LES CONSÉQUENCES
En 1555, le premier archevêque de Kazan et de Sviajsk, Gouriï, alla occuper son poste avec tout un cortège de prêtres, et ce fut comme la contre-partie de cette migration du clergé grec qui, sous le règne de Vladimir, avait porté l'enseignement de la vraie foi de Byzance à Korsoun. Après avoir consacré une éplise de l'Intercession-de-la-Sainte-Vierge, construite au Kreml en mémoire de la nouvelle conquête, Gouriï monta à bord d'un navire, où continuèrent les chants et les prières, tandis que sur tout le parcours, de la Moskva au Volga, un concours immense de populations enthousiasmées saluait le représentant de la vraie foi. La Russie, à son tour, commençait un apostolat. Dans les murs de Kazan, llslam tout entier avait été frappé, et le prestige naissant des khans de Crimée devait en éprouver une atteinte irréparable. Il ne serait plus question de « battre du front " devant eux, comme Ivan le faisait naguère encore dans sa correspondance avec ces redoutables voisins, lui qui prétendait traiter d égal à égal avec l'empereur d'Allemagne et avec le Sultan ! Mais, au point de vue matériel même, Kazan constituait une prise infiniment précieuse : placé sur le cours moyen du Volga, s'il ne menaçait plus Moscou, ce résidu de la puissance mongole lui barrait encore la route de l'Est, faisait obstacle à son développement naturel. Là aussi s'était produit autrefois le premier choc de la chrétienté et de llslam, au milieu des batailles livrées par les Bulgares mahométans, premiers occupants du lieu, aux premiers princes de la nouvelle Russie du Nord-Est. Pour l'Asie, Kazan demeurait une métropole commerciale et industrielle, et, pour Tempire mongol, le dernier
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point d'appui solide qu il gardât en Europe ; car, réduit au khanat de Crimée, il n'y figurait plus qu'à létat de camp nomade, vaguant à travers les steppes du sud. Astrakhan lui restait encore ; mais, après la chute de Kazan, celle de cette autre digue barrant le chemin au flot moscovite était inévitable et la conquête comme la colonisation commencée allaient se précipiter en une poussée irrésistible vers les riches contrées arrosées par les affluents occidentaux du Volga et les affluents orientaux du Don.
Kazan, enfin, était un foyer naturel pour toutes les nombreuses peuplades sauvages, Tcheremisses, Mordviens. Tchouvaches, Votiaks, Bachkirs, occupant les deux rives du Volga, la montagne et la plaine. Déjà attirée à l'ombre de Sviajsk, la montagne entrait dans le giron moscovite; la plaine allait suivre.
Dans son impatience de retrouver les joies du fover conjugal et de savourer les gloires qui l'attendaient à Moscou, Ivan s'était cependant trop hâté de quitter la contrée. Au dire de Kourbski, les boïars auraient insisté pour qu'il attendit le printemps. Peut-être cependant lui avaient-ils eux-mêmes donné des raisons pour une résolution contraire. Si, au dernier moment, il s était fait tirer par la bride sous les murs de Kazan, avant d'y arriver, ses « hommes de service » avaient, à plusieurs reprises, fait mine de lui fausser compagnie, se disant épuisés, à bout de forces et de ressources. Entre lui et eux une lutte sourde était déjà engagée. Il sentait bien qu'il ne les avait pas dans la main, et eux voyaient qu'il n'était pas homme à se contenter longtemps d'une obéissance marchandée, capricieuse et incertaine. Les réformes accomplies ou préparées créaient dans les rangs de la haute aristocrat e un mécontentement qui ne perdait aucune occasion de se manifester, et au milieu de ces guerriers qui se mêlaient de lui indiquer son poste dans les combats et de l'y conduire de gré ou de force Ivan ne s'était pas vu sans doute suffisamment en sûreté.
Il n en arriva pas moins que dès le mois de décembre le
bénéfice de la victoire menaça d'échapper aux vainqueurs. A Kazan et dans les environs, des symptômes inquiétants parurent. Puis ce fut la révolte ouverte. Les cosaques et les striéltsf du corps d'occupation perdirent mille hommes dans une rencontre avec des tribus de la gornaia storona (côté de la montagne) , et ces montagnards rebelles arrivèrent même à fonder une ville nouvelle sur la Mecha, à 70 verstes de Kazan. En 1554, il fallut recourir à une campagne en règle contre ces insoumis, et cinq années devaient se passer encore avant que la possession paisible du pays fût à peu près assurée. Mais déjà Moscou avait fait ailleurs un nouveau et grand pas.
LA PRISE d'aSTRARHAN
Au printemps de cette même année 1554, 30,000 Moscovites, sous les ordres du prince Georges Ivanovitch Pronski, s'étaient embarqués sur le Volga, et le 29 août, alors qu'Ivan célébrait à Kolomna le jour de sa fête, un courrier lui annonça la prise d'Astrakhan. Ce n'était pas encore la conquête définitive. Pronski se contentait d'installer dans la ville un tsar de son choix, Derbich Ali, en l'obligeant à payer un tribut annuel et à garantir aux Moscovites la libre navigation du Volga, de Kazan à Astrakhan. La politique moscovite reprenait le jeu qui lui avait réussi à Kazan avec Schah-Ali. Les résultats furent semblables. Entre ces nouveaux protecteurs, les Tatars indigènes qui supportaient impatiemmentleur autorité, le khan de Grimée qui prétendait imposer la sienne et les Turcs eux-mêmes, disposés à se mêler de la querelle, Derbich eut une tâche difficile. On le vit bientôt lier partie avec la tribu voisine des Ïatars-Nogaïs, où deux frères ennemis, Ismail el lousouf, se disputaient le pouvoir, et, avec l'appui d'un des compétiteurs, viser à l'indépendance. Une nouvelle expédition devint nécessaire. Derbich s'enten-