‹ Ivan le TerribleChapitre 136 sur 228 · L'EMIGRATION · texte numérisé non relu

L'EMIGRATION

riquement, en effet, ce droit restait entier. Exercé autrefois d apanage à apanage, il manquait désormais de raison d être dans la Russie unifiée, et subsistait cependant comme une contre-partie de la liberté dont les paysans nomades se prévalaient eux-mêmes sans nul souci des frontières. Depuis le quinzième siècle, un double courant d émigration entraînant toutes les classes se renforçait, au contraire, entre la Moscovie et la Pologne.

La cour du tsar regorgeait de descendants de Guédvmine, et à la cour de Varsovie les descendants de Rurik étaient légion. Par la femme d Olguérd, une princesse de Tver, un grand nombre de familles polonaises issues de ce prince lithuanien se trouvaient apparentées à des familles russes. Les ancêtres des princes Odoiévski , Biélski , Vorotvnski s'étaient partagés entre les deux pays, les uns servant Casimir et les autres Ivan III. Les Mstislavski n'avaient quitté la Lithuanie qu en 152G, y faisant de la place aux Gzartorvski, dont naguère un représentant figurait comme gouverneur à Pskov. En 1521, le dernier duc de Riazan se réfugiait en Lithuanie, entraînant à sa suite quelques représentants des plus illustres familles moscovites, un Biélski, un Liatski, un Vichnioviétski, lin Chérémétiév.

Le mouvement continuait toujours, et le Terrible lui-même hésita quelque temps à le réprimer dune façon tout à fait efficace. Cautionné, comme j'ai dit plus haut, le prince Ivan Dmitriévitch Biélski ne tarda pas à renouveler sa tentative et se fit pardonner encore. En 1564, ce fut le tour d Ivan Yassilévitch Chérémétiév. Kourbski veut qu il ait été torturé, chargé de chaînes excessivement lourdes et puni dans la personne de son frère, Nikita, que le tsar aurait fait étrangler. Nous ne savons rien sur ce Nikita; mais à quelque temps de là nous retrouvons Ivan Vassilévitch en possession de tous ses emplois, et beaucoup plus tard seulement en exil à Biélooziéro, où il paraît s'être ménagé une retraite assez confortable.

Ces détails sont nécessaires pour l'intelligence d'un épisode

identique en lui-même à tous ceux que je viens de passer en revue, mais tiré du commun par la personnalité hors de pair de son héros.

^-^A FUITE DE KOURBSRI

Né vers 1528, descendant de Vladimir Monomaque par les anciens ducs de Smolensk et de laroslavl et appartenant avec eux à la branche ainée des Rurikovitchy, le prince André Mikhaïlovitch Kourbski se trouvait naturellement en/jlobé dans la disgrâce de ses amis. Après son échec sous Nevel, suivi de négociations malheureuses et suspectes avec les Suédois pour la cession de Helmet, il eut des raisons particulières pour méditer des projets d évasion. En 1564, il se décida, prétendant d ailleurs comme tous ses pareils n'agir que sous la menace d'un péril imminent. En restant, il eût risqué sa tète, affirmait-il. Bien accueilli par le roi de Pologne et ayant vraisemblablement pris ses précautions à cet égard, il reçut un établissement en rapport avec son rang, et n hésita pas à porter les armes contre son pays en servant son nouveau maitre. Il vécut dix-neuf ans dans sa nouvelle patrie et ne s'y fit pas aimer. La légende s est emparée de son odvssée. On connaît l'aventure de Vaska Chibanov, porteur de la première lettre adressée à Ivan par le transfuge : « De mon maitre à Votre traître. » Peut-être même a-t-on vu quelque lableau représentant la scène : Ivan reçoit le message et s appuie pour le lire sur son épieu qu il a enfoncé dans le pied <lu messager... Un libraire de Moscou, porteur du nom ainsi illustré par 1 héroïque serviteur, se plaît aujourd hui encore à orner ses éditions et ses circulaires de cette image qui, malheureusement, ne correspond à aucune réalité historique. Chibanov n'a pas accompa^ié Kourbski en Pologne. G est «ur l'échafaud, arrêté et supplicié avec tous les serviteurs

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du fug^itif, qu'il a fait preuve de fidélité et de courage stoïque en ne reniant pas ce maitre et en prenant sa défense. Comme les réponses d'Ivan, les lettres de Kourbski n'ont probablement pas été envoyées à leur adresse de cette façon. Les messag^ers eussent sans doute fait défaut. C'étaient des lettres o«i'e7/e5 destinées à la publicité et arrivant à la connaissance des destinataires par cette voie. Une des épitres du tsar a soixante pages de texte, et le souverain ne se serait pas assurément mis ainsi en frais pour Kourbski seul. C est même cette polémique coràm publico qui, contribuant à faire sortir 1 incident de la banalité courante, en constitue aujourd hui encore le principal intérêt.

Dans cette Pologrne indolente qui lui donnait l'hospitalité Kourbski devait trouver des loisirs. Il en a profité pour écrire une histoire d Ivan dont j ai fait mention et où il s est appliqué à faire le procès du gouvernement personnel de son ancien maitre, ainsi que le panégyrique du « petit conseil " et des personnages qui y avaient figuré. A cet effet, il a divisé le règne du Terrible en deux parties : période glorieuse avant la disgrâce de Silvestre, d Adachev et de Kourbski ; période désastreuse, criminelle et infâme après. Pour les besoins de la cause, il a fait des appels nombreux à son imagination et dressé une liste de forfaits commis par Ivan, où, ainsi que nous l'avons vu, se laissent relever beaucoup d erreurs. Une partie de ses accusations a rencontré cependant l'aveu tacite ou explicite de l'accusé, et une autre s'est trouvée vérifiée par d'autres documents. L'écrivain a aussi porté son effort sur 1 histoire ecclésiastique, et cela dans un esprit assez inattendu, eu égard à ses antécédents. En Russie, il avait été lié non seulement avec Maxime le Grec, mais avec cet Artemi qui se faisait taxer d hérésie au concile de 1531 ; en Pologne, vis-à-vis de la propagande catholique y menaçant ses coreligionnaires , il a retrouvé inopinément en quelque repli de son esprit et de son cœur une orthodoxie ombrageuse et farouche.

■ En même temps la fibre nationale se redressait dans liime

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de lexilé volontaire. Ainsi que la dit un poète polonais en des vers admirables, « la patrie est comme la santé, on ne l'apprécie à sa valeur qu'après 1 avoir perdue » . Envoyant au prince Constantin Ostrogski une traduction en slavon d'une homélie de saint Jean Chrysostome, Kourbski sindijjnait que ce mag^nat, orthodoxe quoique sujet du roi, eût songé à la traduire en une « langue barbare » — le polonais ! Et il entamait des disputes violentes avec les partisans lithuaniens de Théodore Kossoï et des autres hérésiarques moscovites — ses anciens amis. Et il bataillait avec les Jésuites, « loups que l'on introduisait dans la bergerie » , même en utilisant leur zèle contre les protestants. Et, non pour hurler avec les loups mais pour mieux les combattre, il se mettait sur le tard à apprendre le latin; il engageait un compagnon d'exil, le jeune prince Michel Obolenski, à quitter femme et enfants et à se mettre à lécole, à Gracovie d'abord, puis en Italie — précurseur de ces théories d étudiants et d étudiantes que nous voyons aujourd'hui assiéger les portes de nos établissements scientifiques. Quelques produits de cette activité multiple — traductions fragmentaires de saint Jean Chrysostome et d'Eusèbe, préface écrite pour la Nouvelle Perle (iSovyï Margaiit) — nous ont été conservés.

Mais avant toutes choses, Kourbski a taillé sa meilleure plume pour s'expliquer avec Ivan. Il a mis dans ce plaidoyer plus de rhétorique que de vérité, et moins de raison que de passion. Évocation des services rendus et des mauvais traitements subis ; imprécations contre les abus de pouvoir et les crimes commis par le tsar, contre sa vie dissolue, l'indignité de ses nouveaux favoris, les Basmanov et les Maliouta-Skouratov, hommes de débauche ou hommes de sang, il a, copieusement et laborieusement, épuisé tous ces thèmes faciles, sans toucher cependant au fond de la question, aux causes profondes et complexes du dissentiment créé entre le souverain et le groupe social qui refusait d'accepter la loi de ce maître.

La valeur historique du document s en trouve réduite-;

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