LES LEÇONS DE L'OCCIDENT
leurs de basse extraction, parce quil avait besoin d'être servi et obéi; mais à l'un d'eux qui, tombé aux mains des Tatars, sollicitait son secours, il ne manquait pas d écrire, en lui envoyant la rançon exigée, 2,000 roubles : « Tes pareils n'en valaient pas 50 autrefois ! » Servir, obéir, c'est ce que les hauts boïars, enrégimentés maintenant dans la classe des sloujilyié lioudi, ne savaient pas, ne voulaient pas apprendre. Avec la mobilisation g^énérale des forces disponibles qu elle nécessitait et le maintien en activité de ce lourd appareil qu'elle réclama en se prolongeant, la guerre de Livonie rendit inévitable un conflit où, sous une forme nouvelle, se continuait la lutte déjà ancienne entre la Russie des apanages et la Russie moscovite : la première, agglomération diffuse de grandes ou petites principautés à 1 intérieur desquelles le principe dirig^eant de Tordre politique était le contrat formé entre le prince et l'homme libre prenant du service chez lui à son gré, à son heure — donc pas de contrainte, rien de fixe, rien déternel; la seconde, état centralisé ayant pour base le service obligatoire de tous, la division en classes astreintes à remplir des tâches définies : gens de corvée en bas occupés au négoce ou au labour et alimentant le trésor de 1 État ; gens de service en haut employés par 1 État dans l'administration ou l'armée et lui devant le labeur de toute leur vie, depuis lenfance jusqu'au dernier soupir; les uns et les autres, descendants des anciens compagnons libres ou fils des anciens paysans libres, convertis tous maintenant en rouages actifs de la machine gouvernementale, voiévodes, starostes criminels et starostes terrestres placés par le pouvoir central auprès des sources de la vie nationale comme autant de pompes aspirantes — donc étranglement complet de la liberté à tous les degrés, le devoir, la règle, l'esclavage partout.
Vers le milieu du siècle précédent, le grand-père du Terrible avait dû déjà briser deux des principales familles, les Riapolovski et les Patrikiév. Le coup ne fit que stimuler le mouvement de résistance dont la cellule de Maxime le Grec était
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le centre. Le double courant religieux et intellectuel de l'époque correspondait en effet à l'antaçonisme des idées politiques. Tandis que Joseph Volotski et ses élèves, les losiflianié, popularisaient la doctrine byzantine du pouvoir absolu, les partisans de l'ancien rég^ime de liberté trouvaient des sympathies parmi les moines » de delà le Yolga ' . Les deux oppositions, politique et religieuse, se rencontraient dans la question du partage du pouvoir et de l'influence légitime à exercer sur le souverain, l'une réclamant le droit de conseil pour les boïars et 1 autre le droit d'intercession pour les gens d'église.
Vis-à-vis des problèmes ainsi soulevés, l'attitude d'Ivan apparaît en partie conforme aux précédents historiques, en partie très personnelle. Il ne saurait passer en Russie, ni pour le premier autocrate, ni même pour le premier terroriste. Depuis le quinzième siècle la terreur devenait, aux mains dct souverains russes, un insti'ument habituel de gouvernement.
Représentant et champion d'un type de monarchie autoritaire et fortement centralisée qu'il trouvait déjà consacrée par la tradition, mais qu'il cherchait à rénover, le Terrible aurait-il été l'idéaliste désillusionné que certains slavophiles ont imaginé et qu'ils ont vu frappant de ses propres mains, dans un accès de désespoir, ce qu il ne réussissait pas à transformer, s exaltant au milieu des ruines amoncelées par lui et arrivant à 1 ivresse de la destruction et du massacre ? C est là un aperçu quelque peu sommaire que l'on ne saurait admettre sans réserves.
Oui, il y a eu dans son cas, je l'ai admis par avance, de l'intoxication et même de la folie; mais la personne comme la politique du fils de Vassili n'ont pas rencontré que àe^ adversaires, et il s en faut que son œuvre ait été condamnée au néant. Quelques-unes de ses réformes n'ont pas cessé aujourd hui encore de donner à la Russie, à son organisation politique et à son organisation sociale le caractère particulier qu'elles portent devant le monde.
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Il est tout aussi difficile de reconnaître en lui le tragique histrion, chercheur de poses pittoresques et d effets dramatiques mis en scène par Constantin Akssakov (Œuvres ,. 2* édit., I, 114 et suiv.), ou le bas et vulgaire despote flétri par Kostomarov, ou enfin le simple maniaque rangé par Mikhaïlovski (Essais critiques, 1895. p. 112j parmi les psychopathes d'espèce commune. De ses ancêtres, Ivan a hérité d un État à base archaïque en voie de transformation, cherchant à éliminer certains principes de 1 ancien régime apanagiste, mais prétendant aussi en conserver et développer certains autres, sauf à les mettre en harmonie avec les exigences de la vie moderne; de ses maîtres intellectuels, les Joseph Volotski et les Vassiane Toporkov, il a reçu la leçon d un pouvoir d essence divine ne supportant, entre ses mains, ni limite, ni partage, ni contrôle ; enfin la nature lui a imparti un tempérament volontaire, violent et irritable; une imagination fougueuse et désordonnée; un esprit vif, subtil, pénétrant, ingénieux, mais mal équilibré et nullement rassis, porté à l'exagération et à 1 outrance. La façon qui lui fut propre de comprendre son rôle et de le remplir s est ressentie de tous ces éléments. Il le voyait très grand et supposait que tout devait lui être subordonné. Rencontrant des résistances, il les brisait comme avaient fait ses ancêtres, avec un plus grand effort parce que les résistances étaient plus fortes et avec plus de violence aussi parce que son tempéramf»iit voulnit qu'il fiit violent.
Pas plus que ses ancêtres, il n admettait qu on entreprît sur sa volonté en lui donnant des conseils quand il n en demandait pas; mais au régime du bon plaisir, pratiqué après eux et à leur exemple, il mêlait plus de rudesse et aussi quehpie extravagance, parce que son caractère était rude et son esprit plein de fantaisie. Cependant, ainsi que je m'appliquerai à le montrer, cette fantaisie n'allait pas jusqu à le faire dévier de son chemin, et, d'autre part, en y persévérant, sinon envers et contre tous, du moins contre le plus grand nombre, il prétendait ne point user de despotisme. A cet
effet, très réaliste dans la pratique, il se faisait une théorie empruntée à l'idéologisme le plus transcendant. De quoi s agissait-il et à quelle fin le tsar imposait-il à ses sujets telle loi sévère ou tel effort, auxquels quelques-uns d'entre eux essayaient de se soustraire? Youlait-il créer un grand empire, conquérir la Livonie après Kazan et Astrakhan, gagner des victoires, se couvrir de gloire? Non pas! L'unique but qu il poursuivit était — de faire connaître à ses sujets la divine vérité. Vainement aussi et faussement visait-on sa personne en sinsurgeant contre son gouvernement, car pas plus qu il n était despotique, à le bien comprendre, ce gouvernement n'avait rien de personnel'. Les vraies puissances dirigeantes y étaient : la miséricorde divine, la grâce de la mère du Christ, les prières de tous les saints et les bénédictions des anciens souverains. Le tsar actuellement régnant n'y intervenait que comme l'expression vivante de toutes ces hypostases, parmi lesquelles les boïars, donneurs de conseils importuns ou perfides, brouillons ou traîtres, «chiens aboyant ou essavant de mordre leur maitre » , ne figuraient à aucun degré. Écoutant qui il voulait, récompensant qui lui plaisait et punissant qui il jugeait à propos de punir, le tsar ne faisait qu assurer dans ses États — le royaume de Dieu. /
Avec un homme s attribuant pareille autorité et pareil mandat il n y a évidemment ni discussion possible, ni partage admissible de pouvoir. Arrivons à l'histoire du conflit.
LA DISGRACK Dl. SILVESTRE ET d'aDACHEV
On a disputé, on dispute encore sur le caractère et sur le rôle des deux personnages dont Ivan a consenti quelque temps à subir l'influence et à accepter les avis. Étant données les multiples contradictions qui apparaissent dans leurs actes comme, dans leurs opinions, le plus vraisemblable est qu ils
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ont flotté d'abord entre les partis en présence ; en suivant plus tard la pente naturelle de leurs origines, de leurs attaches intellectuelles et de leurs liaisons politiques, ils se sont ralliés au parti de l'opposition, et ils ont fini par vouloir v constituer un groupe particulier, une élite, dont ils auraient été les chefs. L'apologie passionnée dont ils ont été lobjet de la part de Kourbski ne peut guère laisser de doutes à cet égard.
A partir de 1551, le grand conseil de l'empire, la boiarshaia douma n'a plus fonctionné que de façon intermittente, relégué au second plan par ce conseil particulier dont j'ai signalé l'apparition à cette époque (V. p. 51) et où il est aisé d'apercevoir un avatar d'institutions analogues appartenant à l'histoire des monarchies occidentales : consisiorium principis ou consilium auliciim d'Allemagne, commune consilium des rois normands en Angleterre, ou consilium regiuni de France. Adachev et Silvestre y figurèrent avec Kourbski et quelques autres boïars et hommes d église, parmi lesquels Kourbski mentionne le métropolite Macaire et trois Morozov, Michel, Vladimir et Léon, d'autres documents indiquant encore les princes Dmitri Kourliatev et Simon Rostovski. Jusqu à la guerre de Livonie, l'influence de Silvestre parait y avoir été, sinon sans partage, du moins très prépondérante. Son caractère ecclésiastique, son tempérament autoritaire, son pédantisme méticuleux associés aux ressources de souple et fin courtisan que révèle le Domosiioi, lui donnaient naturellement une forte prise sur l'esprit d'un souverain jeune, profondément religieux et peu sûr encore de lui-même. En 1553, cependant, il y eut un premier froissement entre le mentor et l'élève. Au cours d'une maladie assez grave, Ivan se trouva amené à se préoccuper de sa succession. L'hérédité du trône sur le principe de la primogéniture n'étant établie que depuis un temps assez court, le tsar jugea à propos de faire prêter serment à son fils Dmitri. Soudain le prince Vladimir Andréievitch, cousin germain du souverain, invoqua ses droits. C'était un retour au régime apanagiste, où les oncles passaient, en effet,
avant les neveux, et l'on devine 1 émoi et la colère du malade quand il vit la plupart de ses boiars se ranger derrière ce compétiteur et appuyer ses prétentions. Quels motifs les inspiraient? L'attachement au passé sans doute, mais aussi probablement, et surtout, un sentiment d'orgueilleuse jalousie à l'égard des parents maternels du jeune prince, auquel ils avaient à faire hommage. Le gouvernement de cet enfant leur eût, certes, agréé : cétait loligarchie assurée pour de longues années. Mais au profit de qui? Les Ghouïski et les Biélski se disputant le pouvoir sous la régence d Hélène comptaient du moins parmi les descendants d'anciens souverains. Ce serait maintenant le tour de simples parvenus. Auprès du lit, où Ivan croyait attendre une fin prochaine, les viehnoji répétèrent obstinément leur non possumus : « ]Xous ne voulons pas baiser la croix aux Zakharine ! » » Baiser la croix » voulait dire prêter serment. Et déjà Vladimir et sa mère s'emplovant de leur mieux à stimuler le zèle de leurs partisans, entamant leurs trésors, multipliant les promesses, les Zakharine eux-mêmes, pris de peur, faisaient mine de se résigner.
Dans cette crise, Ivan chercha des yeux Silvestre et Adachev : ils n'hésiteraient évidemment pas à appuyer de toute leur autorité les rares défenseurs de Ihéritier légitime. Déception! Le prince Vladimir Vorotynski, le diak Ivan Mikhaïlovitch Viskovatyi faisaient seuls preuve de fidélité et d'énergie, réussissaient à rallier quelques boiars. Silvestre et Adachev ne bougèrent pas. Sans refuser le serment, ils observaient une prudente neutralité, se gardaient d'intervenir au milieu des discussions passionnées qui jusque dans la chambre du moribond troublaient son repos et augmentaient son angoisse. Et le père du favori, YokolnùchyïYëAoT Adachev, se prononçait même ouvertement pour Vladimir. Toute une journée se passa ainsi. Le lendemain, le tsar allant mieux, le nombre des partisans de Dmitri augmenta. Inquiet, Vladimir accourut, voulut pénétrer dans cette chambre où jusqu'alors il avait dédaigné de paraître. Les fidèles de la première heure l'arrc-