IMEHVENTION DE L'ÉGLISE
cliquer ce droit d intercession qui constituait son plus précieux privilégie et son plus beau titre de gloire. Dans la personne d'un des successeurs de Macaire à la métropolie de Moscou elle devait attirer la foudre sur elle. Avec beaucoup de ménagements, non sans quelque mérite pourtant, Macaire s'était déjà entremis en faveur de plusieurs clients plus anciennement frappés. Yorontsov et probablement Silvestre lui-même lavaient eu pour avocat. Son successeur immédiat, un moine du monastère de Tchoudov, Athanase, se montra plus timide et demeura témoin impassible des premiers épisodes violents de YOpriichnina. Malade, il céda son siège, en 1566, à larcbevéque de Kazan, Herman, qui ne fit qu v passer. Les nouveaux favoris d Ivan complotèrent son éloignement et suggérèrent au souverain un choix qui serait inexplicable avec le caractère de brutale sauvagerie qu on leur a communément attribué, à 1 exception de toute autre source d inspirations.
Membre de 1 illustre famille des Kolytchev. éloigné de la cour par la disgrâce des siens et engagé à prendre le froc, rihoumène du monastère de Solovki, Philippe, s'était distingué par de hautes vertus et de rares qualités d administrateur. Ivan lavait connu dans son enfance et aimé, croit-on. On lui offrit la métropolie. Il ne voulut laccepter d'abord qu'à la condition que Y Opriichnina serait supprimée. Il finit par céder, s engageant par écrit à ne pas se mêler ni de la politique ni de la vie privée du tsar. De plus en plus déréglée et dissolue, celle-ci commençait aussi à soulever une répro- !)ation générale. En même temps cependant, Ivan reconnaissait au nouveau pontife le droit d intercession : <• Votre devoir n est pas d aller contre la volonté du souverain, mais de vous employer à fléchir sa colère. » Le résultat fut que le tsar évita bientôt de voir le Métropolite. Mais ils vivaient trop près 1 un de 1 autre. Même en résidant à la sloboda d'Alexandrov, Ivan ne pouvait manquer de visiter de temps en temp« la capitale et d y paraître dans les églises. Les rencontres d «venaient alors inévitables
Un dimanche, le 31 mai 1568, entrant dans la cathédrale de TAssomption avec ses opritchniki dégfuisés en moines, le tsar demanda, selon l'usage, la bénédiction du Métropolite. Silence de Philippe. A trois reprises Ivan revint à la charge inutilement. Enfin, apostrophé par les boiars, le pontife rompit le silence, et, devant l'assistance frappée de stupeur, un dialogue tragique s'engagea entre les deux hommes. Gomme en un long discours Philippe évoquait tous les crimes et toutes les débauches du souverain, celui-ci essaya maintenant en vain de l'interrompre.
— Si les âmes vivantes se taisaient, les pierres de ce temple parleraient et porteraient jugement contre toi ! disait le prêtre.
— Tais-toi ! Je ne te dis que cela. Tais-toi et bénis-nous ! répétait le tsar.
— Mon silence met un péché sur ton âme et appelle la mort...
— Tais-toi! Mes sujets, mes parents se sont élevés contr'e moi et conspirent ma perte... Gesse de tinsurger avec eux, ou quitte ton siège.
— Je nai pas demandé à occuper ce siège. Je n'ai employé pour l'obtenir ni l'argent ni l'intrigue. Pourquoi m'as-tu enlevé à mon ermitage?
Ivan se maîtrisa, fit même mine de revenir à des sentiments plus humains ; mais le lendemain il faisait périr dans les plus affreux tourments le prince Vassili Pronski, et au mois de juillet suivant une nouvelle rencontre au monastère de la Sainte-Vierge décida la perle du Métropolite. Lâchement, les évèques de Novgorod, de Souzdal et de Riazan se prêtèrent à un simulacre de poursuite judiciaire, où le sucesseur de Philippe au monastère de Solovki, Païsiï, figura comme témoin à charge. Sans attendre la sentence, au moment où on le faisait paraître devant ce tribunal, le Métropolite voulut déposer ses insignes. Ivan l'arrêta.
— Attends ! tu ne dois pas te juger toi-même!
Et il lui ordonna de célébrer le lendemain la messe, comme
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à l'ordinaire. C'était le jour de la Saint-Michel. Entre temps, le juj'jement condamnant l'inculpé à la prison perpétuelle dans un monastère devait intervenir et, fidèle à son g^oùt pour la mise en scène, le tsar préparait un coup de théâtre. A l'heure de l'office, les opriichniki pénétrèrent dans la cathédrale, dépouillèrent le Métropolite de ses ornements, le revêtirent d'un froc déchiré et, le jetant dans un traîneau, le firent partir en balayant le sol derrière lui et en le frappant de -leurs balais. Il fut enfermé à Tver où l'année suivante, en route pour Novg^orod, Ivan lui dépêcha le plus farouche de ses sbires, Maliouta-Skouratov. Le tsar osait réclamer encore la bénédiction du prisonnier ! On ne sait pas bien ce qui se passa alors. Certains récits veulent que Skouratov ait mis fin à une scène violente en étranglant l'ex- Métropolite. Mais, d'après d'autres témoig^nages, le prisonnier aurait été emmené à la slohoda d' Alexandrov et brûlé vif. Transporté après la mort d'Ivan au monastère de Solovki, le corps du saint homme y est devenu l'objet d'une vénération générale; en 1652, sous Alexis, sa canonisation fut décidée, et ses reliques attirent encore des foules pieuses à cette cathédrale de l'Assomption où son martyre a commencé.
De plus en plus décidé à frapper fort et à n'épargner personne, Ivan ne pouvait plus admettre qu'on s interposât entre lui et ceux qu'il jugeait à propos d écarter de son chemin. Il allait porter des coups également terribles jusque dans sa famille. En parlant, dans sa dispute avec Philippe, de parents insurgés contre lui, il avait songé sans doute à son cousingermain Vladimir Andréiévitch. En 1563 déjà il l'avait soupçonné de participation à un complot, réprimandé publiquement et obligé à se séparer de tout son entourage, de sa mère même, Euphrosine, qui avait dû prendre le voile. En 1566, il lui enleva son apanage moyennant une maigre compensation : Dmitrov et Zvenigorod, deux bourgades, pour Staritsa. En 1569, après avoir, au rapport d'un chroniqueur étranger, offert au roi de Pologne de passer à son service, le malheureux prince disparut, égorgé, décapité, ou empoi-
sonné, lui et tous les siens — avec un poison qu'il aurait préparé pour le tsar. Les témoignantes sont discordants. Les auteurs responsables de la dernière version. Taube et Kruse, montrent Ivan assistant à lagonie de la famille entière ; puis se divertissant au spectacle des femmes de sa domesticité, dépouillées de leurs vêtements, chassées dans les rues à coups de fouet, fusillées enfin ou sabrées et livrées en pâture aux oiseaux. Ce récit est sujet à caution. Le fils aine de Vladimir vivait encore en 1572, car Ivan en fait mention dans son testament rédigé à cette époque. Quanta Euphrosine. Kourbski, non contredit par Ivan, rapporte qu elle a été, à ce moment ou ultérieurement, retirée de son cloitre et noyée.
La loi de toutes les terreurs est une progression croissante. Les passions excitées s'accordent avec les sensibilités émousoées pour demander des effets toujours plus grands, plus effravants. Vladimir avait peut-être laissé surprendre quelque connivence coupable avec la Pologne; l'année suivante, une ville entière eut à répondre du même soupçon. Un certain Pierre, dit Volyniéts — originaire de Volhynie — vagabond avant eu maille à partir avec les autorités de Novgorod, dénonça les habitants : ils étaient disposés à se livrer à Sigismond-Auguste et le pacte avait fait 1 objet d'un écrit, que l'on trouverait derrière limage de la sainte Vierge, au monastère de Sainte-Sophie. Très longtemps, jusqu au dix-huitième siècle, l'emploi de ce genre de cachettes demeura usuel dans le pays. Pierre Volyniéts n était qu un mécréant, mais les précédents ne laissaient pas de donner quelque vraisemblance à ses accusations. Ville libre, Novgorod avait déjà gravité dans lorbite lithuano-polonaise, et, quand son indépendance fut enjeu, elle s'était mise, par un acte formel, sous la protection et dans la dépendance du roi Casimir. Le document signalé fut trouvé à 1 endroit indiqué par le dénonciateur, et les signatures de l'archevêque Pimène et d un grand nombre de notables y parurent authentiques. Une enquête, dont le dossier a été mentionné par Karamzine (Histoire de Russie, vol. IX, note 29{r , mit en évidence des complicités, où quel-