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IVAN CANDIDAT

Les oligarques polonais et lithuaniens le savaient bien et, pour cela aussi, ils avaient adopté cette solution bâtarde qui, ne présentant aucun avantage sérieux, avait moins de chances d'aboutir. Comme la masse des électeurs suivait son idée et accentuait plus énergiquement ses préférences pour Ivan, ils firent mieux. Quelques mois plus tard, un nouvel envoyé polono-lithuanien, Michel Haraburda, se présenta à Moscou, offrant cette fois à Ivan le choix entre sa candidature et celle de son fils, mais subordonnant ce choix à des conditions dont Voropaï n'avait pas parlé. A cette heure, les enchères étaient ouvertes à Varsovie. L ambassadeur de Henri de Valois, Montluc, allait bientôt y défier tous les concurrents : " S ils prétendent que j'engage le futur roi à bâtir un pont en or sur la Vistule, je leur dirai : « De quelle espèce d'or le voulez-vous : rouge ou vert? " Moins exigeant, Haraburda réclamait une rectification des frontières qui donnerait à la Pologne non seulement Polotsk, mais encore Smolensk, Ousviat et Oziérichtché.

Du coup éclata entre les parties en présence un malentendu qui devait se prolonger et à lui seul faire obstacle au succès de la candidature moscovite. Ivan n imaginait pas qu'il dut solliciter les suffrages des Polonais, encore moins les payer. Avait-il besoin de la Pologne ? Non ! G était elle qui avait besoin d'un roi à sa convenance. S'il était ce roi, elle devait agir en conséquence, se faire suppliante et humble, comme ceux qui tous les jours venaient demander au tsar quelque faveur. Il n'en démordrait pas. Jamais il ne consentirait à intervertir les rôles, et ils en expliqua franchement avec Haraburda, tout en mêlant à cette fin de non-recevoir, fort raisonnable en somme, des commentaires qui l'étaient moins. « Si l'empereur ou le roi de France se mettaient en frais avec les électeurs de Varsovie, il n'avait pas à prendre exemple sur des souverains dont aucun ne régnait depuis deux cents ans dans son pays, alors que lui-même descendait des Césars romains depuis le commencement des siècles : chacun savait cela! »

Comme cependant l'idée lui agréait fort en principe, il parut un instant disposé à faire la part des exigences manifes-

tées par les Polonais et à leur accorder Féodor; mais, dès le lendemain, rappelant l'envoyé, il replaça la question dans ses vrais termes : l'union effective des deux pays ne pouvait être réalisée que sous son propre sceptre, et il convenait au moins que les avantages y fussent balancés des deux côtés ; la Pologne aurait donc Polotsk et la Courlande, mais elle abandonnerait la Livonie et céderait Kiev. De plus, le titre de tsar de toutes les Russies passerait avant le titre de roi.

Peut-être exigeait-il trop à son tour; mais peut-être aussi avec son esprit très fin et son instinct très sur devinait-il d une part le jeu des magnats polonais, et, d autre part, les conséquences de son accession à un trône ainsi marchandé par eux. Ces roitelets, uniquement soucieux de leurs privilèges, ne cherchaient qu'à l'amuser en mettant l'interrègne à l'abri d'une reprise d hostilités de sa part, et quelle figure ferait-il devant eux après avoir passé sous les fourches caudines de leur orgueil et de leurs prétentions? Le dernier mot sur lequel il congédia Haraburda, semble bien indiquer de telles arrièrepensées : Tout bien pe«é, il croyait que le plus sage parti qu'eussent à adopter les Polonais était d'élire le fils de l'empereur, et, pour peu que leur choix ne se portât pas sur un prince français, ami du sultan, il se déclarerait satisfait. En route, l'envové fut, de plus, rejoint par un courrier, porteur de conditions encore moins acceptables : alors qu'on imaginait à Varsovie que le Moscovite se ferait catholique, Ivan annonçait l'intention de s y faire couronner par son métropolite, en l'absence des évêques polonais qui seraient exclus de la cérémonie; il se réservait la liberté de construire dans le pays autant d'églises orthodoxes qu'il voudrait, et, sur ses vieux jours, la faculté de se retirer dans un mona-stère!

Ainsi fut préparé le succès d'Henri de Valois. Pourtant, à la veille de l'élection, divers témoignages émanant du camp adverse en font foi, le nom d'Ivan restait encore populaire. (V. les Mémoires du secrétaire de Montluc, Choisnin, coll. Michaud et Poujoulat, p. 429; la relation de Lippomano dans les Hist. Russiœ Monumenia, édition Tourgueniev, I, 270, et

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une autre relation italienne, aux Manuscrits de la Bibliothèque Nationale, Fr. 15,967, fol. 21.; La petite noblesse tenait ferme pour son candidat et elle était maîtresse du scrutin. Un discours de l'envoyé du tsar, accentuant encore 1 attitude hautaine et intransigeante du maitre , gfàta tout, détermina une brusque saute de vent, dont le candidat français recueillit le bénéfice. « Décidément, pensa-t-on, Ivan n'était qu'un barbare qui valait sa réputation ! "

Eùt-il mieux fait en se rendant plus accommodant, sauf à montrer plus tard le roi qu il devait être en Pologne pour rester tsar en Moscovie ? Bathory devait tout à 1 heure faire preuve de plus de st)uplesse; mais Bathory navait pas de boiars à gouverner ni à soutenir en son pays d'origine le principe du pouvoir absolu, ni à réclamer, contre ces mêmes Polonais, l'empire de toutes les Russies. A travers quelques incohérences inhérentes à la nature de son esprit et de son tempérament, la conduite du conquérant de Polotsk et du chef des opritchniki se laisse aisément comprendre — et justifier.

L'élection de Henri de Valois n'en fut pas moins pour lui un coup sensible. En dehors même de cette amitié avec la Porte, dont il exagérait volontairement le caractère et les conséquences, 1 événement bouleversait 1 échiquier politique où il avait déjà quelque peine à se mouvoir et où, en quelques mois, de nouvelles combinaisons allaient surgir. Isolé, paç la rupture des liens de famille qui lui assuraient 1 alliance polonaise, mais débarrassé aussi des ménagements qu'ils lui imposaient, déjà Jean III cherchait à se rapprocher de l'Espagne, tandis que, rêvant de faire échec à cette puissance avec le concours du Danemark, d établir son protectorat en Livonie et d'y couper le commerce des Pays-Bas avec les marchés de lEst, la France se montrait disposée à soutenir Frédéric II dans une action plus énergique. Déçue de se côté, elle essayerait de prendre le même point d'appui et de passer le même marché à Stockholm, en mariant un des Valois à une princesse suédoise (V. Forstex, la Question de la Baltique, I, 624, d'après les Archives de Copenhague).

Î8ft IVAN LE TERRIBLE

Pour jug^er la situation et lui faire face, Ivan montra un coup d'œil fort juste et toutes les ressources d'un grand politique. La Pologne ne comptait pas pour le moment. Le nouveau roi y avait assez de besogne pour s installer, et, en Livonie, le commandant de ses troupes ne disposait pas de 200 chevaux, attendait en vain le paiement d'une assignation de 3,000 florins ! fMillheilungen aus dem Gehiele der Geschichle Livlatids, Riga, 1847-1858, IV, 178 et suiv.) Très bien informé et très maitre de lui, le tsar alla au plus pressé, se donnant pour première tache d écraser les Suédois en Esthonie. Le tour des Polonais viendrait plus tard, et, en attendant, sans négliger des mouvements de troupes menaçants sur la frontière en litige, il consentait à négocier avec le nouveau roi un prolongement de trêve, se faisait aimable, quand la fuite de Henri de Valois détruisit encore tous ses plans.

Tout était à recommencer sur de nouveaux frais. Ivan ne pouvait se désintéresser de la nouvelle élection en vue, d'autant que Polonais et Lithuaniens ne manqueraient pas de reprendre avec lui le jeu qui venait de leur réussir. Etlaffaire se présentait maintenant sous un aspect encore plus favorable. En Lithuanie et dans les provinces russes de la domination polonaise, sous la double influence de la propagande catholique qui y exaspérait les populations et des démonstrations militaires susmentionnées qui les inquiétaient, le courant moscovite paraissait renforcé. Magnus lui-même avait fait des siennes en Livonie pour terroriser la malheureuse Pologne en mal de roi. Le tsar s'était montré mauvais prince à l'égard de l'aventurier danois. Il l'avait bien marié, le 12 avril 1573, avec une de ses nièces, Marie Vladimirovna, sœur de cette Euphémie qu il lui destinait d abord et qui était morte. Le père, cousin germain du tsar, venait d'être supplicié par lui ! Aux noces célébrées en grande pompe Ivan avait dirigé luimême les chanteurs, en prenant place au lutrin, en se servant de son éjiieu ferré en guise de bâton de chef d'orchestre et en marquant parfois la mesure sur la tête des exécutants. Pierre le Giaufl n a fait qu imiter ])lnii tard ces traits de virtuosité

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