LA SUÈDE ET LA POLOGNE
La question de la possession des provinces baltiqiies estelle définitivement résolue aujourd hui? Il serait assurément téméraire de l'affirmer. Il n est pas impossible qu'elle redevienne, sinon la cause, du moins un des objets d'une lutte nouvelle, mettant aux prises des forces plus formidables encore que celles dont le seizième siècle a vu le choc et la mêlée furieuse sur ce coin de terre disputé. Les éléments du problème se sont assurément modifiés; le changement n'est pas cependant si grand qu une part de réalité vivante ou susceptible de renaître ne se retrouve dans les souvenirs que j ai à évoquer. G est 1 intérêt principal de cette page d histoire. La physionomie d'Ivan ressort en relief de quelques-uns des épisodes (|ii(' je chercherai à v mettre en lumière : ce sera leur seul attrait. Pour plus de clarté, j'indiquerai par avance les phases (jiii se laissent distinguer dans une suite d événements dont la conijjllcation et 1 enchevêtrement extraordinaire réclament un fil conducteur. Et, d avance aussi, je fais appel à la patience de mes lecteurs : en songeant à un avenir peut-être prochain, ils goûteront ou jugeront du moins utile ce retour à un passé instructif.
Première phase, jusqu en 15()i : hésitant entre l'alliance ^uédoisc et l'alliance polonaise, Ivan mén;;ge le Danemark et
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tient victorieusement tète à la Pologne. Deuxième phase, de 1564 à 1568 : s'unissant avec Frédéric II, Sigismond- Aug^uste provoque un rapprochement entre la Suède et la Moscovie et une guerre sur terre entre la Suède et le Danemark. Sur terre, en Livonie, Ivan garde une situation dominante; mais, tandis que la Pologne se trouve absorbée et paralysée par ses affaires intérieures, la lutte engagée par Ivan contre les boïars et l'ancien régime tend aussi à le détourner du problème livonien. C'est l'époque de YOpritchnina. Troisième phase : le détrônement d'Erik XIV en 1568 et l'avènement de Jean III, beau-frère de Sigismond-Auguste, amène une réconciliation entre la Suède et le Danemark par 1 entremise de la Pologne. Devant la menace d'une coalition, Ivan gagne Magnus à sa cause. Quatrième phase : la mort de Sigismond-Auguste, en 1572, met provisoirement la Pologne hors de combat. La candidature d Ivan à 1 héritage des Jagellons est posée. Cinquième phase : 1 élection de Bathory prépare une rentrée victorieuse en scène de la Pologne et le règlement du conflit à son profit presque exclusif.
L'Allemagne, on le voit, ne figure pas dans la bataille, bien qu'il s agisse d une terre allemande, ou tout au moins germanisée. On 1 apercevra cependant avec le rôle et la physionomie qui lui étaient alors dévolus d élément neutre et s'essayant pourtant à d'impuissantes interventions. Elle était là, attendant son heure, mais n abdiquant rien de ses droits, de ses ambitions et de ses espérances.
Depuis un demi-siècle, je l'ai dit, depuis la conquête en 1514 de Smolensk, enlevée par la Moscovie à la Pologne, les relations entre les deux pays se maintenaient dans un état qui n'était ni celui de la guerre ni celui de la paix. Bataillant et négociant tour à tour, et parfois simultanément, on se disputait en principe la possession de cette ville seule et des territoires adjacents; mais, en réalité, la querelle embrassait un horizon beaucoup plus vaste. Dans les pourparlers incessamment renouvelés une sorte de protocole s'établissait, en vertu duquel, à l'ouverture de chaque débat, on commençait par
réclamer, d un côté, non seulement Smolensk mais encore ?yov)trorod et Pskov, comme ancien patrimoine des princes lithuaniens, et de lautre, non seulement la possession de ces villes-là, mais encore celle de Kiev et de toutes les terres russes présentement soumises à la domination polonaise. Sur quoi on se séparait; envoyés polonais ou envoyés moscovites déclaraient les négociations rompues, prenaient leur congé, partaient même parfois sans autre cérémonie, mais invariablement se laissaient ramener, et, à défaut d une entente définitive, acceptaient quelque arrangement provisoire. On laissait en suspens la question des patrimoines ; la Pologne ne voulant pas reconnaître le nouveau titre du tsar, et celui-ci, par voie de représailles, refusant à Sigismond-Auguste le titre de roi, on éludait la difficulté par une dovible rédaction, en polonais et en russe, des conventions arrêtées, et on signait une trêve. Dans ces relations déjà si difficiles, la Livonie avait introduit un nouvel objet de dispute ne comportant en apparence aucun compromis. En 1560 pourtant, au moment même où par le traité imposé à Kettler le roi de Pologne donnait à son intervention une forme décisive, Ivan prenait sur lui d'envoyer à Varsovie un ambassadeur de marque, porteur de propositions fort conciliantes. Un événement était survenu dont on a exagéré les conséquences, mais dont l'influence sur Tesprit du souverain, sur le développement de son caractère et, dans une certaine mesure, sur la direction de sa politique, ne se laisse pas nier : le tsar venait de perdre sa femme, cette Anastasie dont le rôle bienfaisant d ange tutélaire fait partie d une légende qu'il me coûte assurément d'infirmer. Ivan a beaucoup aimé la mère de ses premiers enfants et les joies intimes du foyer, que seule elle parait avoir su lui faire goûter, ont vraisemblablement contribué à calmer ses instincts violents et féroces, comme le chagrin qu'il a éprouvé de la perte de cette compagne a pu produire l'effet contraire. On ne saurait dire davantage avec certitude. Encore cet amour et ce chagrin n'ont-ils pas dû être très forts, puisque le premier souci du souverain, au lendemain tî.^ la catastrophe, a été de se chercher une autre épouse.
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Sigismond-Auguste avait deux sœurs non mariées encore, et l'objet principal de la mission confiée à l'ambassadeur d'Ivan, V okolnitchyï Fédor Ivanovitch Soukine, était d'obtenir la main de l'une d elles pour son maître. D'assez mauvaise grâce et après de longs atermoiements, le roi consentit à laisser entrevoir les deux princesses, à 1 église. Hasard ou calcul, la cadette, Catherine, se retourna, et ce fut le prologue d'une des plus sombres tragédies qui aient été vécues en ce temps si fertile en épisodes dramatiques. En dehors des charmes personnels que Soukine s'employa à faire valoir auprès de son maitre, cette fiancée en perspective avait pour elle, aux yeux d Ivan, de représenter, aux côtés d'un frère sans postérité mâle, une race qui avait régné, au titre héréditaire, àVilna. Avec elle, le tsar de toutes les Russies posséderait un droit de plus, fraîchement acquis et incontestable, à revendiquer soii patrimoine lithuanien. Son tempérament passionné et volontaire y contribuant sans doute, cette idée allait se fixer dans 1 esprit du souverain, au point de devenir, au cours des années suivantes, lélément directeur de toute sa politique.
Mais, très vraisemblablement, Sigismond-Auguste n'avait cherché, en cette occasion, qu à sauver les apparences en gagnant du temps. En dehors de la différence des religions, cette question de 1 héritage lithuanien créait, à elle seule, en ce moment, au point de vue polonais, un obstacle à un mariage qui eut menacé 1 intégrité du domaine national et risqué de compromettre 1 œuvre de cette autre union entre les deux races slaves, Pologne et Lithuanie, que le dernier des Jagellons travaillait précisément à consommer. Catherine, au surplus, était déjà presque promise au frère du roi de Suède, Jean, duc de Finlande. En 1502, la promesse devint une réalité, et, aussitôt après, les hostilités commençaient entre la Pologne et la Moscovie,
On négocia encore en se battant et on se battit en négociant, comme par le passé. Ivan écrivit à Sigismond-Auguste des lettres injurieuses et le roi s'en vengea en poussant le khan de Crimée à une invasion. En février 1563, prenant le
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commandement d'une nombreuse armée et emmenant avec lui un cercueil, dans lequel, déclarait-il, serait mis le cadavre du frère de Catherine ou le sien, le tsar remporta un avantaf^e signalé : après Smolensk, Polotsk, chef-lieu d'un palatinat polono-litlîuanien, centre commercial important en relations avec Rig^a, tombait aux mains des Moscovites. Jusqu'à Bathory leur puissante artillerie devait toujours, dans une guerre de sièges, affirmer sa supériorité. Ivan parla plus que jamais de reprendre Kiev; avec sa verve coutumière il railla son adversaire malheureux qui, pour faire valoir ses prétentions sur la Livonie, s'adressait au roi de Suède, en le traitant de frère. « Quel roi? Quel frère?... Autant valait fraterniser avec un porteur d'eau ! » Mais, l'année suivante, sur un champ de bataille qui à deux reprises déjà, en 1508 et en 1514, avait été fatal aux armes russes, sur les bords de l'Oula, aux environs d'Orcha, les Polonais prirent leur revanche : Nicolas Radziwill, le Roux, tailla en pièces les troupes du prince Pierre Ivanovitch Chouïski, qui succomba dans la rencontre. Du coup, oubliant ses récents dédains, le tsar se porta à un rapprochement avec la Suède. A son avènement au trône, en 1561, Erik XIV s'était hâté d'envoyer une ambassade en Moscovie, et depuis, en dépit des traitements injurieux qu'on lui prodiguait de ce côté et contre les avis aussi de son conseiller attitré, Philippe de Mornay, qui lui recommandait de préférence une entente avec la Pologne, il avait persévéré dans cette voie, tout en étendant ses possessions en Livonie, En 15G3, grâce au concours intéressé du coadjuteur de l'évèque de Riga, Christophe, qui recherchait la main de la sœur du roi, Elisabeth, un lot de villes, Wolmar, Wenden, Kexholm, Pernau et Padis s'y trouvèrent jointes. Le tsar lui faisant maintenant des ouvertures inespérées, Erik crut avoir cause gagnée. C'était le partage à deux. Il fallut en rabattre. Ivan réclamait d'abord la part du lion, n'abandonnant que Reval, Pernau et Wittenstein ; et puis, tout à fait inopinément, il prétendait mêler aux négociations cette princesse polonaise, devenue duchesse de Finlande, qu'il s'était flatté de posséder et