‹ Ivan le TerribleChapitre 150 sur 228 · LE TSAR SIMEON · texte numérisé non relu

LE TSAR SIMEON

cation générale des domaines ecclésiastiques, à laquelle le tsar Siméon aurait procédé ; sur quoi, reprenant le pouvoir, Ivan se serait hâté de restituer leurs biens aux églises et aux monastères — en en retenant une part et en se faisant livrer une forte somme d'arg^ent pour cette faveur. Mais, d'après le même auteur, le tsar aurait voulu encore combattre la mauvaise opinion qu'on se faisait de son gouvernement — en lui en substituant un pire !

Ce sont des conjectures fantaisistes et en partie contredites par les faits. En fait, Siméon n a gouverné la Russie ni bien ni mal/jl n'a jamais gouverné ."Il a probablement remplacé - Mstislavski et Biélski à la tête de la Ziémchtchùia, et peut-être, en l'affublant du titre dont il faisait mine de se dépouiller, Ivan a voulu rendre ce choix plus acceptable. !Mais il est possible encore de lui prêter d autres arriére-pensées : 1 idée, par exemple, de donner un semblant de réalité à cet exil que les « boïars égoïstes » étaient censés lui infliger et de mieux justifier ainsi sa colère et sa vindicte. Et puis, rappelez-vous Pierre le Grand habitant sa petite maison de bois et abandonnant à Menchikov, installé dans un palais voisin, les soucis et les frais de la représentation; ou encore, au lendemain de Poltava, présentant son rapport « de colonel » à Romodanovski assis sur un trône et déguisé en « César " . On a généralement admis que le grand homme s'est proposé d'offrir par là à ses sujets un exemple transcendant de l'obéissance due à la loi universelle du service imposé à tous. Or, cette loi, nest-ce pas Ivan qui l'a établie, le premier? Et cette façon de dédoubler en quelque sorte la personne du souverain, en la soumettant à la discipline commune, n'est pas aussi sans exemple même en pavs d Occident. Voyez Louis XV à la veille de Fontenoy. Assurément, entre le jeune roi se mettant sous les ordres de son général et linvraisemblable mascarade où Ivan s'est plu à figurer avec son prince tatar la similitude n'est pas entière et, en tout autre pavs, poussée à ce point l'expérience, de quelque inspiration secrète qu'elle procédât, eut été trop hasardeuse ; mais ce fut, semble-t-il, la des-

tinée du prédécesseur de Pierre le Grand de prendre en quelque sorte la mesure du pouvoir absolu et d'en faire l'essai sur un peuple dressé, par des siècles de tyrannie étrang^ère ou domestique, à la patience sans limite et à la résignation infinie.

Il se peut enfin, comme quelques-uns l'ont supposé, que la comédie se rattachât aux négociations simultanément engagées par Ivan avec l'Angleterre. Ainsi que j'aurai à le montrer plus loin, en y cherchant l'alliance d'Elisabeth, le Terrible était disposé à passer les mers pour se l'assurer. Par moments il semble aussi avoir songé à demander à la reine un asile provisoire. Pour un gouvernement intérimaire, qui eût été alors nécessaire, la personnalité de Siméon pouvait offrir des garanties appréciables. Ivan ne risquait pas, en revenant, de trouver la place prise pour de bon. Le tsar n était rien, ne tenait à rien ni à personne et personne n'y tenait. En 1576, déçu du côté d'Elisabeth et rassuré par l'arrivée des envoyés de Maximilien, Ivan aura jugé que la comédie avait assez duré.

Sur le trône, Siméon n'a été qu'une poupée. Chef d'administration, il n'a pas eu le temps de donner la mesure de ses capacités, et les documents où il figure ne se rapportent d'ailleurs qu'à des détails d'ordre secondaire. Après âûii éloignement, les choses paraissent avoir repris leur ancien cours; pourtant, pendant les huit dernières années du règne qui ont suivi cet épisode, les exécutions sanglantes ne se sont renouvelées qu'à des intervalles de plus en plus espacés. \^ Opritclmina a-t-elle survécu à la comédie? Nous n'en savons rien. La Terreur avait dit son dernier mot.J

Mais sur Y Oprùchnina elle-même le dernier mot n'a pas encore été dit par l'histoire, et il me reste à passer en revue les témoignages et les appréciations dont ce chapitre trouble et troublant d'un passé obscur a été l'objet.

LE JUGEMEîiT DE L'HISTOIRE 355

LE PROCÈS HISTORIQUE DE l' » OPRITCHNINA »

Tout en adoptant d un manière générale le point de vue de Karamzine, Soloviov s'est cependant préoccupé déjà de démêler un sens politique dans un ensemble d'événements où [autre historien n'avait aperçu qu'une suite d'horreurs et d'insanités. Dans les dernières pages au moins du sixième volume de son Histoire de Russie le chef des opriichniki apparaît sous les traits d un réformateur. Kaveline (Œuvres, I, Aperçu sur la condition juridique de lancienne Russie) a eu le même souci. Mais Pogodine (Fragments historiques et critiques, Moscou, 1846), Georges Samarine (OEuvjfes, V, 203), et C. Akssakov lui-même (OEuvres, I), quoique avec plus de réserve, ont, depuis, repris la leçon de Karamzine, en ç^pfésentant lOpj-itchnina comme l'œuvre d'un despote capricieux, la fantaisie néronienne d'un artiste du crime. A une-'époque plus récente encore, en suivant Soloviov dans son deuxième volume de VHistoire de Russie, Bestoujev-Rioumine s'est attiré les critiques acerbes de Kostomarov (Messager de l'Europe, 1871, n» 10) et d'ilovaïski (Archive russe, ISS9, p. 363), deux karamziniens déterminés. Jusque dans l'aventure de Kourbski le second n'a vu qu'une conséquence des excès sanguinaires du Terrible, non une cause, et encore moins une excuse.

En divers temps, trop absolus dans leur sévérité, ces verdicts ont déterminé un mouvement de réaction, et. excessive comme la plupart des réactions, celle-ci a engagé les écrivains qui en ont subi l'influence dans des tentatives non moins absolues d'apologie, auxquelles il est difficile de souscrire. Dans une étude publiée par la Revue du Ministère de l'Instruction publique (1886) Biélov s'est inspiré d'une thèse que les théoriciens allemands du droit politique ont mise depuis quelque temps en honneur. Il a déclaré les tueries de

Psovgforod objectivement justifiées par une effervescence certaine des esprits et le martyre de Philippe légitimé par l'ingérence de ce prélat dans le domaine de la politique. On va loin dans cette voie, et l'un des biographes de Kourbski, M. Gorski 'Kazan, 1858) , v est allé jusque défendre la condamnation prononcée contre Silvestre et Adachev sans que les accusés eussent été entendus. « Évidemment ils n'auraient pas avoué leurs fautes! » Au sujet de ce prince Pronski, dont j'ai mentionné le supplice, Kourbski a rapporté qu il a été noyé, et Taube et Kruse ont affirmé qu'il a été mis en pièces. Conclusion de M. Gorski : le prince est mort dans son lit. Quant à l'archevêque de Novgorod, Léonide, on peut convenir qu'il a été livré aux chiens après avoir été cousu dans une peau d'ours ; mais, comme il était coupable, Ivan a agi « conformément à l'équitable justice »> ! Ces inversions de jugement et ces défaillances de la conscience sont affligeantes. Apologistes et détracteurs du Terrible nous les eussent épargnées sans doute en faisant de cette grande cause une étude réellement objective, en en soumettant les éléments à une analyse plus précise et en tenant enfin mieux compte des conditions historiques dans lesquelles s'est placé le phénomène en controverse.

Ils eussent observé d'abord que, parmi les contemporains d'Ivan, les étrangers eux-mêmes ont été loin de se le représenter indistinctement comme un monstre de cruauté ou même comme un prince simplement cruel. Je ne parle pas des témoins à décharge que M. Forsten (la Question de la Baltique, I, 467) a été chercher à Lubeck, témoins de complaisance s'il en fut, vantant l'humanité du Terrible comme ils^ se portaient garants de ses bonnes intentions pour la réunion des deux Églises ! C'était affaire de réclame commerciale,et l'envoyé de Venise en 1775, Lippomano, érigeant lui aussi Ivan en justicier équitable (Hist. Russice Monumenta, 1, 271), obéissait sans doute à des suggestions analogues. Mais les électeurs polonais de 1572 et de 1575, si disposés à accueillir la candidature du tsar, sont des cautions d'une autre valeur!

TEMOIO'AGES SUSPECTS 357

Les chroniqueurs et les historiens étrangers de 1 époque ont tracé généralement de Y Oprùc/mma et de son auteur une image terrifiante et répugnante. Mais devons-nous accorder une créance entière au récit de Taube et de Kruse. qui, en racontant les massacres de Novgorod, auxquels ils prétendent avoir assisté, placent la ville sur les bords du Volga? Le chroniqueur livonien Henning parle d un enfant pris par les opriicfiniki dans un berceau et apporté à Ivan, qui 1 embrasse d abord et le caresse, puis Fégorge d un coup de poignard et jette le cadavre par une fenêtre. G est hideux; mais Henning tient l'anecdote de Magnus ou du palatin de Yilna, Radzi^vill : ie piètres autorités dans l'espèce! Oderborn fJoannis Basilidis vita, Yitebsk, 1585, reproduit chez Sartchevski, II, 228) a mis au compte du Terrible des exemples de cruauté plus atroce encore, s il se peut, et assaisonnée de sadisme : femmes arrachées à leurs foyers pour servir aux plaisirs du souverain et de ses compagnons, puis égorgées et leurs cadavres ramenés à la maison conjugale, où, des semaines durant, on les fait pendre dans la salle à manger, au-dessus de la table, en obligeant les époux à y prendre leurs repas ;^ d autres, vierges ou matrones, violées au hasard d une rencontre dans la ville ou dans la campagne, dépouillées ensuite de leurs vêtements par un froid rigoureux et exposées dans la neige aux regards et aux insultes des passants ! Oderborn est un pasteur protestant qui a rédigé et fait imprimer son ouvrage en territoire polonais, à une époque où la religion réformée avait perdu en pays moscovite ses anciens privilèges et à un moment où, faisant flèche de tout bois et ne dédaignant pas le concours d une presse documentée et stylée en conséquence, la Pologne préparait la conquête de Moscou- Quelques années plus tôt, Toeuvre non moins tendancieuse de Gua/ornino avait figuré déjà dans le matériel de guerre de Bathory.

Pour le livre d Oderborn, nous possédons d'ailleurs un critérium dont 1 application peut être étendue à tous les écrits similaires. L historien poméranien a consacré une de ses pages

les plus truculentes à la description du sac, acconipag^né de carnage, qui, en 1578 ou en 1580, a mis fin à la prospérité du faubourg allemand de Moscou. Jeunes filles violées, puis mises à mort sous les yeux du tsar, qui participe au massacre en frappant les victimes avec son épieu et en les précipitant dans le fleuve; les deux fils du souverain rendus témoins de l'odieux spectacle et tellement écœurés que le plus jeune brave le courroux du tsar en prenant la fuite : rien n y manque. Quelques riclies marchands offrent une rançon pour leur progéniture. Sur le refus d'Ivan, ils invectivent le tsar, et alors, fou de colère, Ivan fait subir aux malheureuses Allemandes d épouvantables tortures. On les fouette jusqu'au sang; on leur arrache les ongles ; comme elles continuent de prier au milieu des tourments en invoquant le nom de Jésus, on leur arrache la langue ; on les tue enfin en les transperçant avec des fers de lance chauffés à blanc et on brûle leurs cadavres. D'autres récits de cet épisode nous ont été conservés. Celui de Horsey peut à la rigueur être rapporté à une autre scène du même genre, l'auteur ne se trouvant pas en Russie 'en 1578, date indiquée par Oderborn. Il est peu probable cependant que le faubourg ait été détruit deux fois de suite, et, comme l'écrivain anglais, l'écrivain français, Margeret, place l'incident en 1580. Or, la version de l'un et de l'autre est loin d'égaler, en détails terrifiants et odieux, celle d'Oderborn. Margeret fait mention seulement de la destruction de deux temples protestants et du pillage des maisons allemandes, tandis que les habitants, « sans respect d'âge ni de sexe » et sans égard pour la saison d'hiver, étaient " mis à nu comme les enfants sortant du ventre de leurs mères » . Horsey parle de femmes et de jeunes filles violées sur place ou enlevées par les opriichnihi, quelques-unes venant, après qu'on les eut dépouillées de leurs vêtements, se réfugier dans la maison d'un de ses compatriotes. Margeret ne songe d'ailleurs pas à plaindre les victimes : « Ils ne pouvaient de ceci jeter la coulpe sur autre que sur eux-mêmes, car, sans se souvenir du mal passé, leur comportement fut si superbe, leurs façons de

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