‹ Ivan le TerribleChapitre 147 sur 228 · MASSACRES · texte numérisé non relu

MASSACRES

Les autres, en revanche, payeraient pour tout le monde. Le Terrible fut assurément un virtuose dans Fart de faire souffrir et de donner la mort ; mais là encore il suivait seulement un penchant commun aux hommes de son temps, dont limag^ination trouvait probablement des inspirations et des excitations en ce sens jusque dans certaines lectures pieuses. Tels ménolog^es imagées, dont un curieux spécimen a été publié récemment (1902) par les frères Ouspiénski sous le nom de saint Basile, étaient à cet ég^ard singulièrement et cruellement sug^g^estifs. Guaginino s'est complaisamment étendu sur les tortures infligées, en cette horrible journée, au chancelier Viskovatyï, pendu par les pieds et dépecé comme une pièce de bétail; au trésorier Founikov, aspergé alternativement d'eau bouillante et d'eau glacée « si bien que la peau se détachait comme celle d'une anguille "...

Avant de rentrer au nouveau palais qu il habitait maintenant, le Kreml étant abandonné à la Ziémchichina, Ivan serait entré encore dans la maison de Founikov et y aurait enlevé la femme du trésorier, une jeune et belle personne, sœur du prince Athanase Viaziémski. Gomme elle ne voulait ou ne pouvait dire où son mari avait caché ses trésors, le tsar la fit déshabiller devant sa fille, une enfant de quinze ans, et mettre à cheval sur une corde tendue entre deux murs, où on la promena quelque temps d un bout à l'autre. Jetée ensuite dans un couvent, la malheureuse ne survécut pas longtemps à cet affreux tourment. Son frère comptait depuis quelques années parmi les hommes de confiance du souverain, qui n'acceptait de remèdes que de ses mains. Il fut aussi livré au bourreau. Le grand favori, Basmanov, eut le même sort, tué sur Tordre du tsar, d'après certains témoignages, par le futur héritier du trône, Féodor. Emmené à la sloboda d'Alexandrov, Pimène v servit quelque temps à l'amusement des oprùchniki, puis fut envoyé en exil à Venev, dans la province de Riazan.

Italien, catholique et ayant recueilli les éléments de sa chronique scandaleuse en Pologne, Guagnino est un témoin suspect à tous les titres. L'Anglais Tlorsey donne cepeud.uit

des détails tout aussi atroces sur des supplices auxquels il prétend avoir assisté. Il a vu un homme — le prince Boris Telepniév, qu il appelle Teloupa — mis sur le pal et y agfonisant quinze heures, pendant que sous ses veux sa mère était violée, jusqu à ce que mort s'ensuivît, par une centaine de striéltsy. Mais le même Horsev parle de sept cent mille hommes massacrés à Novgforod ! Je présenterai plus loin quelques observations g^énérales au sujet de ces témoignantes exotiques qu il nous faut bien utiliser à défaut d autres. En leur accordant une créance trop facile, la plupart des historiens sont arrivés et à admettre que ^séron et Caligfula furent dépassés à Moscou et à supposer chez Ivan , à cette épo :[ue , un désordre habituel de facultés, voisin de la démence ou y aboutissant même. Je me suis expliqué déjà sur ce dernier point. J'ajouterai ici que le Terrible s est chargé lui-même de nous donner sur son état d àme, au cours de cette période, la plus probante des indications. J ai mentionné son testament daté de 1572. On doit y reconnaître, sans aucune contestation possible, 1 œuvre d'un homme profondément et douloureusement atteint dans ses sentiments, mais gardant ses facultés intactes. Sans doute la recherche qui lui est habituelle des effets lyriques, le grossissement qui est inhérent à sa manière de voir et de représenter les choses ne permettent pas de prendre ce qu il dit au pied delà lettre. Mais précisément la peine qu'il se donne et les artifices dont il use sont pour exclure, à ce moment du moins, toute admission de folie. En vérité, pour un homme privé de ses sens, il se lamente, se plaint et plaide sa cause avec trop d habileté. Il ne se voit pas en sûreté sur son trône et l'avenir (le sa famille ne lui parait pas mieux garanti. Il est un exilé dans son empire, engagé avec des ennemis redoutables dans une lutte dont il n'aperçoit pas la fin. Ses forces sont épuisées et son esprit est malade. Les plaies de son corps et de son àme se sont multipliées, et il n a trouvé personne pour les guérir, ni pour compatir à ses souffrances, ni pour le consoler. On lui a rendu le mal pour le bien et la haine pour l'amour. Il consent d'ailleurs à reconnaître dans ces épreuves

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un juste effet de la colère divine punissant les multiples violations de la loi dont il s'est rendu coupable et le condamnant à mener une vie errante loin de sa capitale, dont ses boïars égoïstes l'ont chassé. Plus heureux que lui, ses fils réussiront peut-être à sortir de cette crise. Aussi, rédigeant son testament, veut-il leur donner quelques conseils pour cet objet. Il se prépare donc à mourir? Pas précisément. La mort lui serait douce, certes, et bienvenue ; mais il suppose que ce bienfait lui. sera encore refusé de quelque temps à raison de ses péchés, qu'il doit expier en menant une existence misérable. Divagfue-t-il? Non pas ! car ses conseils sont excellents, marqués au coin de la raison la plus ferme et la plus lumineuse, quoique peut-être empreints d une défiance excessive. Ivan est porté à voir des ennemis partout; mais quand, mettant ses fils en prarde contre les embûches qui les attendent, il leur recommande de se mettre personnellement au courant de toutes les affaires et de ne jamais, pour rien, se rapporter aux auti'cs, si leur désir est que les autres n'obtiennent pas la réalité du pouvoir, ne leur en laissant que l'apparence — c'est un maître dans 1 art de gouverner qui parle et non un dément. (Ce testament a été publié dans les Actes historiques, Supplément, I, n** 222.)

Mais voici une autre preuve, et plus concluante encore, d une lucidité parfaite et, mieux, d'une souplesse d esprit merveilleuse, conservée par cet homme, à un moment où le tempérament moral le plus robuste aurait pu montrer des symptômes, au moins passagers, de trouble et de défaillance. Au lendemain des exécutions de Moscou suivant celles de Novgorod, épouvantables les unes et les autres, quelque exagération que Ion doive supposer dans les récits dont elles ont été 1 objet, le voici acceptant, provoquant même et soutenant, sans embarras, sans lassitude, une dispute théologique faite pour déconcerter, en toute saison, un profane comme lui.

C'est à ce moment que se place son fameux colloque public avec un des membres de la confrérie des frères de Bohème et de Moravie. Jean Roklta.

Les protestants jouissaient alors, en Moscovie, d'une situation relativement privilégiée. On voyait surtout en eux des alliés contre le latinisme détesté. Luthériens et calvinistes avaient obtenu la permission de bâtir des temples dans la capitale et Ivan faisait le meilleur accueil aux représentants allemands ou anglais de la Réforme, qui visitaient sa cour ou venaient y prendre service. Il se plaisait même à écouter le chapelain de Magnus, Christian Bockhorn, et se laissait aller à parler avec éloge de son enseignement. Si, disait-il, en attaquant la papauté, Luther n'avait pas aussi porté atteinte à 1 ancienne hiérarchie ecclésiastique et souillé son interprétation de 1 Ecriture par un abandon honteux de la règle et de Ihabit monastiques, sa doctrine eût été fort acceptable. Absorbés par le souci de leur carrière ou de leur négoce, Bockhorn et ses coreligionnaires ne poussaient pas d ailleurs bien loin les avantages ainsi acquis. L apostolat de Missenheim parait n avoir été qu un fait isolé, et un des émules du missionnaire danois, Gaspard Eberfeld, auquel on a attribué des tentatives pour convertir le tsar, semble ne faire qu un seul et même personnage avec un certain Gaspard de Wittemberg converti au contraire lui-même, s il faut en croire Oderborn, à la foi orthodoxe, et se faisant le détracteur déterminé de son ancienne religion. Dans les provinces voisines de la Suède et de la Livonie un certain courant de propagande protestante se faisait sentir, et restait toléré pour des raisons politiques. Ailleurs, la tolérance n était qu'une expression de lindifférence dédaigneuse dans laquelle se maintenaient les esprits.

A titre très exceptionnel aussi, accompagnant à Moscou une ambassade du roi de Pologne, Rokita voulut marcher sur les brisées de Missenheim. Tchèque d origine, il passait pour un des membres les plus actifs de la communauté des frères de Bohême établis dans les États de Sigismond, et sa correspondance semble indiquer qu'il avait une mission à laquelle lui et les siens attachaient d'assez ambitieuses espérances. Arrivant en février 1570, à Ihcure tragique où Ivan était

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occupé comme nous savons, l'ambassade dut attendre jusqu'au 4 mai le retour du tsar. Le 7 mai, les envoyés eurent leur audience, et trois jours après Rokita était déjà invité à parler en public, Ivan se chargeant lui-même de lui donner la réplique.

Le colloque eut lieu au Kreml en présence d une assistance nombreuse, ecclésiastique et laïque, et il parut alors qu'à s entretenir si complaisamment avec Bockhorn et d autres représentants de la Réforme le souverain navait fait que se donner des armes contre eux. Prenant le premier la parole, et s'attaquant vigoureusement aussi bien aux principes fondamentaux qu'aux applications de la nouvelle doctrine, il fit preuve d une connaissance très grande du sujet, non sans v mêler, à son ordinaire, quelque emportement, voire des gros mots. " A en juger par leurs actes, les adeptes de la foi évangélique nétaient que des cochons. " On pouvait croire, d'après ce préambule, que la discussion prendrait mauvaise tournure. Il n'en fut rien. Ayant promis de ne pas interrompre son contradicteur. Ivan tint parole ; mais, se servant de la langue slavonne, Rokita eut beau mettre dans sa réponse une mesure parfaite et une suprême habileté, s en prendre délibérément aux défaillances seules de 1 Église romaine ; le tsar 1 écouta patiemment, loua sop éloquence, exprima le désir d avoir son discours par écrit et annonça qu il répliquerait de même; quelques semaines plus tard, donnant congé à l'étranger, il lui fit remettre cette réplique dans une riche reliure, et ce fut tout.

En lisant le morceau, dont le texte original a été découvert et publié récemment, Rokita put se convaincre qu il avait perdu son temps. Au point de vue littéraire, la réplique n'est n'ailleurs pas à 1 honneur du souverain. Très platement, dans le goût de 1 époque, Ivan v joue sur le nom de Luther, qu'il appelle lioutyï i^cruel, en russe), comme, en Allemagne, Muntzer 1 appelait Luegner fmenteur) et il ne se retient pas d apphquer à Rokita lui-même et à ses coreligionnaires d autres épithètes injurieuses. L œuvre ne se distingue ni par

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îa clarté des idées, ni par la solidité du raisonnement, ni par la logfique. En revanche, par l'abondance de connaissances, la sûreté de mémoire, la vivacité d esprit, la puissance de dialectique qui y paraissent déployées, elle montre le souverain en pleine possession des moyens que nous lui connaissons. Le tour, on ne peut toujours pas dire le style, est le même que dans la polémique engagée avec Kourbski : i. Tu invoques les prophètes? Eh bien, nous allons te répondre avec leurs paroles... Tu parles de Moïse"? Eh bien, nous allons te confronter avec Moïse... " Œuvre d'un autodidacte et d un homme nerveux, sans éducation systématique comme sans la moindre notion d'art, mais non sans intelligence ni sans réflexion.

L histoire obscure de \ Opritchnina contient un autre épisode, moins conciliable, en apparence, avec cette certitude de santé morale qui se dégage des faits que je viens d évoquer. C'est le point le plus énigmatique du drame, et nous devons nous y arrêter. En 1574 ou en 1575 — la date demeure incertaine — Ivan demeurant en vie, la Russie eut un nouveau tsar.

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