‹ Ivan le TerribleChapitre 120 sur 228 · IVAN ET LA POLOGNE · texte numérisé non relu

IVAN ET LA POLOGNE

tendances autoritaires de son maître, lirascible boïar avait finalement levé, en 156-4, l'étendard de la rébellion, à la façon moscovite — en passant la frontière. On en concluait, en Pologne, que V Opritchnina devait préparer d'autres insurgés de même espèce avec lesquels on avait intérêt à entrer en rapport, et Ivan eut ainsi connaissance d'un certain nombre de lettres adressées à quelques-uns de ses sujets par le grand hetman de Lithuanie. Grégoire Chodkiewicz, par quelques autres seigneurs lithuaniens et par le roi luimême. Aussi ému qu'irrité, il imagina d'abord de convoquer, en 1566, cette assemblée, dont j'ai fait mention plus haut fp. 184) et qui, à l'unanimité, se prononça contre toute espèce de concessions en Livonie, les propriétaires fonciers de la frontière lithuanienne se déclarant en même temps disposés à mourir plutôt que d'y abandonner un pouce de terrain. Réconforté et affermi, le tsar se chargea alors de dicter les réponses dues aux correspondants de Pologne. Peut-être eut-il mieux valu encore leur opposer le dédain du silence. Mais Ivan se ressentit toujours au plus haut degré du prurit épistolaire. Sigismond-Auguste, qui avait offert au prince Ivan DmitriévitchBiélski un apanage magnifique en Lithuanie, apprit donc ce qu'il en coûtait de proposer aux sujets du tsar de semblables marchés. « Je suis assez bien pourvu, écrivit le prince au roi en le traitant de frère; mais vous avez vous-même un meilleur parti à prendre, qui est de céder la Lithuanie à mon maître, moyennant quoi vous seriez assuré de garder la Pologne sous sa suzeraineté et de devenir comme moi le sujet du meilleur des maîtres. » On devine le texte des autres réponses, échantillons curieux de l'érudition que le Terrible savait mettre au service de ses rancunes en traitant ses adversaires de Sennaherhn et de ^tavhhodonosor fsicj, et de l'infatuation orientale dont il était capable de s'inspirer. Le tsar sentait à ce moment un retour de vent propice dans ses voiles : voici qu'en effet, revenant à la charge, Erik se montrait disposé à capituler définitivement pour peu qu'Ivan le laissât libre de régler ses comptes avec la Pologne. Oui,

même à livrer Catherine, s'il faut en croire Dahlman fDissertatio de occasione fœderum régis Erici XIV cum Russia, Upsala, 1783), qui a travaillé sur les pièces diplomatiques originales. En 1566 déjà, le roi aurait mis en délibéré cette concession à faire au tsar, et, ses conseillers refusant d'y souscrire, il aurait donné pour instruction à son envoyé, Gvllenstjerna. de résister sur ce point jusqu'à la dernière extrémité, mais de céder si l'alliance était à ce prix. L'information est d'autant plus vraisemblable qu'il est moins possible, eu égard aux circonstances, d admettre que Gyllenstjerna ait, cette fois, outrepassé ses pouvoirs; or, le 16 février 1567, à. la sloboda d Alexandrov , où Y Opritchnina inaugurait ses sanglantes orgies, le plénipotentiaire suédois a bel et bien signé un traité d'alliance dont toutes les clauses étaient nettement subordonnées à cette condition. Sur la base de Vuti possideiis en Livonie et de la liberté réservée aux contractants pour les conquêtes futures, à lexception de Riga qu il se réservait; promettant son intervention pour l'accommoder avec le Danemark et avec l'Union hanséatique, ou son assistance armée si ses démarches n'étaient pas couronnées de succès, Ivan unissait ses destinées à celles de la Suède, moyennant que Catherine lui fût en effet livrée. Le traité entier devait être annulé si, la princesse venant à mourir, cette dernière clause ne pouvait recevoir son exécution.

L'admiration que cet instrument diplomatique a inspirée à quelques historiens russes se laisse difficilement justifier. Certes, Ivan s'y faisait large mesure : Riga retenue par la Moscovie tuait le Reval suédois et enlevait à la Pologne la meilleure raison qu'elle eût de disputer la Livonie à ses deux compétiteurs. Avec l'appui éventuel des villes hanséatiques la coalition russo-suédoise mettait en même temps l'alliance polono-danoise en infériorité certaine. Mais, ne se contentant pas de ces avantages, Ivan les subordonnait tous à une condition peut-être irréalisable et certainement honteuse. Avec sa part de Livonie il voulait en plus, non pas une femme, certes, ou pas seulement la femme, mais l'héritière des Jagellons,

L'ALLIAISCE SUÉDOISE 267

une part de la Polog^ne. Et il voulait cela contre toute raison et contre toute possibilité apparente, puisqu'il s'agissait d une femme mariée, et qui, devint-elle veuve, ne se laisserait pas vraisemblablement épouser par son ravisseur. Il suivait imperturbablement son idée, ce qui prouve que la crise violente où il se trouvait engagé en ce moment à lintérieur de son empire ne troublait pas son esprit autant qu'on l'a assez généralement supposé : mais il donnait à cette idée des développements et des applications qui indiquent un certain affaiblissement de ses facultés intellectuelles, correspondant à une exaspération simultanée des plus mauvais instincts de sa nature. Chez les hommes doués d un tempérament robuste l'ivresse produit de ces effets d égarement partiel, et. dans l'emportement de la lutte, dans 1 usage et l'abus constant de la force, dans létourdissement atroce des supplices auxquels il présidait. Ivan fut ivre pendant quelques années, du fait de V Opriic/inina ; ivre de colère, d orgueil et de sang, ce qui ne Tempèchait pas d'aller son chemin en titubant, et, à travers quelques défaillances et des extravagances multiples, de garder merveilleusement une conscience entière de son rôle, de ses intérêts et de ses devoirs.

Sa fortune, que 1 on peut dire heureuse en cette occasion, voulut que le traité de la Sloboda d Alexandrov ne put être exécuté. En mai 1567, une ambassade moscovite vint à Upsala en réclamer la ratification ainsi que la remise de Catherine entre ses mains. Entre temps, Ivan s'était avisé de solliciter la main d une des sœurs d'Erik pour son fils aine âgé maintenant de dix-huit ans. Elle en avait seize et sa beauté était réputée. Mais le tsar prétendait encore qu'elle apportât Reval en dot. C était se montrer trop exigeant, et les envoyés moscovites trouvèrent d ailleurs au pays d Erik une Oprùchnina suédoise qui, en fait d égarements et d excès, ne le cédait en rien à l'autre. En conflit avec une aristocratie qui ne lui pardonnait pas ses origines et qu il révoltait par ses violences i. le fils du marchand couronné » , comme l'appelait Ivan, délirait de son côté, en même temps qu au château de Grips-

holm se déroulaient les scènes d'un drame angoissant. L'exduc de Finlande s'v était quelque temps attendu à une mort imminente. Un jugement prononcé en 1563 le condamnait à la peine capitale, et voué lui-même à une fin terrible, le favori du roi, Persson, insistait pour que l'arrêt reçût exécution. Bien que depuis 1562 le sang coulât à flots par ses ordres, des scrupules de conscience arrêtaient Erik. Pour donner satisfaction à Ivan, il avait essayé de séparer Catherine de son époux; mais, intrépide, résistant aux plus terribles menaces comme aux offres les plus séduisantes, la fille des Jagellons montrait aux émissaires du roi un anneau où se trouvaient gravés ces mots : " Rien que la mort... » A bout d'arguments et de ressources, se voyant menacé lui-même par la révolte grandissante, rêvant d'un refuge en Moscovie, le malheureux roi, ses plus résolus apologistes en conviennent (Y. Celsius, Histoire d'Éric, XIV, trad. franc, de 1777, II, 139, bien que Persson dut le nier jusque sur l'échafaud, en vint à penser que son ténébreux inspirateur lui donnait le meilleur conseil. La mort de Jean arrangerait tout. Déjà les envoyés moscovites s'apprêtaient à recevoir leur proie quand, sur les pentes abruptes du crime où elle chancelait, la raison d'Erik fit une chute définitive dans i'abime. Confondant les situations, il se crut prisonnier lui-même, et, rendant la liberté au captif de Gripsholm, il implora sa grâce. La crise se prolongea jusque vers la fin de l'année suivante, et les envoyés d Ivan comptèrent encore s en prévaloir pour arriver à leurs fins. Mais le conseil suédois maintenait son opposition; dans un intervalle lucide, plutôt que d'accorder au tsarévitch une de ses sœurs, Erik crut assez faire en lui offrant la main de Virginie Persdotter, fille d'une de ses nombreuses concubines! Ivan en conçut un vif ressentiment, et, en septembre 1568, Sigismond-Auguste s'en mêlant, le drame toucha à son dénoûment : lépoux de Catherine monta sur le trône, jetant à son tour au cachot ce frère qui avait failli devenir son bourreau et inaugurant une ère nouvelle dans le conflit de plus en plus confus dont la Livonie restait l'objet. Magnus allait y réclamer un premier rôle.

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