‹ Ivan le TerribleChapitre 146 sur 228 · LE SAC DE NOVGOROD · texte numérisé non relu

LE SAC DE NOVGOROD

ques-uns des nouveaux favoris du tsar, Basmanov, le trésorier Founikov et le chancelier Viskovatyï, semblèrent engagées. Il ne s agissait de rien moins que de livrer Novgorod et Pskov à ia Lithuanie, et, avec laide de la Pologne, de substituer Vladimir à Ivan sur le trône de Moscou. Le dossier en question n'a pu à la vérité être étudié par 1 illustre historien : de son temps, il ne figurait plus que pour mémoire dans 1 inventaire des archives, et on doit le considérer comme avant disparu. ]ÎSous nous trouvons ainsi en présence d une nouvelle énigme. Ivan allait user, cette fois, de représailles épouvantables, dépassant tout ce qu'on avait vu en ce genre, même en Moscovie et sous son règne. Très vraisemblablement elles étaient motivées de quelque façon, sinon justifiées; mais dans quelle mesure?

Le tsar visitait souvent Novgorod et jusque-là ses relations avec l'archevêque et avec son clergé avaient été excellentes. Pimène venait défaire un séjour de quinze semaines à Moscou et il était parti en emportant une somme d'argent assez considérable, offerte par le souverain pour la restauration d'une église. Rien ne laissait donc prévoir l'orage qui fondit sur la ville en janvier 1570. En cette rude saison Ivan se mit en route comme pour une campagne, emmenant ses opritchnihi et tout un corps d'armée. Il s'agissait, en effet, d'une exécutîôrTmTirtaire, et qui devait faire pâlir les souvenirs, pourtant atroces, de la première campagne livonienne. L'exécution commença à la frontière de la province de Tver et se traduisit par une destruction systématique de toute la contrée, ^ur toute la route de Klin à Novgorod, le tsar ne laissa derrière lui qu'un désert. Le 2 janvier, ses avant-postes parurent sous îos murs de la ville et l'enveloppèrent de toutes parts. Les monastères des faubourgs furent mis à sac et les moines, au nombre de cinq cents, emmenés. Le lendemain, en pénétrant dans la cité, les opritcliniki y enlevèrent pareillement les curés et les diacres de toutes les églises et tout ce monde, «xioincs et prêtres, alla au pravièje. On leur donna la bastonnade tous les jours, du matin au soir, en réclamant 20 roubles

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par tête. Les documents permettent de supposer qu il y en eut d'assez heureux pour se libérer en payant la rançon. Un sort épouvantable attendait les autres. Les sbires du tsar s'employaient en même temps à vider toutes les maisons et à réunir les habitants dans une enceinte militairement gardée. Le 6 janvier, un vendredi, Ivan arriva, accompagné de son fils et de quinze cents striéltsv, et son premier ordre fut pour qu'on fit mourir sous le fouet tous les moines qui demeuraient au pravièje. Les cadavres devaient être ramenés aux monastères et enterrés là-bas.

Le clergé séculier allait avoir son tour.

Le dimanche, se rendant à la messe, le tsar fut processionnellement rencontré sur le pont du Yolkliov par 1 archevêque qui, selon 1 usage, lui offrit sa bénédiction. Ivan refusa, traitant le pontife de " loup ravisseur » , mais voulut cependant que Pimène officiât comme à 1 ordinaire en 1 église de Sainte-Sophie. Il lui préparait un traitement renouvelé de 1 histoire de ses démêlés avec Philippe. Gomme à 1 ordinaire encore, il accepta de diner à la table de 1 archevêque. Il paraissait gai et de bon appétit quand, au milieu du repas, on 1 entendit soudain pousser un en aigu. A ce signal, les op?-ùchni/u se ruèrent à une besogne d avance commandée. En un instant la maison du pontife fut mise au pillage, lui-même dépouillé de ses ornements et jeté en prison avec tous ses domestiques. Les jours suivants, la terreur atteignit des proportions colossales. Sur la grande place de la ville, en une parodie de tribunal criminel v dressant son appareil coutumier d instruments de torture variés, le tsar procéda à 1 exercice d une justice sommaire. Amenés par centaines, mis à la question, brûlés à petit feu, avec 1 emploi d un raffinenement nouveau, parait-il, et particulièrement ingénieux fpodjarj; puis condamnés à mort pour la plupart, les habitants étaient envoyés à la novade. Sanglants et pantelants, on les attachait à des traîneaux; on leur faisait descendre une jiente rapide conduisant à un endroit où, par suite de la rapidité très grande du courant, le fleuve ne gèle jamais, et

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on les précipitait dans le gouffre. On noyait les enfants avec les mères en les liant ensemble, et montés sur des barques, armés de piques, les opritclmiki veillaient à ce qu'aucune victime n échappât.

D'après la Troisième Chronique de iSovgorod, ces massacres auraient duré cinq semaines, et rares étaient les jours où on nexpédiàt pas ainsi plus de cinq ou six cents personnes des deux sexes. Parfois, en une seule journée, le nombre des victimes montait à quinze cents. La Première Chronique de Pskov en évalue le nombre total à soixante mille. Ces chiffres semblent invraisemblables. Pour la statistique générale des supplices ordonnés par Ivan, nous possédons un document émanant du souverain lui-même, et les indications qu'il .''Mine se trouvent en concordance, dans beaucoup de cas, a\ec celles que nous tenons de Kourbski ou des divers chroniqueurs. Mes lecteurs russes auront deviné les Sinodiki, espèce de nécrologes que le souverain eut l'habitude d'adresser aux monastères, en demandant des prières pour ceux qu'il faisait passer de vie à trépas. Gomme celle de Louis XI, même quand elle s'en prenait aux hommes d'église, sa cruauté s'accompagna toujours de scrupules pieux et de pratiques dévotes. Pour Novgorod, la liste conservée au monastère de Saint-Gvrille ne donne que quinze cents noms ; mais d un autre Sinodik, appartenant au monastère du Saint-Sauveur de Prilouki, nous tirons la preuve que les mentions ainsi recueillies ne concernaient que les victimes de marque. Guagnino et Oderborn parlent, dans le même sens, de deux mille sept cent soixante-dix personnes tuées à Novgorod, sans compter les gens du peuple.

De toute façon la tuerie fut énorme et abominable, et, quand il n eut plus de personnes à frapper, la fureur d Ivan se porta sur les choses. Gomme il avait usé d'une férocité particulièrement atroce avec les monastères, foyer présumé de l'esprit de révolte, pour la même raison sans doute il s'acharna à détruire le commerce et l'industrie de la grande cité Toutes les boutiques à l'intérieur de la ville, et, dans les

faubourgs, siège principal de la vie commerciale et industrielle, les maisons d'habitation elles-mêmes furent systématiquement pillées, puis rasées entièrement, le tsar présidant en personne à l'exécution, tandis que les opritchniki battaient la campagne aux environs, dans un rayon de 200 ou 250 verstes, s'il faut en croire les chroniques, et exerçaient partout les mêmes ravages.

Enfin, quand il n'y eut plus rien à détruire, le 13 janvier 1570, Ivan ordonna qu'on lui amenât les principaux Novgorodiens parmi ceux qui restaient en vie, tant par rue. Plus morts que vifs déjà, les malheureux se demandaient quel supplice plus affreux leur était réservé. Contre toute attente, le souverain, apaisé, les regarda d'un œil affable et leur adressa un discours plein d'aménité : il les engageait à quitter désormais toute crainte et à vivre paisiblement, en demandant à Dieu de protéger le tsar et son empire contre les traîtres de l'espèce de Pimène.

Ce furent les adieux du Terrible. Ce même jour il partit, emmenant avec lui l'archevêque, ainsi que les prêtres et les diacres, qui, bien qu'ils ne se fussent pas rachetés du pravièje, n'avaient pas partagé le sort des moines.

Novgorod respira ; mais la ville n'en avait pas moins reçu un coup dont jamais plus elle ne devait se relever. Avec 1 élite de ses habitants, sa prospérité était frappée à mort, et eùt-il eu mille raisons pour se montrer impitoyable, Ivan avait certainement dépassé la mesure. Seulement, en tenant compte d abord des exagérations certaines dans tous les témoignages concernant ce lugubre épisode, on ne saurait aussi oublier d'autres faits analogues appartenant à l'histoire d'une époque voisine en pays d'Occident européen. A tout prendre, et ii s'en rapporter, entre dix drames semblables, au récit du sac de Liège, opéré en 1468 par Charles le Téméraire avec l'assistance complaisante de son cousin de France, Ivan n'a été qu'un plagiaire. Lisez encore Michelet : « L'horreur de cette destruction d'un peuple, c'est que ce ne fut point un carnage d'assaut, une furie de vainqueur, mais une longue exécution.

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Les gens qu'on trouvait dans les maisons étaient gardés, réservés, puis par ordre et méthodiquement jetés à la Meuse. Trois mois après on noyait encore... La ville aussi fut brûlée en grand ordre... » (Hist. de France, VIII, 148. ^ Et Henri Martin d'après Commines, Jean de Troyes et Olivier de la Marche : « Des femmes, des relig^ieuses furent /o/ce'e^ et tuées après; des prêtres furent ég^orgés à l'autel... Tous les prisonniers qu'avaient épargnés les soldats furent pendus ou novés dans la Meuse. « (Hist. de France, YII, 44 et suiv.)

La copie ressemble à 1 original de point en point, le nombre des victimes étant évalué ici à cinquante mille et plus. La mise en scène est elle-même semblable : le carnage a lieu également en hiver, novembre et décembre.

De i^ovgorod Ivan alla à Pskov. Toute une nuit, comme il campait dans un faubourg, les cloclies sonnèrent. On imagine la funèbre veillée! Cependant lexécution fut bornée, cette fois, à un pillage général, et le sentiment populaire attribua la clémence inattendue du tsar à lintervention d un de ces illuminés qui pullulaient alors sur toute l'étendue du territoire moscovite. Le iourodivyï jSicolas Salos se serait avisé d offrir au souverain une tranche de viande. « Carême ! lui cria Ivan. — Carême? Et tu te prépares à dévorer de la chair humaine ! " Plus probablement la satiété du carnage et 1 attitude humble des habitants, bien stylés par leur voiévode, désarmèrent le Terrible. Mais de Pskov comme de Novgorod un grand nombre de familles furent enlevées et transportées à 1 intérieur du pays, en quoi Ivan ne faisait toujours qu imiter d illustres devanciers. « Louis XI jura qu il n'y aurait plus d Arras, que tous les habitants seraient chassés sans emporter leurs meubles et qu'on prendrait en d autres provinces et jusqu'en Languedoc des familles et des hommes de métier pour y mener et repeupler la place. » Je continue à citer Micheiet. (Ibid, VIII, 322.:

Je dois ajouter que, bientôt après, assiégée par les Polonais, Pskov leur opposa une résistance héroïque. L'eùt-elle fait sans cette terrifiante leçon de fidélité? il est permis d'en

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douter. Réunies à Femplre par la force, contrariées dans leurs habitudes et lésées dans leurs intérêts, les deux villes ne pouvaient guère être maintenues dans 1 obéissance à leurs nouveaux devoirs que par la crainte.

En revenant à Moscou, Ivan s'offrit le luxe d'une entrée triomphale comme au retour d une campagne victorieuse, le divertissement a.ussi d'un de ces cortèges de mascarade comme Pierre le Grand devait les aimer plus tard. Précédé d'un de ses fous chevauchant un boeuf, on le vit parader en tète de ses opriichniki et arborer avec eux les insignes redoutés de la bande : le balai et la tète de chien. Après quoi il s'occupa d instruire le procès des nombreux complices du crime puni à Novgorod et à Pskov. De longs mois y furent employés, et, le 25 juillet 1570 seulement, le tsar donna rendez-vous à ses sujets sur la Place Rouge pour assister au supplice des accusés reconnus coupables. Il y en avait trois cents. Tous sortaient, exténués et mutilés, des chambres de question qui ne leur laissaient plus qu'un souffle de vie. Ivan s étonna de trouver la place vide. Contre 1 habitude, les instruments de torture préparés, poêles, tenailles rougies au feu, ongles en fer, aiguilles, cordes pour déchirer les corps en deux par le frottement, chaudières d eau bouillante, n'avaient attiré personne. Jusqu en plein dix-huitième siècle nul spectacle n'eut, à Moscou comme à Pétersbourg, le privilège d'exciter au même degré la curiosité d'un public toujours nombreux ; mais on en voyait trop depuis quelque temps et les bourreaux commençaient à avoir les mains trop longues. C'était maintenant à qui se cacherait. Le tsar dut envoyer à travers la ville des messagers porteurs de paroles rassurantes. " Arrivez ! n'ayez pas peur! personne n'aura rien... »Du fond des caves et des greniers les spectateurs indispensables se laissèrent enfin réunir, et aussitôt Ivan, imperturbable, intarissable, d entamer un long discours. « Pouvait-il se dispenser de châtier des traîtres ?... Mais il avait promis d'être miséricordieux ; il tiendrait parole : sur les trois cents condamnés, cent quatre-vingts auraient la vie sauve. »

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