‹ Ivan le TerribleChapitre 103 sur 228 · IVAN SOUS KAZAN Î · texte numérisé non relu

IVAN SOUS KAZAN Î

leuse qui ramena le beau temps, et, contre les remparts industrieusement réparés par les Tatars, il fit appel à la science des ingénieurs étrangers qui, au moyen de travaux d'approche, doublèrent 1 efficacité du tir et hâtèrent le dénouement. Dans la poésie populaire, ce siège de quelques semaines a pris les proportions d un autre siège de Troie. Ivan y aurait passé huit ou même trente années. En réalité, dès la fin de septembre, l'artillerie ayant suffisamment préparé le terrain, un assaut général fut décidé. Il eut lieu le 2 octobre 1552: il donna aux assiégeants une victoire assurée d avance; mais, après avoir fait preuve jusquelà de fermeté et d'énergie, Ivan n'y parut pas à son avantage. On s'était déjà habitué à le voir exercer le commandement effectif. S'étant fait craindre, il se faisait obéir. On le chercha en tète des colonnes mises en mouvement. Personne ! Le chef avait disparu ; le Rurikovitch seul restait, fuyant le danger, reculant devant la mêlée sanglante et s'attardant aux pieds des autels pour prier. Alaube, tandis que le prince Michel Vorotynski s occupait de faire sauter les dernières défenses, un office solennel avait été célébré dans la chapelle dressée au milieu du camp moscovite et la légende veut que le progrès des travaux de mine ait correspondu au développement solennel de la liturgie orthodoxe. La version slavonne du u ponam inimicos tuos scabellum pediim tuorum u , psalmodiée par les diacres, fut suivie d'une première explosion et le verset évangélique : « Il n'y aura qu un troupeau et un pasteur » d une autre pkis forte. Mais diacres et sapeurs eu avaient fini; il s agissait de monter à la brèche. Déjà, avec les flèches et les balles, les appels au Dieu des chrétiens et au Dieu de Mahomet se croisaient dans l'air. Un boïar essoufflé accourut : « Sire, il est temps de partir! Vos hommes sont aux prises avec les Tatars et Votre i*égiment Vous attend... » Gravement, Ivan répondit en citant un de ces textes sacrés dont les hommes de son temps et de son niveau intellectuel portaient une provision inépuisable dans leur mémoire. Avec beaucoup d'à-propos celui-ci

indiquait l'utilité des longues oraisons, et le tsar ne bougea pas. Deuxième messag^e plus pressant : les assaillants faiblissaient; les Tatars reprenant l'avantage, la présence du souverain à la tète des troupes était absolument nécessaire... Ivan poussa un grand soupir, versa des larmes abondantes, et, à haute voix maintenant, se remit à invoquer le secours divin.

Tout l'esprit de sa race se traduisait dans cette attitude du jeune prince, avec une part du tempérament personnel, particulièrement nerveux que nous lui connaissons. Lâcheté? Non. L'homme qui bientôt, bravant des colères terribles, allait imposer par le fer et par le feu sa volonté infrangible, et, vingt ans durant, la maintenir à travers les haines, les défaillances et les trahisons conjurées de ses compagnons les plus proches; le champion prochain de Y Opritchnina n'était pas, ne pouvait pas être un lâche. Il était l'héritier de ces princes de Moscou qui avaient fait la Russie grande, non sur les champs de bataille par des prodiges de valeur, mais dans les voies obscures de l'intrigue, du négoce et de l'épargne; par des miracles de patience, de ruse et d'abjection stoïquement supportée; l'élève aussi des anciens maîtres orientaux de ce pays, qui y avaient introduit leurs habitudes de nonchalance asiatique, de dédain pour l'effort physique, de hautaine impassibilité. Se battre, donner des coups au risque d'en recevoir, n'était pas le fait d'un souverain dans leur conception du rôle. Le maitre avait des esclaves pour cela. Il commandait, envoyait des hommes à la mort — et priait.

Les boïars de l'entourage d Ivan ne l'entendaient cependant pas ainsi. Très probablement, l'un d'eux fit au souverain quelque violence et, à bout d'atermoiments, après qu il eut baisé l'image miraculeuse de saint Serge, bu de l'eau bénite, mangé un morceau d'hostie, reçu la bénédiction de son chapelain, harangué le clergé, sollicité son pardon et réclamé sa bénédiction, « au moment où il allait souffrir pour la vraie foi » , on vit enfin le tsar monter à cheval et

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