DUEL LITTÉRAIRE
mais que son auteur ait pu provoquer ainsi le tsar de toutes les Russies à un duel littéraire et faire relever son défi ; donner à sa disgfràce et à sa rancune un écho retentissant et amener à ce champ clos la lutte séculaire entre le passé et l'avenir, entre les tenants de l'ancien et du nouveau régime, entre les deux branches rivales de la maison de Rurik, cela seul a une ijnportance suffisamment grande, marque une date capitale dans l'histoire du pays. L'entrée du grand empire du Nord dans le sillon de la modernité s y affirme éloquemment.
Eu égard à son rang, Ivan pouvait dédaigner la provocation et son orgueil immense semblait devoir l'engager à prendre ce parti. Autant que son tempérament, son instinct d'homme moderne l'emporta et en plus d'un document historique infiniment précieux, l'aventure nous vaut un écrivain remarquable. Ce n'est pas Kourbski que je veux dire. Sa prose est diffuse, confuse et terne. Avec plus de prolixité encore, Ivan n'introduit pas plus de clarté dans le débat et n'a pas souci davantage de le placer sur son véritable terrain. Il plaide à côté comme l'autre, maintenant la riposte ou l'attaque dans la région des faits et des intérêts secondaires. A-t-il fait périr tel boiar dan© une église ou dans un cachot? A-t-il ou n'at-il pas attenté à la vie de Kourbski ? Tout cela importe peu assurément. Ce faisant cependant, le tsar met dans sa polémique une partie au moins de ce que l'autre n'a pas réussi à mettre dans la sienne, non pas du style certes — le style chez Kourbski est mauvais, chez Ivan il est absent — mais de la verve, de la véhémence, une vigueur soutenue, et des mots qui portent et des traits qui vont au but comme une flèche « Te disant juste et pieux, comment as-tu craint la mort, au point de vendre ton àme pour sauver ton corps ?.. " De l'érudition aussi, toujours; de l'exégèse biblique. On est entre savants. Kourbski a cité les Écritures pour prouver que le souverain doit écouter ses conseillers : il a donc oublié Moïse ! Il a dénoncé comme des crimes les supj)lices ordonnés par Ivan : et le roi David? Du droit de départ mis en action par le noble fugitif, des autres privilèges revendiqués par lui
et les gens de son bord, pas un mot. La seule théorie politique dont le tsar daigne évoquer le sens et développer la formule est celle du pouvoir absolu : « Nous sommes libres de punir comme de récompenser qui nous voulons, et aucun souverain russe n'a jamais rendu compte de ses actions à qui ■que ce soit. »
J'ai fait observer déjà et j'aurai à montrer encore dans la vie politique de Moscou, à cette époque, une sorte d entente tacite pour masquer les réalités sous des apparences qui en arrivent parfois à déguiser entièrement les faits, les personnages elles rôles. Croisant leurs plumes en public, ainsi que j ai dit, les deux adversaires devaient persévérer dans un concert de ce genre, éviter jusqu'au bout de déchirer les voiles, tout en se portant, dans I ombre, des coups furieux. Contre la masse de citations avec lesquelles le tsar prétendait l'écraser, Kourbski se prévalait de la supériorité de son éducation littéraire : " Vous auriez du avoir honte d écrire comme une vieille folle et d envoyer une épitre aussi mal rédigée en tin pays où il ne manque pas de gens connaissant la grammaire et la rhétorique, la dialectique et la philosophie. » L'allusion à la publicité du débat est suffisamment claire. Mais de part et d autre on restait toujours en dehors de la .question.
Nous ignorons la date des trois premières épitres ainsi échangées. La quatrième est datée par Ivan de Wolmar, au lendemain de la prise de cette ville par le tsar, en 1577. Le vainqueur ne manque pas d"y tirer argument de son triomphe. Il s'est passé de Kourbski et de ses amis pour l'obtenir! Kourbski réplique en invoquant Cicéron; mais, cette fois, l'adversaire se dérobe. Kourbski écrit encore : pas de réponse. Bathory est venu et a donné au tsar d'autres soucis.
Le grand antagoniste du Terrible a trouvé dans son pays <les apologistes et des détracteurs également convaincus. Les premiers semblent l'emporter aujourd'hui, et, en attendant la statue qui s'élèvera sans doute un jour sur quelque place de Moscou, ils dressent à cette gloire nationale un monument
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littéraire qui a son prix. Pour le savant auteur de V Histoire de la littérature russe (Pypine, II, 171-2), comme pour un biog^raphe plus ancien (P — ski, Kazan. 1873), avec et malg^ré tous ses défauts, Kourbski a été le représentant le plus éminent des idées civilisatrices assimilées par la Russie du seizième siècle. Il marque le niveau relativement élevé auquel, éloigné des foyers occidentaux de lumière, contrarié dans la libre recherche de la vérité, étranglé par la terreur gouvernementale, pouvait néanmoins se hausser un Russe de son temps. Soldat n ayant pas épargné son sang au service de la patrie, Kourbski a été aussi un homme de science, appliqué à étendre la sphère des connaissances dont se contentait la majorité de ses concitoyens ; il a été encore le premier publiciste de son pays et enfin son premier citoyen, au sens propre du mot, épris de lidée du progrès et capable d'élever la voix contre le despotisme brutal.
Ce sont de beaux titres, mais qui demandent à être contrôlés. La^carrière de Kourbski enMoscovie demeure entourée de beaucoup d'obscurité. Les détails de son séjour en Pologne nous sont mieux connus : on y vivait plus en plein air. Et ces détails ne sont pas à léloge de l'exilé. Convenablement rente et possessionné dans son exil, il fut un maître odieux, un voisin incommode, et le plus détestable, le plus indocile des sujets. Tout en traduisant saint Jean Chrvsostome et en s insurgeant contre le despotisme, il lui arrivait de commettre ou de laisser commettre par ses intendants des abus de pouvoir tout aussi monstrueux que ceux dont Ivan a pu se rendre coupable, comme de renfermer des juifs dans des cachots remplis d'eau — et de sangsues ! En querelle avec tout le monde, à commencer par le roi, qui n était cependant pas un tyran, tant s'en faut: en rébellion perpétuelle contre toutes les autorités, même en matière d'impôts à payer ou de recrutements à opérer sur ses nouveaux domaines, il s'attirait l'animosité générale.
Ce qu'il parait avoir représenté surtout et personnifié, c est cette catégorie d'hommes avec lesquels Ivan s'est trouvé aux
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prises : intellig^ences ouvertes à certains éléments de civilisation, à certaines notions de liberté, mais interprétant les uns et les autres dans un sens étroit, accommodé à des intérêts de caste ou de coterie. On a été jusqu'à nier qu il ait fait partie du groupe des hoiars obstinés dans la défense de leurs privilégies surannés ; mais ne se réclamait-il pas de ses droits au duché de laroslavl? On a objecté qu il était pauvre. Passant en Pologrne. il n aurait alors été qu un vulgaire coureur de fortune, car avec la starostie de Krev, dix villages et 4.000 diéssiatines de terre en Lithuanie, la ville, le château de Kovel et vingt-huit villages en Yolhynie, il v a reçu une fort belle dotation. Il aurait aussi indignement trompé Sigismond-Auguste qui — ses lettres d octroi le disent expressément — croyait lui donner ainsi un équivalent des richesses abandonnées en Moscovie,
Kourbski a obtenu tous ces avantages dans la nouvelle patrie de son choix après avoir rêvé en Moscovie sinon de reconquérir 1 apanage de ses ancêtres — et cependant en montant sur le trône un peu plus tard un de ses pairs, Clîouïski. devait faire appel à des droits identiques — du moins de défendre contre les entreprises de 1 Etat et daugmenter à ses dépens la part d héritage qui lui restait : le droit de figurer dans les conseils du maître et de s v faire écouter; la prétention de ne lui obéir que dans la mesure de ses propres convenances. Et par là. tout partisan du progrès qu il fût. il restait un retardataire, arriéré dans les traditions prescrites des siècles révolus. Sans doute il avait un idéal — 1 idéal, en politique, sans qu il s en doutât peut-être, de cette Pologne hospitalière qu il méprisait et détestait tout en venant manger son pain. Mais passablement anarchique déjà au lieu de sa naissance, périlleux et néfaste, cet idéal n'était pas transportable en terroir moscovite : en passant la frontière, en se heurtant à des conceptions et des habitudes différentes, il se transformait en une simple négation : refus de service, désertion, trahison. Et c est ainsi que dans la légende populaire 1 adversaire couronné de Kourbski nest pas, quelque