux tenures féodales de 1 Occident; différentes cependant, car, loin que le ser-

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