‹ Ivan le TerribleChapitre 139 sur 228 · LA FICTION ET L.\ RÉALITÉ DU DRAME · texte numérisé non relu

LA FICTION ET L.\ RÉALITÉ DU DRAME

La plupart de mes lecteurs russes, quelques-uns même de mes lecteurs français, auront lu les aventures du Prince Serebrianyï, racontées par Alexis Tolstoï. Rentrant en Russie au retour d'une ambassade en pays étrangler, le héros du roman rencontre une troupe d'hommes armés, qu'à leur mine et à leur façon d'afjir il prend pour d'affreux bandits. Il voit un villa.<]e mis à sac, ses habitants massacrés ou violentés. iS'écoutant que son coura^je, il intervient et on lui apprend alors, en lui mettant la main au collet, qu'il vient de se rendre coupable d'un crime de lèse-majesté. Les brigands présumés sont des serviteurs du tsar, et leurs prouesses une manifestation régulière du nouveau régime imposé au pays. Le coupable est conduit à la nouvelle résidence du souverain — la sloboda d'Alexandrov — et il v marche de surprise en surprise et d horreur en horreur, depuis la cour, où des ours en liberté arrêtent au passage les visiteurs suspects, jusqu'à la salle de festin, où l'on arrive en côtoyant des chambres de torture et des oubliettes, et où, entouré de convives déguisés en moines, le tsar distribue des sourires sinistres et des coupes empoi-

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sonnées. Partout le pied glisse dans le sang ; une fauve odeur de carnage flotte dans 1 air; aux cris de joie poussés par les convives avinés répondent des cris de douleur arrachés aux patients que Ton tourmente à côté. Ce palais est une géhenne et un charnier. Et pourquoi? On ne sait, ou plutôt on devine : le tsar s amuse, et ce sont là ses plaisirs.

Le romancier ne s'est pas laissé guider par son imagination seule. Il a cru faire œuvre d'historien, et c'est Ihistoire, en effet, par l'organe des plus illustres maîtres de cette science dans son pays, qui lui a fourni les éléments de son tableau, le dessin et les couleurs. Racontée par les Karamzine, les Soloviov, les Kostomarov, et, de nos jours encore, les Klioutchevski et les Mikhaïlovski, Y Opritchnina c'est cela, une épouvantable légende de massacres ordonnés sans raison, sans but, par un souverain qui se donne cette comédie sanglante; perpétrés, sans honte et sans remords, par des hommes qui courent les grands chemins, en ayant pour insignes une tête de chien et un balai pendus à l'arcon de leurs selles, pour consigne le pillage et le massacre. Baignés de sang, chargés de dépouilles, ils rentrent, revêtent un froc pour ajouter une profanation à leurs crimes, et. en compagnie du maître, déguisé en prieur, se livrent à d infâmes orgies. Ce sont les opriichniki.

D autres historiens, cependant, succédant à ceux-là se sont mis à la tâche, et, interrogeant les mêmes faits, scrutant les mêmes personnages, sont arrivés à obtenir une vision différente du drame, une interprétation nouvelle de sa troublante énigme. Derrière la mise en scène effarante et le décor horrible, des idées leur ont apparu ; sous les dehors trompeurs ly d'une folie sanguinaire ils ont cru apercevoir un plan mûrement réfléchi, poursuivi avec autant de ténacité que de vigueur; ^ ils ont deviné de vastes projets de réformes politique, sociale. ^ économique, mis en œuvre par des moyens sans doute répréhensibles, peut-être cependant nécessaires dans une certaine mesure. L'énigme n'a pas été déchiffrée entièrement. Flic résiste encore à l'effort des interprètes. Un fait cependant

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