‹ Ivan le TerribleChapitre 133 sur 228 · IVAN ET LES BOÏARS · texte numérisé non relu

IVAN ET LES BOÏARS

tèrent sur le seuil. Une seule voix s éleva pour demander qu'on lui ouvrit le passag^e — et c'était celle de Silvestre, qu'une ancienne intimité unissait au prince.

Ivan guérit, et n'oublia pas. Pour remplir un vœu fait pendant sa maladie, emmenant sa femme et son fils, il entreprit un pèlerinag^e au monastère de Saint-Cyrille de Biélooziéro. S il faut en croire Kourbski, Maxime le Grec s efforça d'empêcher l'accomplissement de ce pieux dessein. Les moines de Biélooziéro étaient des disciples de Joseph Volotski, et, sur son chemin, au monastère de Piésnoché, sur la Iakhroma, le tsar devait rencontrer un illustre adepte de cette école, Vassiane Toporkov, exilé par les boïars en 1542. Le moine albanais se serait même avisé de prédire à Ivan que son fils mourrait en route, et la santé délicate de lenfant exposée aux rigueurs de 1 hiver ou quelque accidc.it — d après une version le petit Dmitri aurait été noyé — donnèrent raison à la prophétie. Le tsar ramena un cadavre; mais il vit Toporkov et, toujours au rapport de Kourbski, lui demanda conseil. Gomment devait-il faire pour tenir ses boïars en obéissance ? Réponse : " N'ayez auprès de vous que des gens moins intelligents que vous! » Frisant limpertinence, il n'est guère vraisemblable que l'avis ait pu être donné sous cette forme, bien que, introduit dans une des lettres adressées par Kourbski au souverain, le récit n'ait pas soulevé de contradiction de sa part. Un fonds de vérité s'y laisse ainsi supposer; mais plus certain encore est 1 état d'irritation et de méfiance réciproques où tsar et boïars demeurèrent face à face au lendemain de 1 épreuve qu ils venaient de traverser. De la part des aristocrates réfractaires, le refus de serment n était évidemment qu'une forme de leur protestation constante contre le nouvel ordre de choses dont l'avènement de Dmitri eût été une consécration.

Au cours des années suivantes, l'opposition s accentua. 8e basant sur l'absence de tout cas de résistance active, de rébcilion à main armée, quelques historiens ont été jusqu'à nier qu'il y ait eu lutte. Ils ont confondu la Moscovie des prc-

miers tsars avec la France de Louis XI. En Tabsence déclasses fortement constituées, la résistance ne pouvait ici affecter le même caractère, devenir collective, opposer la violence à la violence; mais les hommes qui, à 1 exemple de Biélski, allaient offrir leurs services à l'ennemi en sollicitant son concours pour la revendication de leurs privilèges abolis, ou qui, à l'exemple de Mstislavski, guidaient les Tatars sur le chemin de la capitale, ces transfuges et ces traîtres étaient bien des insurgés !

Or, en 1554 précisément, le mouvement d'émigration à létranger s accentua de façon inquiétante. En juillet, le prince Nikita Dmitriévitch Rostovski fut rejoint et saisi sur une des routes menant en Lithuanie. On apprit alors que toute la famille et sa nombreuse parenté, les Lobanov, les Priïmkov, avaient traité avec le roi de Pologne. Au point de vue apanagiste, l'acte ne présentait rien de criminel. Il ne constituait que l'usage du " droit de départ ;> , et telle était encore la puissance des anciennes conceptions et des anciennes habitudes que le tsar n osa sévir trop sévèrement. Sur les instances d'un grand nombre de personnages influents, Rostovski fut simplement interné à Biélooziéro. Mais le tsar n'en sut pas meilleur gré aux intercesseurs ; or parmi eux figurait encore Silvestre !

Il est probable que dès cette époque la situation du pope et celle d'Adachev lui-même se trouvèrent fortement ébranlées. L'attitude des deux compères au début de la guerre livonienne ne contribua pas à restaurer leur crédit. On les vit prendre hautement le parti des boiars qui, en haine de l'effort qu'elle réclamait comme du déplacement qu'elle opérait dans 1 orientation traditionnelle de la politique moscovite, condamnaient cette entreprise. Jusqu en juillet 1560 cependant, Adachev parait avoir conservé un emploi actif dans la diplomatie. A cette époque seulement, éloigné de la cour en une sorte d'exil honorable, il rentre dans le rang à l'armée de Livonie, comme troisième voiévode du premier régiment. En même temps Silvestre se retire volontairement au monastère

Page 1