‹ Ivan le TerribleChapitre 115 sur 228 · CONFLIT AVEC MOSCOU · texte numérisé non relu

CONFLIT AVEC MOSCOU

mis en sûreté ses nouvelles possessions de Test, il accentua son langage. Un de ses prédécesseurs avait déjà envové un fouet aux Livoniens à titre d'admonestation; lambassadeur du tsar sembla maintenant sinspirer de ce précédent; Le tribut de dix livres de miel, ou de six écus, se convertissait dans sa bouche en une redevance dun marc par tête d'habitant et les arriérés exigibles s élevaient à 50,000 écus !

L'évéque de Derpt pensa se tirer d affaire par un expédient diplomatique : en promettant de tout payer, il subordonna l'exécution de l'engagement à l'approbation de l'empereur, auquel les Livoniens écrivaient en même temps, on devine dans quel sens. L ambassadeur, Terpigorev, fit mine de ne rien comprendre à cette finesse. L'empereur? Que venait-il faire dans cette affaire? — ^ Oui ou non, voulez-vous donner l'argent? » — A la place des écus oa lui apporta une lettre d'explications pour Ivan. " Ho, ho ! fit-il, en serrant avec soin le document dans un sac en soie. Voilà un animal qui promet de devenir gros et gras ! » Et, ordonnant de servir des rafraîchissements aux magistrats interloqués, il gambadait joyeusement, sautait sur les tables. Effrayés, les échevins invoquèrent limpossibilité de réunir en quelques jours une somme aussi considérable.

— Allons donc î il y a douze tonneaux d'arx^ent dans les caves de 1 hôtel de ville...

— C'est possible, mais nous n'en avons pas seuls les clefs : Riga en possède une et Reval une autre.

— C'est bon, c'est bon ! Si vous ne voulez pas donner l'argent, le tsar viendra le chercher.

Et le tsar allait venir. Après la prise de Kazan, Macaire ne lavait-il pas comparé à Alexandre îsevski ? Ivan allait se piquer de justifier la flatterie, en marchant sur les traces du héros national, en reprenant la route que le besoin de se défendre contre l'Orient tatar avait fait abandonner depuis le treizième siècle. Mais les temps étaient changés. Avec la Pologne, la Suède et le Danemark, l'Europe tout entière devait maintenant intervenir dans la lutte; visant à étendre

jusqu'au Nord lointain son rêve de monarchie universelle, songeant à s'emparer du Sund, disputant au Danemark l'alliance de Marie Stuart, l'Espagne elle-même prétendait à y être mêlée.

En février 1557 une députation livonienne parut à Moscou, sollicita un nouveau délai et se fit éconduire. Ivan refusa de voir les ambassadeurs, chargea Adachev de les expédier et organisa une campagne d'exécution. Ce fut sommaire et atroce. A la fin de l'année, une armée composée en grande partie de Tatars, sous le commandement de l'ex-tsar de Kazan, Schah-Ali, envahit la Livonie et y exerça d'affreux ravages. Femmes violentées jusqu'à ce que la mort s'ensuivit, enfants arrachés au ventre de leurs mères, habitations brûlées, récoltes détruites, rien n'y manqua. Peut-être y a-t-il quelque exagération dans les chroniques du pays ; mais les guerres du temps étaient partout d'une barbarie hideuse et les Tcheremisses de Schah-Ali ne le cédaient sans doute en rien aux bandits mieux disciplinés duducd'Albe. Après avoir fait choix des plus belles captives et assouvi sur elles leurs désirs, ils les attachaient à des arbres, au dire d'un chroniqueur, et exerçaient leur adresse au tir sur ces cibles vivantes. Cela est possible, bien que la présence de deux chefs russes, le prince Michel Vassilévitch Glinski et Daniel Romanovitch Zakharine — un frère de la tsarine Anastasie — ait dû mettre quelque frein aux prouesses de ces sauvages. Il s'agissait d'ailleurs moins d'une conquête que d'une sorte de sommation manu niiUiari. Ainsi que Terpigorev l'avait annoncé, on venait chercher l'argent. Des procédés de terrorisme s'imposaient donc en quelque sorte.

La résistance fut à peu près nulle. Sur une étendue de quelque 200 verstcs, les envahisseurs ne rencontrèrent que

de faibles détachements qu'ils n'avaient aucune difficulté à mettre en fuite ou à tailler en pièces. Le résultat se fit attendre encore. Très vraisemblablement Ivan ne s'était pas arrêté à un plan définitif. Il allait un peu au hasard. En janvier 1558, ayant recueilli un butin immense, Schah-Ali accepta une trêve et une nouvelle députation livonienne se rendit à Moscou. Elle apportait un acompte sur les sommes réclamées et se fit écouter. L intervention des marchands moscovites intéressés au commerce de Derpt et des villes voisines, peutêtre aussi quelques autres écus bien placés semblèrent même lui promettre des conditions inespérées. Déjà Ivan consentait à traiter, en renonçant provisoirement au tribut, à raison de l'épuisement du pays. Une nouvelle inattendue bouleversa les néfjociations : Narva avait refusé d'accepter la trêve et continué un échange de coups de canon avec Ivangorod; en avril 1558, la ville sétait rendue, mais la forteresse résistait; maintenant elle venait d'être emportée d'assaiii (1 1 mai). Aussitôt Adachev qui conduisait les pourparlers i Kangea de ton. En des termes assez imprécis et prêtant à la confusion, il n'avait été question jusqu à présent que d'un tribut à paver par 1 évécbé de Derpt. On parla maintenant de tout autre chose : la Livonie entière était mise en demeure d'accepter non seulement la même obligation, mais la suzeraineté de Moscou « au même titre que les terres de Kazan et d'Astrakhan » . Le maître de l'ordre, Furstenberg, les évêques de Derpt et de Riga devaient se rendre à Moscou et y faire hommage de leur nouvelle qualité de vassaux. Enfin, Narva et les autres villes déjà conquises étaient purement et simplement réunies à l'empire.

Cette façon de procéder par étapes et comme par bonds successifs a toujours été dans la tradition de la politique moscovite. Mais évidemment Ivan n'imaginait pas que ces nouvelles conditions fussent acceptées d'emblée. Il se lançait dans l'aventure. Après l'exécution il entamait la conquête. La guerre continua, sans que la malheureuse Livonie se montrât plus capable de la soutenir. Les villes seules arrêtèrent

quelque temps l'invasion. Désespéré, ne parvenant â réunir que 8,000 hommes en tout, Furstenberg abandonna le commandement à son coadjuteur, Gotthard Kettler, qui ne fit pas meilleure besogne. Les forteresses, à leur tour, cédèrent: après Neuhausen, Marienburg. La lâcheté et la trahison étaient partout ; les chroniqueurs allemands en conviennent eux-mêmes.

Marîenbtiry das edle Schloss War uebergeben ohne Schoss.

rimait le livonien Taube. En juillet 1558, Derpt fut assiégée, et il parut que 1 évèque et son entourage hâtaient la reddition pour obtenir quelques avantages personnels. Dans les guerres du seizième siècle cette capitulation constitue d'ailleurs un fait exceptionnel, à l'honneur de Moscou. Le commandant en chef russe, prince Pierre Ivanovitch Chouïski, accorda aux habitants eux-mêmes une amnistie complète, le libre exercice de leur religion, le maintien de l'ancienne administration municipale, l'autonomie judiciaire, la liberté et la franchise du commerce avec la Russie. Et les conditions furent scrupuleusement observées d'abord, Chouïski imposant à ses soldats une discipline sévère, leur interdisant toute violence. Moscou changeait de tactique en changeant de dessein. A Narva, après l'assaut, un pillage en règle avait été organisé, dont la Kimstkamera de Saint-Pétersbourg conserve aujourd'hui encore les traces. Bien qu il ne trouvât pas d'argent pour sa défense, ce pays était riche. Chez un seul citoyen, Fabien de Tisenhausen, on aurait ramassé jusqu'à 80,000 marks en monnaie d'or! Mais les tombes elles-mêmes furent fouillées, croit-on. Les lois de la guerre autorisaient alors ou admettaient bien d'autres profanations ! Le sac opéré, les vainqueurs revenaient à de meilleurs sentiments, faisaient preuve de beaucoup de sagesse. Les privilèges obtenus par Derpt étaient étendus à Narva. On s'occupait aussitôt de restaurer la ville ; on prodiguait encouragement et secours aux cultivateurs du voisinage.

Ivan, à ia vérité, pensa qu on en faisait trop. Il ne ratifia la charte consentie par Ghouïski qu'avec certaines restrictions : admission d'un Moscovite dans le tribunal municipal ; remplacement de l'appel à la cour de Rig^a par l'appel au voiévode moscovite ou au tsar ; impôt sur le commerce avec les villes russes autres que Novgorod, Pskov, Ivang;orod et Narva. En retour, les habitants de Derpt recevaient la permission de s établir dans telle localité de l'empire qu'il leur plairait de choisir. Ces avantages parurent encore suffisamment séduisants, car, avant l'automne, vingt autres villes avaient offert leur soumission.

Il s'en fallait de beaucoup cependant que la guerre fût terminée. Reval résistait, et, en septembre, Ghouïski se retirant à rapproche de l'hiver, suivant l'habitude invariable des chefs d'année russes, Kettler en profita pour prendre l'offensive. Réunissant 10,000 hommes, il reprit Ringen après un as!îaut qui lui coûta, dit-on, 2,000 hommes, et poussa une pointe jusque Siebièje et Pskov, dont il brûla les faubourgs. Ivan se vovait menacé par les Tatars de Crimée, et, réprimant sa colère, dut, en mai 1559. accepter une trêve. Mais, l'année suivante, la menace s'évanouissant, il eut sa revanche : le 2 août, sous les murs de Fellin, Kourbski atteignit 1 élite de la noblesse livonienne, enfin réunie pour un grand effort, et l'écrasa d'un coup. Fellin, emporté peu après, lui livra Furstenberg qui déjà avait abdiqué au profit de Kettler. Avec d autres prisonniers de marque, le landmarschall Philippe Schal von Bell, son frère Werner Schal von Bell, comior de Goldringen, Henri von Galen, bailli de Bauschenburg, l'ancien maître fut envové à Moscou, et, au rapport des chroniqueurs livoniens, traité avec la plus grande barbarie. Promenés à travers les rues et fouettés avec des verges en fer, les prisonniers auraient été massacrés après d'autres tortures, puis livrés en pâture aux oiseaux de proie. Le fait est certainement controuvé en ce qui concerne Furstenberg. Il a survécu ; il a obtenu une terre dans le gouvernement de laroslavl, et, en 1575 encore, écrivant à son frère, il déclarait

n'avoir pas à se plaindre. Au moment même de son arrivée à Moscou des ambassadeurs danois s'y trouvaient. Ils. s'assurèrent que Tex-grand maître était bien traité, et, s'en retournant, en témoignèrent devant les magistrats de Reval, en ajoutant d'ailleurs que les autres prisonniers avaient été mis à mort.

Ces exécutions, il faut en convenir, étaient dans la logique de la situation comme la comprenait Ivan. A mesure que les progrès de ses armes en Livonie ravivaient d'anciens souvenirs que l'orgueil national se plaisait à évoquer, il était naturel que le tsar en arrivât à considérer cette terre comme lui appartenant de droit et les habitants comme des sujets en rébellion contre leur souverain légitime. Au roi du Danemark invoquant ses droits sur l'Esthonie, ne répondait-il pas que cinq cents ans auparavant laroslav s'y était acquis des titres autrement sérieux en bâtissant louriév et en couvrant tout le pays d'églises orthodoxes ? Les sources livoniennes ou allemandes sont suspectes, et les sources russes font malheureusement défaut pour l'histoire de cette guerre. Même dans la poésie nationale elle n'a pas trouvé d'écho en Russie. La prise de Kazan, la conquête de la Sibérie, avec les intérêts ellgieux ou économiques qu'il y voyait engagés, parlaient utrement à l'imagination de ce peuple alors comme aujourhui à la fois très porté au mysticisme et très réaliste. Aux éalités poursuivies dans ces massacres de Livonie, vides de faits d'armes prestigieux, il n'entendait rien ; elles étaient trop loin de son esprit et de son cœur.

Elles arrivaient cependant à se préciser dans l'esprit d Ivan. L'œuvre de conquête était aux trois quarts achevée. Réduits en Livonie à la défense de quelques places fortes, menacés en P^sthonie, Kettler et ses compagnons s'adressaient tour a tour à l'empereur, au Danemark, à la Suède, à la Polo.<jiie. Les chances d'une intervention demeuraient très problématiques.

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l'intervention européenne

L impression produite fut à la vérité très grande dans tous les pays d Europe. Attentifs à dénoncer partout les intrigues de 1 Espagne, les publicistes protestants s étaient, dès le début de la guerre, avisés de mettre en cause Philippe II. doublement intéressé comme souverain catholique et comme roi d Angleterre à mettre à profit cette querelle, pour frapper le protestantisme en Livonie et prendre pied sur les rives de la Baltique. Le pape était sans doute aussi de moitié dans le jeu. L empereur fut mis en demeure d agir. Mais lempereur. c était maintenant Ferdinand I", souverain bureaucrate, attaché à introduire le quiétisme dans la politique. Il se fit envoyer des rapports, entama une correspondance avec Ivan, échangea des vues avec les rois de Poloo^ne, de Suéde et de Danemark, et ne bougea pas.

Ivan s appliqua d ailleurs à ménager cette haute autorité. Inaugurées à la tin du quinzième siècle, les relations de Moscou avec la maison de Habsbourg ne se laissaient entretenir, du côté moscovite, que movennant le sacrifice con.stamment consenti des susceptibilités et des prétentions qu on réservait pour d autres voisins. Multipliant cette fois encore les atermoiements et les palinodies, le fils de Yassili se risquait jusquà imputer les malheurs de la Livonie à l'abandon du catholicisme!

Les villes maritimes et les princes-électeurs d Allema^Tie paraissaient de meilleure ressource, les unes et les autres témoignant le désir, reconnaissant 1 urgence de venir en aide à leurs frères de Livonie. Au Reichstag d Augsbourg cependant, en 1559, ce beau zèle n aboutit qu au vote d un subside de 100,000 florins. Le Deputationstag de Spire s'agita davantage, déclara 1 Allemagne entière menacée, le Mecklem

bourgs en péril imminent, mais les résultats furent encore minces : nouveau subside de 400,000 florins, mise du commerce moscovite en interdit et envoi projeté d une ambassade solennelle à Moscou. La défense faite en même temps aux Livoniens d'entretenir des relations avec la Pologne et les autres puissances voisines trahissait d'ailleurs les véritables préoccupations de l'assemblée, et aucune de ses décisions ne fut exécutée. Selon l'expression de Droysen, l'Allemagne d alors ne savait que queruliren, protestireti, dupliciren et tripticùen. Le 26 novembre 1561, Ferdinand fit quelque chose en publiant le fameux manifeste qui interdisait la navigation de la ^sarova. C'était défendre l'introduction en Moscovie des marchandises occidentales et en particulier du matériel de guerre. Mais déjà l'Angleterre avait trouvé d'autres voies et en usait, tout en le niant par la bouche de l'astucieuse Elisabeth qui venait (1558) de succédera Marie Tudor. Et, d autre part, en dépit des sympathies plus ou moins sincères pour la cause livonienne, la Hansa elle-même se montrait disposée à faire concurrence, sur ce point, au commerce anglais, comme aussi à profiter de la catastrophe qui, à Riga, Reval et Derpt, la débarrassait de rivaux dangereux.

La malheureuse Livonie était bel et bien abandonnée, et, en désespoir de cause, il lui fallait bien frapper à ces portes étrangères dont ses défenseurs naturels, tout en la trahissant, prétendaient lui fermer 1 accès. En janvier 1559, un envoyé de l'ordre parut à Piotrkow devant la Diète polonaise. Il la trouva absorbée par les affaires intérieures du pays et s'adressa au roi. Le roi, c'était Sigismond-Auguste, le dernier des Jagellons, représentant d'une race épuisée, indolent et débauché, faible et insouciant du lendemain, ayant cependant dans ses veines du meilleur sang des grands politiques italiens. On connaît sa mère, cette Bona Sforza qui, avec la culture et les mœurs de sa patrie, avait introduit à Gracovie l'esprit d'intrigue et les instincts violents de sa famille. Dans les questions extérieures, le fils portait d habitude une vue pénétrante des intérêts en jeu, un sentiment

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profond de son rôle. Il écouta l'envoyé et, deux mois plus tard, entrant en pourparlers avec Kettler, il posa ses conditions. La Polog^ne défendrait la Livonie au risque d une guerre avec Moscou, mais elle prendrait Kokenhausen, Uexkull, Dunabourg^ et Riga : les clefs de la maison en feu. C'est que le risque était grand et 1 élève de Bona ne pouvait renouveler la faute, la folie de son père, Sigismond I", laissant échapper la Prusse qui s'offrait, aidant à reconstruire, au profit de la maison de Brandebourg, une puissance qui s'effondrait. L'acquisition d'une frontière au nord et du littoral de la Baltique devenait pour la Pologne une question de vie ou de mort, et, bien que moins favorable cette fois, l'occasion qui se représentait était encore suffisamment tentante.

Kettler hésita quelque temps, alla à Vienne pour essayer un meilleur marché, voulut paraître à la Diète d'Augsbourg, mais revint à Vilna, tandis que le roi parlementait avec ses sénateurs indociles, et la logique irrésistible des faits finit par avoir raison de toutes les résistances. Du 31 août au 15 septembre 1559 deux traités furent signés qui, moyennant la promesse d'un secours contre Ivan et rengagement de respecter la religion, les droits et les privilèges des habitants, abandonnaient à la Pologne environ un sixième du territoire livonien : une bande limitrophe, de Drujen à Ascherade. Quant aux reprises éventuelles sur la Moscovie, elles devaient faire retour à la Livonie après le paiement d'une indemnité de 700,000 florins qui, Sigismond-Auguste y comptait bien, ne serait jamais payée. Mais l'autorité de 1 empereur? Le roi prétendait la faire respecter. Mais la trêve qu il venait de signer avec le tsar? Intervenant comme souverain légitime des pays en litige, Sigismond ne ferait pas davantage violence à ses engagements.

Il ne se pressa d'ailleurs pas de mettre en œuvre ce pro-^ gramme compliqué et passablement équivoque, sans que les répugnances de la Szlachta polonaise devant l'effort qu'on attendait d'elle puissent suffire à expliquer son inaction. La partie était grosse à jouer et il convenait de s'y préparer con-

venablement et d'y réunir les meilleures chances. La Livonie demandait à être secourue, mais ne se livrait pas encore. Vaillante mais indisciplinée, l'armée polonaise risquait de se montrer inférieure à la tâche. Avoir Ri{ja était bien; mais qu'en ferait-on sans une force navale, sans une marine militaire ou marchande? Diplomate de race, Si(jismond rêva d'une ligue réunissant sous sa direction les puissances Scandinaves et les villes hanséatiques ; politique avisé, il song^ea à se donner les instruments qui lui manquaient : des troupes régulières, une flotte, des ports.

Le temps, hélas! allait lui faire défaut et aussi la complaisance de ses alliés hypothétiques. La Hansa avait autre chose en tête, et les puissances Scandinaves ne songeaient à rien moins qu'à faire le jeu de la Pologne. Aussitôt après la prise de Derpt, la noblesse de Reval s'était adressée au roi de Suède. Gustave Vasa se mourait et se souvenait de l'humiliation que la Livonie lui avait imposée en se dérobant, en le forçant à subir cette paix de 1557 que le tsar s'était refusé à négocier directement. Les voiévodes de Novgorod restaient assez bons pour traiter avec « le petit roi de Stockholm " ! L'habitude de recourir à ces intermédiaires remoiii«.it à l'époque de l'indépendance novgorodieiine; mais, répondait Ivan aux objections, qu'était-ce que Stekolna fsicj et son maître? Un méchant bourg qui s était donné le fils d'un marchand pour souverain. On lui faisait trop d'honneur ! Les envoyés livoniens attendirent l'avènement du fils de Gustave, I impétueux et ambitieux Erik XIV, qui se montra plus accueillant. En mai 1561, quelque opposition qu'y fit Kettler, un autre traité stipula la soumission de Reval ainsi que des territoires de Harrien, Wirland et lerwen à la Suède. Reval possédait bien une garnison polonaise, mais la flotte et les mercenaires allemands d'Erik en eurent vite raison. Le A juin, la garnison capitula et ce fut l'origine d'un duel séculaire, qui allait ruiner la République et préparer le triomphe de Moscou par l'épuisement des deux adversaires.

Le Danemark à son tour entra en lice. Dès l'année 1558,

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tout en envoyant une ambassade à Moscou pour conclure un traité de paix et réclamer le retour de l'Esthonie à son maître légitime, le roi Christian III avait entamé une négociation parallèle avec Tévêque d Oesel, Jean de Munchausen. C'était sa façon de répondre aux sollicitations des malheureux Livoiiiens qui, de leur côté, n'avaient pas négligé cette porte. Christian venant à mourir, 1 entente ne fut que plus facilement réalisée avec son successeur. Frédéric II possédait un frère, Magnus, âgé de vingt ans et en situation de recueillir sa part d héritage : le Sleswig-Holstein. Spontanément, ou sur une suggestion venant du frère de lévéque d Oesel, Christophe de Munchausen, homme entreprenant, le roi s'avisa d'offrir à son cadet cette compensation. Sans y avoir aucun droit, Jean de Munchausen disposa de 1 évéché pour la somme de 30,000 thalers; la reine douairière de Danemark, Dorothée, avança la somme, et, en avril 1560, Magnus débarqua à Arensburg, où le bailli épiscopal lui livra le château et où un certain nombre \e Livoniens vinrent le rejoindre. Christophe de Munchausen s'était déjà, de sa propre autorité, intitulé lieutenant du roi de Danemark en Esthonie, Garrie, Oesel, etc. Destiné à une carrière fantastique, type accompli des princes aventuriers de son temps, Magnus allait bientôt prendre le titre de roi de Livonie.

Ainsi se trouva préparée la grande et confuoc mêlée où, pendant plus de vingt ans, l'avenir des pays en litige et les chances des compétiteurs devaient demeurer incertains. Ainsi également Sigismond-Auguste eut la main forcée pour une action plus prompte que ne l'eut voulu sa sagesse. En août 1560, à la tète d'une armée polonaise, le palatin de Vilna, Nicolas Radziwill, le Noir, parut à Riga, et, déchirant tous les voiles, réclama la soumission de la Livonie entière à la Pologne, l'annexion directe et la sécularisation des territoires sur la rive droite de la Dvina.

Kettler a passé parmi ses compatriotes pour un traître. Vraisemblablement, il n'a été qu'un joueur malheureux. Il avait cherché une alliance; mais, pour justifier Sigismond-

Auffuste, un écrivain a pu dire qu'on ne s allie pas à un cadavre. Le malheureux successeur de Furstenberg épuisa d ailleurs encore tous les moyens de résistance, tous les atermoiements. A la fin seidement de cette année fatidique, la Pologne invoquant les circonstances changées, la nécessité de combattre trois adversaires en place d'un, il dut céder. Le 5 mars 1562, ayant par acte du 21 novembre 1561 reconnu, comme maître de l'ordre teutonique, la réunion de la Livonie à la Lithuanie et accepté, avec le titre de duc pour lui et ses héritiers, la possession de la Courlande et de quelques districts voisins sous la suzeraineté de la Pologne, il remit à Radziwill sa croix, son manteau et les clefs du château de Riga.

A ce moment, les provinces baltiques présentaient un spectacle extraordinaire, même à cette époque d'incessantes compétitions territoriales. Milan et les Flandres y étaient dépassés. Pâle copie du premier duc de Prusse, le nouveau duc de Courlande et de Semigalle inaugurait son règne au sud de la Dvina. Au nord, le roi de Pologne s installait en maître sur une portion des anciens domaines de l'ordre et proclamait sa suzeraineté sur l'ensemble. Soumise à la même autorité, mais restant en principe ville libre de l'empire, Riga conservait un semblant d indépendance. Les Suédois gardaient Reval et Harrien. Oesel, Wiek et Pielten reconnaissaient Magnus. Établis enfin dans l'évéché de Derpt, dans le Wirland et sur la frontière L ttone, les Moscovites se disposaient à disputer la possession du pays entier à tous les autres occupants.

« La Livonie est maintenant une demoiselle autour de laquelle tout le monde danse " , écrivait un gazeticr du temps. Un seul fait marquant une époque était déjà acquis à l'histoire : la fin de la période des croisades et des ordres de chevalerie. Au moment où elle hésitait encore à ladmottre dans son sein, 1 Europe moderne s associait ici à la Moscovie pour faire table rase du passé et jeter les bases d'un ordre politique nouveau. Mais cet ordre avait encore à se dégager

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