LE DÉPART D'IVAN
qu'Ivan s'arrêta en ce moment trag^ique. Mais ce qu'il voulait faire, il se g^arda de le dire. Nous l'avons vu déjà : la Russie du seizième siècle était un pays de mystère. Les visages y portaient des masques et les choses des déguisements.
Le 3 décembre 1564, un dimanche, emmenant avec lui sa seconde femme, Marie Temrioukovna, une Gircassienne à demi sauvage, violente et emportée comme lui ; faisant charger sur des centaines de voitures tout son trésor, argent, vaisselle, pierres précieuses, meubles, icônes, et mobilisant derrière lui un personnel énorme, un grand nombre de boiars choisis dans diverses villes, toute sa cour et tous ses serviteurs, Ivan v quitta sa capitale. On y fut quelque temps sans avoir de ses nouvelles, ignorant où il allait et pourquoi il était parti. Il alla d'abord au village de Kolomenskoié, où le mauvais temps l'arrêta deux semaines; il fit ensuite un séjour de quelques jours à Taïninskoié, autre village voisin de Moscou, et à la Troïtsa et prit enfin ses quartiers dans un faubourg de la petite ville d'Alexandrov, au nord de Vladimir. Là il fit connaître les motifs et le but de cet exode insolite. Le 3 janvier 1565 arriva yy à Moscou un courrier porteur d'une lettre adressée par le tsar au Métropolite. Après s'y être longuement étendu sur les méfaits commis par les voiévodes et les fonctionnaires de tout rang, le haut et le bas clergé, le souverain déclarait avoir (i mis sa colère » sur tout le monde, du plus grand au plus petit. C'était ce qu'on appelait Yopala, espèce de ban, plaçant ceux qu'il frappait en état de disgrâce et d'inaptitude à toute fonction active, soit à la cour, soit au service de l'État. En même temps, Ivan annonçait sa résolution de quitter l'empire et d'aller s'établir « où Dieu le lui conseillerait ». Il y avait quelque contradiction entre les deux termes du message. Le//"'^ tsar abdiquait donc? Et, cependant, il faisait acte d'autorité en punissant ses sujets! Mais ce message était accompagné d'un autre, à l'adresse des marchands et de « tout le peuple chrétien de Moscou » , et il y était dit que, en ce qui les concernait, le tsar n'avait aucun motif de plainte ni aucune animosité.
Que signifiait tout cela ? Il est probable qu'on ne sut pas sur l'heure, pas plus qu'on a su depuis, ce qu'on devait en penser au juste; mais 1 habitude qu on avait des rébus de ce genre fit qu'on nhésita pas sur le parti à prendre. Mécontent d'une portion de ses sujets, le tsar méditait contre eux quelque dessein obscur dont on connaîtrait la nature en en sentant les effets. Ce qu'il en montrait pour le moment nétait que la mise en scène habituelle. Docilement, on décida de se prêter à la comédie. Les boïars s'émurent comme il convenait; le peuple s'ameuta, poussa de grands cris et s'attendrit ; les marchands offrirent de l'argent, ce qui était une façon éloquente entre toutes de s'associer aux sentiments communs, et le Métropolite fut mis en demeure d'intervenir auprès du souverain. On le suppliait de ne pas abandonner son peuple, sauf à gouverner selon son bon plaisir et à traiter comme il le jugerait à propos ceux dont il croyait avoir à se plaindre. Une députation se rendit à Alexandrov, et le tsar se laissa fléchir, mais en faisant ses conditions : il entendait maintenir en disgrâce tous les traîtres et tous les reljclles. en supplicier quelques-uns et confisquer leurs fortunes, ne rentrer enfin à Moscou qu'après s'être constitué une Opriichnina .
Dans la langue usuelle de l'époque, on appelait de ce nom le douaire attribué aux veuves des grands princes. Dans les banquets, certains plats de choix, que l'amphitryon gardait jiar devers lui pour en distribuer le contenu à des convives de distinction, étaient dits opriichnyié . Enfin, on désignait comme opritchniki (de opi-itch : à part) une catégorie particulière de paysans établis sur les terres de certains monastères. Rappelez-vous maintenant l'oukase du 10 octobre 1550 (V. p. 201) attribuant au district de Moscou une constitution territoriale et politique particulière, y fixant à demeure une sélection de sloujilyié lioudi empruntés à tous les degrés de la hiérarchie aristocratique et à toutes les provinces de l'empire. Sans aucune modification essentielle dans l'ordre de choses existant, par la seule vertu de cette transplantation et d un changement dans le mode des tenures, Ivan avait appelé
L'OPRITCHNI>'A 327
les transplantés à devenir le noyau d une cour, d'une armée, d une administration et d'une aristocratie réorganisées sur de nouvelles bases. Eh bien! Y Opriiclwina de 1565 n'a pas été \y^ autre chose, dans sa conception fondamentale, que l'extension et l'application plus en g^rand de ce plan primitif.
Ivan divisait maintenant son empire en deux parties : l'une u^ devait conserver son org^anisation ancienne et son ancien gouvernement, c'est-à-dire que les voiévodes, lieutenants, baillis et hormlenchichiki de toute espèce, les possesseurs de fiefs et d'alleux' continueraient à l'administrer comme par le passé, /vjze/ un collège présidé par deux boïars se substituant au conseil suprême pour centraliser les services; l'autre partie, comprenant divers territoires, un certain nombre de villes et dans la capitale elle-même certains quartiers, était affectée à une sorte de douaire ou d'apanage que le tsar se réservait et où, avec mille autres boïars et enfants de boïars de son choix, il allait poursuivre l'expérience de 1550.
Je dois insister ici sur la portée de cette expérience se résu-i niant en deux traits principaux : transformation de la propriété allodiale en propriété fieffale et changement de milieu. Prendre le propriétaire d'un domaine allodial, héréditaire et ;^ libre de toutes charges ; l'arracher à ce coin de terre où, depuis des siècles, sa fortune et son importance sont nées, se sont développées et ont pris racine ; le séparer de sa clientèle naturelle; briser toutes ses attaches; puis, ainsi extirpé, isolé et dépaysé, le replacer dans un autre coin de terre, aussi éloigné que possible de celui qu'on lui a fait quitter ;2ui attribuer un autre domaine, mais à titre viager et conditionnel, sous l'obligation du service et la charge commune de l'impôt; en faire ainsi un homme nouveau, sans passé, sans appui et sans défense — telle était l'économie du système. C'est du moins ce que Ton peut supposer, car Ivan n'a jamais révélé son secret. Mais, bien qu'elle n'ait pas été remarquée jusqu'à présent, la connexion évidente des deux actes, celui de 1550 et celui de 1505, indique un sysU'me, et tout ce que nous savons de lune et de 1 autre mesures, de leur caractère et de
leur application, est pour rendre vraisemblable la conjecture à laquelle je m'arrête, après M. Platonov, qui me parait s être le plus rapproché de la vérité (Essais sur l histoire des troubles politiques aux seizième et dix-seplième siècles, Petersb., 1899, I, p. 137 et suiv.) et M. Milioukov qui, croirais-je volontiers, en a été quelque peu éloigné (Essais sur l'histoire de la culture russe, 1896, I, 147 et suiv.) par son parti pris de ne voir dans les réformes d'Ivan comme dans celles de Pierre le Grand que des expédients financiers.
Ivan a certainement embrassé un plus vaste horizon. Lui vivant, et même après sa mort, la consigne a été de faire le silence sur cette entreprise. En 1565, une ambassade du tsar se rendant en Pologne, on dut prévoir qu elle serait questionnée à ce sujet. G était 1 habitude de la diplomatie moscovite de se mettre en garde contre les indiscrétions possibles en prévoyant de telles curiosités et en dictant par avance les réponses. Si on leur demandait donc ce qu était \ Opritchnina, les envoyés devaient répondre : " Nous ne savons pas ce, que vous voulez dire. Il n'y a aucune Opritchnina. Le tsar demeure dans la résidence qu'il lui a plu de choisir et ceux de ses serviteurs dont il a lieu d'être satisfait s'y trouvent auprès de lui ou ont des établissements voisins ; les autres sont un peu plus loin : voilà tout. Que si des paysans ne sachant pas les choses parlent d une Opritchnina, on ne doit pas tenir compte de leurs discours. " Même consigne en 1567 et 1571 à l'occasion d'autres ambassades. (Recueil de la Société impériale d'histoire russe, vol. LXXI, p. 461, 777.)
Mais les faits parlent à leur tour. La part primitivement attribuée à V Opritchnina a été progressivement étendue, au [)oint de comprendre une bonne moitié de l'empire, en même temps que le corps des opritchniki était porté de mille à six mille hommes. En 1565, furent annexées les provinces de Vologda, Oustioug, Kargopol, Mojaïsk, Viazma; en 1566, toutes les terres des Stroganov ; en 1571, une partie de la province de Novgorod ; chaque extension nouvelle étant liccompagnée d'une distribution de domaines, alleux ou fiefs,
L'0PRITC?1NINA 329
enlevés à leurs anciens possesseurs. Ceux-ci recevaient des compensations territoriales dans d autres provinces, y remplaçant, par un chassé-croisé, les opi-iic/iniki qu on leur substituait dans leurs anciens établissements — à moins qu'en se faisant recevoir dans VOprùchnina , ils n'eussent chance d échapper à l'expropriation et à l'exil. Et, précisément, Y Opriichnina réclamait pour elle, dans les provinces du centre, ceux des districts où les débris de l'ancien régime apanagiste conservaient plus de consistance et d'ampleur. Elle pénétrait là dans les patrimoines héréditaires des ducs de Rostov, de Starodoub, de Souzdal, de Tchernigov. Elle engloba de même les territoires « de delà l'Oka » , antique héritage de tout un autre groupe de princes apanages, les Odoiévski, les Vorotynski, les Troubetzkoï. Quelques-uns d'entre eux, le prince Fédor Mikhaïlovitch Troubetzkoï, le prince Nikita Ivanovitch Odoiévski, se laissèrent enrôler sous la bannière du nouveau régime et y firent preuve de zèle. Les autres durent émip^rer. En échange d Odoiév, le prince Michel Ivanovitch Vorotvnski eut ainsi Starodoub-Riapolovski — à quelques centaines de kilomètres plus à louest. D'autres propriétaires du même pays reçurent des terres dans les districts voisins de Moscou, aux environs de Kolomna, de Dmitrov, de Zvenigorod.
Un exemple montrera les conséquences pratiques de ce remue -ménage : dans le district de Tver sur deux cent soixante-douze domaines allodiaux les propriétaires de cinquante-trois ne servaieniVÉXa^i d'aucune façon; les uns étaient hommes-liges du prince Vladimir Andreiévitch, cousin du tsar; les autres devaient leurs services à des descendants d'anciens princes apanages, qui à un Obolenski, qui à un Mikoulinski ou à un Mstislavski, à des Galitzine, à des Kourliatev, même à de simples boïars ! U Opriichnina changea tout cela. Elle opé-*^ rait une dévolution générale des redevances au profit de l'unique maître se substituant à tous les autres; elle supprimait en même temps les milices locales au moyen desquelles les vassaux indociles du tsar se rendaient fréquemment plus redoutables à lui-même qu'à ses ennemis; elle proclamait la
loi du service individuel et elle établissait sur toutes les terres de son ressort des impôts directs et indirects à percevoir pour le compte du trésor.
Guidée par des préoccupations économiques et financières que je ne song-e pas à nier, elle s'attacha aussi particulièrement à prendre possession des villes situées sur les grandes routes commerciales de l'empire, et, trait à observer, les commerçants intéressés ne répugnaient nullement à ce changement de régime. Les représentants de la Compagnie anglaise de commerce sollicitèrent 1 admission dans le nouveau système comme une faveur. De même, les Stroganov. Parmi les voies reliant la capitale avec les frontières, celles du sud par Toula et Riazan furent seules négligées par YOpritchnina, probablement parce qu'elle ne trouva pas d'avantage à les rattacher à son système.
L'inventaire total des territoires par elle annexés, de 1570 à 1580, n'a pu être établi qu'avec une grande difficulté, faute de documents suffisamment précis. L'ensemble a fini par comprendre, semble-t-il, un gros morceau des provinces du centre et du nord, bailliages et villes, ainsi que du littoral fPomoriéJ, tous les districts du Zamoshovié (région de Moscou) , tous ceux de delà lOka et deux arrondissements (piaiiny) sur cinq delà province de Novgorod, ceux de 1 Obonéjé et de Biéjetsk. Appuyée au nord sur n la grand-mer-océan » , comme on disait alors, YOpritchnina entrait comme un coin dans le domaine abandonné à l'ancien régime et coupait en deux cette Ziénichichina (ziëmia : terre), comme on l'appela, poussant au sud jusqu'à l'Oka, à l'est jusque vers Viatka, à l'ouest jusqu'à la frontière lithuano-allemande. Restaient en dehors de la nouvelle organisation à l'est les provinces de Perm et de Viatka avec Riazan, à l'ouest les dépendances de Pskov et de Novgorod, avec les villes frontières : Vielikié-Louki, Smolensk, Siéviérsk. Au sud, les deux zones de la Ziénichichina se rejoignaient par les terres de l'Ukraine et des steppes sauvages (dihoiè potej.
Au centre, où, comme je viens de le dire, rétablissement