‹ Ivan le TerribleChapitre 140 sur 228 · LES CAUSES DI] CONFLIT · texte numérisé non relu

LES CAUSES DI] CONFLIT

demeure acquis : dans la façon de comprendre et de représenter VOpriichnina les historiens de T ancienne école ont commis une triple erreur ; ils ont pris l'apparence pour la réalité, l'accessoire pour l'essentiel et la partie pour le tout.

Je vais mieux m'expliquer par un exemple. Imaginez une histoire de la Révolution Française — et ce n'est peut-être pas une supposition entièrement gratuite — que l'on réduirait à l'évocation de quelques scènes et de quelques personna/res empruntés au cluh des Jacobins, à la prison du Temple et à la place de la Nation. Ce serait l'équivalent de ce qui nous a été longtemps donné comme le fond et l'essence de dix années de vie politique sous le règne du Terrible. On ne saurait d ailleurs s'en étonner, en considérant que, conservé dans les archives, mais non publié jusqu à ce jour et inaccessible, lie document le plus indispensable à 1 intelligence de cet épisode, l'acte constitutif de VOpriichnina, nous demeure inconnu. D autres ont été perdus ou restent également ignorés. J arrive aux faits que nous connaissons.

Précédée et suivie de tentatives semblables, les unes réalisées, les autres toujours menaçantes, la fuite de Kourbski mettait Ivan dans une situation qui pouvait le rendre perplexe et incertain du lendemain. La tache qu'il s était donnée au dedans et au dehors, 1 une commandant lautre, les réformes intérieures servant d instrument nécessaire aux entreprises extérieures, réclamait beaucoup d hommes et beaucoup d argent. Où les prendre? Les hommes fuvaient quand, plus soucieux de leurs privilèges que de l'intérêt commun, ils ne perdaient pas de batailles en se querellant pour les places ou en pactisant avec l'ennemi. L'argent, c étaient encore les mêmes hommes qui, chefs d'administration ou détenteurs du sol, principale richesse du pays, en disposaient, en gardaient l'emploi ouïe contrôle. Voiévodes, lieutenants, juges, membres du conseil suprême, présidents des bureaux, ils étaient partout, tenaient tout dans leurs mains, quand sur leurs antiques vot/c/u'ny, entretenant une cour (>t une milice, exerçant une juridiction presque sans appel et

refusant l'impôt presque sans réserve, ils ne tranchaient pas du souverain, ou, se réclamant de titres théoriquement supérieurs, ils n'opposaient pas au cadet régnant à Moscou des prétentions, assurément vaines et caduques désormais, mais pourtant inquiétant^

Briser ces cadres de l'organisation administrative et militaire? Ivan n'y pouvait songer. La Moscovie du seizième siècle vivait de traditions. Le tsar y avait tout pouvoir sur les individus ; sa puissance s'arrêtait devant un ordre de choses, dont lui-même, son rang, son prestige et son autorité faisaient partie. Si, accoutumés à considérer le gouvernement du pays comme leur bien, un domaine leur appartenant de droit, princes et boïars tenaient leurs fonctions pour indépendantes de toute investiture et apercevaient dans le miéstnitchestvo une garantie pour ce privilège héréditaire, le souverain eût été embarrassé d'y contredire, car son propre pouvoir se réclamait des mêmes origines et des mêmes titres. Descendants de Rurik ou de Guédymine , boïars ou tsar, on avait gouverné autrefois la Russie isolément, chacun dans son apanage; ou la gouvernait maintenant collectivement, qui sur le trône, qui à la tête d'un bureau ou d'une province; on restait du même bord, de la même famille et à personne n'appartenait de dire : « La maison est à moi ; c'est à vous d'en sortir. » A sen prendre d'ailleurs aux individus seuls, comment Ivan les eùt-ils remplacés? La douzaine de Skouratov et de Griaznoï qu'il réussissait à pousser au premier rang, après les Silvestre et les Adachev, " en les tirant de la boue " , comme il disait, et le plus souvent de cette classe des popoviichy (fils de pope) qui joue aujourd'hui encore un rôle si considérable dans ce qu'on appelle là-bas « l'intelligence » , ne pouvait lui donner l'équivalent du capital matériel et moral représenté par les autres. En dehors de cette aristocratie avec laquelle sa poHtique le mettait aux prises, il n'y avait pas de ressource : on tombait dans le vide. Entre ces deux produits de l'histoire, le boïarstvo et \c samodieijaine, le divorce n'était pas possible. Un compromis s imposait, et c est aussi à lidéc d un compromis

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