‹ Ivan le TerribleChapitre 122 sur 228 · MOSCOU ET LA SUEDE · texte numérisé non relu

MOSCOU ET LA SUEDE

des plus odieuses violences. Sous le double prétexte du manquement aux eng^ag^ements contractés et de quelque avanie dont les envoyés moscovites auraient eu, de leur côté, à se plaindre en arrivant à Stockholm, on traitait les malheureux messagers de paix comme des captifs de guerre ; les mains liées derrière le dos, on les promenait à travers les rues au milieu des huées de la foule et on les menaçait de la bastonnade s ils ne donnaient satisfaction au tsar sur tous les points, y compris la remise entre ses mains de Catherine. L'ex-duc de Finlande nétait pas mort, puisqu'il régnait, et sa femme était devenue reine de Suède ; mais Ivan feignait de n'en rien savoir. On racontait tant de choses!

Tout en se débattant au milieu de la crise intérieure provoquée par ses réformes, le tsar venait, à ce moment, de subir une autre et terrible épreuve. De 1563 à 1570 il s'était en vain employé à conjurer cette invasion tatare dont la Pologne le menaçait. Ses envoyés, Nagoï, Rjevski. avaient en vain porté au khan des paroles conciliantes et des présents magnifiques. La Pologne en faisait autant et plus, et, irrité par la conquête de Kazan et d'Astrakhan, le sultan appuvait la Pologne. En 1569, une expédition combinée de Tatars et de Turcs menaça Astrakhan, et sur une des barques musulmanes ramait Simon Maltsev envoyé par Ivan auprès des Tatars Nogaïs et capturé par des cosaques. En 1570, pour désarmer le sultan, Ivan consentit à démolir un fort récemment construit sur le Terek; mais aussitôt Selim II réclama Kazan et Astrakhan et lacceptation par le tsar du titre de vassal. Les négociations furent naturellement rompues, et, en mai 1571, ayant passé 1 Oka sans rencontrer de résistance, les Tatars parurent sous Moscou. Cette fois, Ivan suivit la tradition de ses ancêtres et se réfugia à Serpoukhov d'abord, puis à la Sloboda dAlexandrov et enfin à Rostov. Ainsi abandonnée, la capitale fut mise à feu et à sang. D'après des témoignages probablement exagérés, huit cent mille hommes auraient péri dans les flammes, tandis qu enfermé avec une partie de son clergé dans la cathédrale de lAssomption le Métropo-

lite attendait la mort et que, chargé de la défense, le prince [van Dmitriévitch Biélski succombait, étouffé dans sa cave où il avait cherché un abri. Selon leur habitude, les Tatars reculèrent devant lassaut du Kreml et se retirèrent emmenant cent cinquante mille prisonniers — évaluation peu vraisemblable encore, mais où il faut tenir compte de ce fait qu'en pareille occurrence toute la population des environs refluait d ordinaire vers la capitale.

De toute façon, le désastre était immense et 1 humiliation extrême. En rebroussant chemin, le khan écrivait au tsar : il Jai ravagé ta terre et brûlé ta capitale pour Kazan et Astrakhan, et tu nas pas paru pour les défendre, toi qui te dis souverain moscovite. Si tu avais quelque bravoure et quelque pudeur, tu te serais montré. Maintenant, je ne veux plus de tes richesses; je veux Kazan et Astrakhan, et j ai vu et connu les chemins de ton empire. » Ivan dévora loutrage. Ce n'était pas seulement pour fuir quil se souvenait de ses ancêtres, et, comme je Fai dit, sa folie comportait, entre deux extravagances, beaucoup de sagesse. Sa réponse fat humble et habile : demandant une trêve, il offrait Astrakhan ; mais dans les instructions envoyées à Nagoï qui demeurait en Grimée, il donnait à cette concession un sens équivoque : Astrakhan serait gouvernée par un des fils du khan, auprès duquel résiderait un boïar désigné par le tsar, comme à Kassimov. Kassimov était un des petits khanats tatars soumis, dans ces conditions, à la suzeraineté de Moscou et en train détre absorbés par elle . Des offres d'argent accompagnaient cette ouverture. Ivan allait jusqu'à accepter la honte d'un tribut annuel!

On négocia. Le khan ne voulait entendre à rien s'il n'obtenait Kazan et Astrakhan, sans conditions aucunes. Gomme les pourparlers trainaient, il demanda un acompte sur le tribut : 2,000 roubles, dont il avait besoin, disait-il, pour acheter de la vaisselle et d'autres marchandises à loccasion d'une fête de famille. Mais déjà Ivan avait pris ses mesures, opéré une mobilisation rapide de toutes ses forces. Prétextant l'épuisement où le mettait l'invasion récente, il envoya « tout ce qu'il

L'INVASION TATAP.E 273

avait sous la main » : 200 roubles ! Méhémed-Ghireï comprit enfin que le tsar ne cherchait qu'à gag^ner du temps, et en 1572 il repassa lOka; mais, sur la Lopasna, à 50 verstes de Moscou, il se heurta aux troupes du prince Michel Ivanovitch Vorotvnski, et dut battre en retraite. Sur quoi Ivan changea aussitôt de ton, retirant toutes les concessions précédemment accordées, substituant la raillerie à l'humilité de ses messages antérieurs. « Le khan réclamait encore de l'argent? Eh quoi? n'avait-il pas fait profession de mépriser les richesses? " L'àme tout entière du fils de Vassili transparait clans ce trait.

L'affreuse tourmente le laissait cependant dans un état d'irritation qu'il était incapable de maîtriser. Imputant la catastrophe à ses boïars, coupables de connivence avec l'ennemi — et l'un d'eux au moins, Mstislavski, devait reconnaître sa faute — il multipliait les supplices, mais accessoirement passait aussi sa colère sur les malheureux envoyés de Suède. En 1571, sur le chemin de Novgorod, où nous aurons à le suivre et où nous le verrons présider à d'effroyables hécatombes, il consentit cependant à voir les ambassadeurs — dans la rue — et à s'expliquer avec eux au sujet de Catherine. " Si on la lui avait envoyée, tout aurait été arrangé. C'était le mariage de Jean avec cette Polonaise qui avait tout gâté en Livonie ! Depuis, le tsar s'était persuadé qu'elle était veuve; sans quoi il n'aurait jamais songea séparer une femme de son mari, une mère de ses enfants. Mais le mal était fait, et il lui fallait maintenant la Livonie entière, sinon la guerre continuerait. " Au retour de Novgorod, comme si le sang versé 1 avait apaisé, le tsar parut radouci. Il invita les ambassadeurs à sa table, et, très inopinément les fit interroger par ses commissaires sur la fille du roi Jean. On la disait belle et il voulait avoir son portrait.

Ce n'était plus à son fils que le tsar pensait. Plusieurs fois remarié depuis la mort d'Anastasie, il devait conserver jusqu'à la fin de sa vie des préoccupations de ce genre, imitées de l'histoire d'Henri VIII ou du conte de Barbe-Bleue, et la relation de cette ambassade suédoise, rédigée par son chef,

Paul Junsten (V. Beiti^âge zur Kentniss Russlmids, Derpt, 1816j, abonde en détails non moins singuliers. Tout en manifestant maintenant à l'ég^ard de la Suède des velléités si particulièrement amicales, Ivan recourait simultanément avec le roi Jean à son procédé favori de polémique épistolaire et y déployait toute sa verve :

(1 Tu devrais nous faire savoir de qui ton père était le fils, et comment on appelait ton grand-père. Était-il roi ? Quels souverains avait-il pour frères et alliés ? L'empereur des Romains est notre frère et d'autres grands souverains sont nos frères aussi. En peux-tu dire autant?»

Suivaient des explications nouvelles au sujet de Catherine. « S'il avait su que Jean était en vie, Ivan n'aurait assurément pas songé à lui enlever sa femme. Il se proposait d ailleurs de la rendre au roi de Pologne en échange de la Livonie. Malheureusement, le sang avait coulé à flots par suite de cette méprise et les envoyés du tsar avaient été maltraités à Stockholm. Or, c étaient de grands seigneurs et non des paysans comme les ambassadeurs de Jean. «Très écrivassier, lui aussi, Jean répondait de sa meilleure encre ; mais Ivan insistait :

« C'est pourtant une vérité absolue que tu es d'une famille de manants... "

Et il reprenait son interrogatoire :

" Ton père, Gustave, de qui était-il fils?... Quand, sous le règne de ton père , nos marchands venaient dans son pavs avec du suif et de la cire, ne le voyait-on pas mettre ses gants et aller jusqu'à Wiborg pour palper les marchandises et débattre le prix?... Et tu parles des rois, tes prédécesseurs ! Quels rois? Où les prends-tu? Dans ton garde-manger? "

Le tsar se déclarait d ailleurs prêt à traiter avec le fils du marchand de suif, à condition qu'il demandât pardon, s'humiliât et se soumit. Il serait alors traité comme un parent: sinon il apprendrait ce qui était arrivé au khan de Crimée sans que le tsar eût daigné même tirer l'épée pour lui infliger une punition méritée. Ses boïars avait suffi à la besogne. Et les épîtres succédaient aux épitres, qualifiées les unes

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