LE SERVICE
vice fût ici une condition et une charge librement consenties du fief, le fief était au contraire la conséquence, la rétribution du service arbitrairement imposé. En somme, rien dune assiette territoriale aristocratique ou corporative. Une solde, des émoluments en nature. Et le parti pris fut adopté encore d'assimiler progressivement les anciennes propriétés apanagistes ou allodiales à ces possessions de nouveau type, et les voitchinniki aux pomiéchlchiki du nouveau régime.
Précaire d'ailleurs dans son mode de constitution et dans ses chances aléatoires de permanence, la nouvelle propriété territoriale resta extrêmement réduite dans ses proportions. Certains lots ne dépassèrent pas trente diéssiatines (autant d'hectares environ , et, dans ces limites même, leur attribution aux intéressés fut parfois suspendue ou demeura fictive. Vers 1570, sur 168 c enfants de boïars » — terme adopté pour désigner les descendants déchus des anciens hauts fonctionnaires n ayant pu léguer à leurs héritiers le titre affecté à la place qu'ils occupaient — sur 168 de ces cadets inscrits pour le « service ;' à Poutivl et à Rylsk, 99 n'avaient rien reçu, faute de disponibilités. A la n^ême époque et pour la même raison, à tel pomiéchichik, bien pourvu sur le papier, il manque 74 diéssiatines sur les 80 qui lui ont été octroyées !
Aussi, dans sa façon de vivre, de se loger, de se vêtir et de se nourrir, c'est à peine si la masse des sloujilyié lioudi se distingue des simples paysans. Parfois sa condition matérielle parait au-dessous. Les demeures de quelques grands personnages, occupant de hauts emplois et rentes en conséquence, offrent seules à la vue, bien qu uniformément construites en bois, un aspect imposant, avec leurs pavillons multiples, accotés contre un corps de logis central, leur escalier extérieur couvert, leurs loges saillantes, leurs toitures ouvragées et leurs immenses dépendances. Pour le plus grand nombre, ces apparences de palais sont remplacées par quelques isbas qui, avec leur parquet lavé, gratté et balayé tous les jours, leur botte de foin à l'entrée pour l'essuyage des pieds et, dans la première pièce, l'étalage d'un certain
luxe de vaisselle ^— d'étain plutôt que d'arg^ent — n'ont rien de seig^neurial.
De boïar même à paysan la différence des situations s'affirme surtout dans le nombre de domestiques que le premier se croit tenu de posséder : cuisiniers, boulangers, jardiniers, tailleurs, ouvriers de toute espèce: commensaux aussi d ordre plus éle^é, mais d'importance plutôt moindre, sans autre fonction que de suivre le maitre, à pied ou à cheval, dans tous ses déplacements et de lui tenir compagnie dans ses vovages, ses occupations et ses plaisirs. J'oubliais 1 intendant. Celui-ci est cependant le plus indispensable, ^"eùt-il qu'un lot de quelques arpents, le pomiéchtchik ne peut se passer de cet aller ego, pas plus qu'il ne saurait cultiver de ses propres mains le sol qui doit le nourrir. Le voudrait-il, il n"a pas le temps. Son temps est au souverain fvii en dispose arbitrairement et cela depuisl enfance jusqu à l'extrême vieillesse. Service de campagne, service de bureau. Le sloujilyi est Ihomme de toutes les besognes. Le voici appelé sous les armes. Il emporte avec lui un petit sac rempli de mil, quelques livres de porc salé, un peu de sel mélangé de poivre, si ses moyens lui permettent de se procurer ce dernier condiment, très apprécié généralement, mais passant déjà pour un article de luxe; il joint à ces provisions une hachette, de lamadou, une casserole de cuivre, et le voici équipé. En campagne, il se passera d un service d intendance absent. Au retour, sur sa terre peut-être dévastée, assurément pillée par l'intendant, il ramassera les écorces d'orange et les débris de citrouille qu'un étranger de passage jettera hors de sa voiture — lisez Herberstein — mais il ne sortira pas de sa maison, fût-ce pour aller frapper à la porte voisine, sans se faire accompagner par son cheval et par quelque domesti(jue.
Telle est sa fortune. Aussi n"est-il pas rare que son désir tende à la (piitter, à se confondre avec cette autre catégorie de " non-servants » , qui, n'avant pas les mêmes charges, ont souvent plus de bien-être. Rien ne le retient, si ce n'est
LA iSOUVELLE HIERARCHIE 21
la chaîne qui le rive à sa fonction. D esprit de corps, pas de trace. En fait, d une catégorie à l'autre, la ligne de démarcation n'est tracée que par la feuille de service. Tel enfant de boïar qui sy trouve porté a des frères qui, par quelque hasard ayant échappé à l'enrôlement, sont paysans et contents de 1 être. Tel autre a pris service chez un boïar comme tailleur.
Au sommet même de la nouvelle hiérarchie, le sentiment de solidarité, héritage des anciennes affinités aristocratiques ou produit de la nouvelle communauté de fonctions et de places, s'altère constamment et s'efface au milieu de l'arbitraire perpétuel et du perpétuel mouvement qui, bouleversant les situations acquises, portent d en bas au haut de l'échelle et du dernier au premier rang, ou parfois à 1 inverse, les enrôlés de tout grade, et du jour au lendemain font, d'un valet de chiens, 1 égal du boïar le plus haut placé. A se voir ainsi confondus avec la foule des .i serviteurs » de basse extraction; à ne se sentir avec beaucoup d'entre eux aucun lien de sang, de tradition ou même d'intérêt, les descendants de liurik et de Guédvmine en arrivent bientôt euxmêmes à perdre sinon le souvenir et la fierté de leurs origines, du moins le souci de défendre, de faire valoir et de rehausser leur nouvelle dignité partagée avec de tels compagnons.
Ainsi, 1 abdication volontaire succède à la déchéance forcée, et, violentée d'abord, puis soumise et se livrant d'ellemême à l'absolutisme triomphant, cette poussière d aristocratie justifie, consolide et rend indispensable même un pouvoir susceptible d en tirer parti et d en disposer pour les besoins et les fins supérieures de l'État.
Et l'évolution ainsi opérée se répète à travers toutes les couches de cette société qui n'en est pas une. Sa marche est peut-être plus apparente encore dans la destinée des autres classes; dans celle, notamment, des paysans.
LES PAYSANG
C'est une mélancolique histoire que j'ai à rappeler ici. Enfant, j'ai vu encore les derniers jours d'un régime qui. dans cette sphère, n'a disparu en Russie quil y a un peu moins d'un demi-siècle, et l'acte libérateur de 1861 a paru alors l'œuvre d'une justice et d une sagesse politique tardives. Or, en fait, il fut précoce au contraire et hàtif, car l'état de choses auquel il mettait fin n'avait ici que deux siècles et demi de durée. Au rebours de ce qui s'est passé dans tous les autres pays d Europe, la loi du servage a été, au sein de la Russie moderne, non pas un reliquat douloureux des temps barbares, mais un fait nouveau, coïncidant avec 1 entrée du pays dans les voies de la civilisation européenne — et, dans une certaine mesure, la conséquence paradoxale de cette phase nouvelle de la vie nationale.
Le paradoxe est constant. Vers la fin du seizième siècle, alors que dans tous les pays européens, et jusque dans la Pologne voisine, les liens attachant la population agricole à la personne des propriétaires terriens se brisaient ou se relâchaient tout au moins sous Faction des nouvelles lois sociales et économiques reformant le monde féodal, la Russie en arriva au contraire à forger de toutes pièces ces mêmes chaînes qui, chez elle, n'existaient pas ! •
Jusqu'à cette époque, la généralité des paysans habitant le sol conquis ou recouvré par la colonisation russe dans le nord-est fut libre, au moins en principe, et la condition sociale de cette classe avait même subi jusque là une modification avantageuse. Appelés autrefois smerdi, d'un nom qui était un signe de dédain tout au moins, sinon d infamie (smerdit, u sentir mauvais » ) , ces paysans recevaient maintenant une autre appellation générique, indiquant nettement