CONTRADICTIONS
faire si hautaines et leurs habits si somptueux que l'on les eût tous jugés être princes ou princesses. ') Les habitants du faubourgs tiraient leur richesse de la vente des boissons fortes, et, prélevant sur ce commerce des bénéfices excessifs, ils abusaient de leur monopole.
Mais le témoin le plus autorisé nous reste à citer à la barre. Dans un opuscule latin intitulé Psalmorum Davidis Parodia heroica^ Tauteur, un Lubeckois du nom de Boch ou Bochius, a inséré des notes se rapportant à un séjour fait par lui à Moscou en 1578. Il est possible que sa présence y ait été liée avec les nég^ociations entamées à ce moment entre Rome et Moscou. En tout cas, il était là quand se sont passés les événements racontés par Oderborn ; il y a participé et il ne saurait être suspect de partialité pour Ivan, car il y fut victime lui aussi. Il avait reçu l'hospitalité d un de ses compatriotes habitant une maison voisine du faubourg. Un jour, a l'heure du repas, le quartier se trouva envahi par une troupe de guerriers vêtus de noir. Le tsar accompagné de ses fils et de plusieurs personnages de distinction était à leur tête. En un instant les maisons furent mises au pillage et les habitants dépouillés de leurs vêtements et chassés au dehors. Hommes, femmes et enfants, nus comme la main, couraient dans le grand froid à la recherche d un abri. Poursuivis, ils étaient frappés sans pitié, car, dit 1 auteur du récit, bien que la consigne fût seulement de piller et non de frapper, lui-même reçut plusieurs coups de poing dans la figure et force coups de fouet sur tout le corps, au point de devenir méconnaissable. Dépouillé également de ses vêtements, il fut retiré d un refuge qu il avait trouvé; on le fouetta à plusieurs reprises pendant la nuit et on le tourmenta de toutes façons, jusqu'au moment où, le jour étant venu, lintervention d'un gentilhomme livonien 1 arracha à ses bourreaux et lui fit avoir les secours d un chirurgien.
La scène est assez révoltante, mais on voit la différence. Ni viols ni massacres : une opération de pohce un peu rude, dans le style du temps. Boch veut que le Métropolite 1 ait
provoquée en faisant observer que les étrangers débau chaient les soldats du tsar dans leurs cabarets. Évidemment, Oderborn et Horsey ont brodé sur une trame qui se serait passée de cette surcharge, et, à les prendre ainsi en flagrant délit d'invention calomniatrice, on est fixé sur la véracité des autres témoignages de même origine.
Sommaire et violente, excessive et extravagante, la justice du Terrible ne se laisse pas justifier. Le Sinodik du monastère de Saint-Cyrille indique à lui seul trois mille quatre cent soixante-dix victimes du tsar, et, ajoutées à un grand nombre de noms, les mentions : « Avec sa femme ; — avec sa femme et ses enfants; — avec ses filles ; — avec ses fils ;' , donnent le frisson. On y rencontre des indications ainsi libellées : " Kazarine Doubrovski et ses deux fils, plus dix hommes qui étaient venus à son secours ; — vingt hommes du village de Kolomenskoïé ; — quatre-vingts de Matviéïché... " Et sous la rubrique de ^Novgorod : >' Souviens-toi, Seigneur, des âmes de tes serviteurs, au nombre de mille cinq cent cinq personnes, habitants de cette ville. "
Louis XI priait ainsi pour son frère, le duc de Berrv.
Ailleurs, pour le dénombrement à faire, Ivan s en rapporte à Dieu lui-même, et il lui recommande ^ les trépassés, hommes, femmes et enfants dont le nom lui est connu " . Dans le nécrologe du monastère de Sviajsksont mentionnées : la princesse-nonne Eudoxie, la nonne Marie, la nonne Alexandra, toutes trois noyées dans la Gheksna, un affluent du lac Blanc (Bielooziéro) . La princesse Eudoxie était une tante à la mode de Bretagne d'Ivan ; Alexandra, une de ses fiancées ; Marie, une sœur de Vladimir. Le Terrible ne ménageait pas ses proches, et si quelque fantaisie ou quelque calcul lui faisait épargner un individu, il frappait à coté. « Qu ai-je besoin d exercer ma vengeance sur un moine ? " écrivait-il à lihoumène du monastère de Saint-Cyrille à propos de Chérémétiév, « n'ai-je pas ses parents sous la main ? »
h'Opritchnina a été tout cela, ou du moins tout cela en a fait partie ; mais, au rapport d un agent du roi de Pologne
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(SCHLICIITING, V. Scrijnores rer. poL, I, 145-147), sans les ^ moyens de terreur ainsi employés, Ivan n'aurait pu se maintenir sur le trône. Quand il frappa Ivan Petrovitch Chouïski — d'un coup de poignard porté manu propi-ia, affirme Schlichting — le tsar était en possession d'un document par lequel ce boïar, en compagnie de beaucoup d'autres, s'engageait à le livrer au roi de Pologne dès que celui-ci aurait pénétré sur le territoire moscovite! On a nié qu'il y ait eu lutte entre le tsar et les défenseurs de l'ancien régime. Préparer de tels attentats, c'est cependant lutter, ouïes mots n'ont pas de sens. Elle a été poussée de part et d autre à 1 extrême, cette lutte obstinée et farouche, à 1 oubli de tout sentiment de devoir ou d honneur d'un côté, à 1 oubli de toute pitié, de 1 autre.
L'ardeur et la violence du combat n'excluaient pas d ailleurs cette résignation devant le fait accompli et cette soumission à la force supérieure qui constituent un trait immuable du caractère national. C'est ce qui a trompé beaucoup d'observateurs. Envoyé en 1576 par Ivan auprès de 1 empereur Maximilien et arrêté en route par une grave maladie, le prince Sougorski se lamentait : « Si j étais seulement capable de me lever ! Ma vie n'est rien pourvu que le tsar se porte bien... »
— Gomment pouvez-vous témoigner tant de zèle pour un aussi grand tyran? lui demanda le duc de Gourlande.
Et Sougorski de répondre :
— Nous autres, Russes, sommes dévoués à nos souverains, qu'ils soient bons ou méchants.
Il ajoutait, en guise de commentaire, qu'un boïar, empalé par ordre du tsar, quelque temps auparavant, pour une faute assez légère, avait enduré pendant vingt-quatre heures cet effroyable supplice sans cesser de s'entretenir avec sa femme et ses enfants et de répéter : « Grand Dieu, protégez le tsar. » Karamzine (IX, chap. iv) a rapporté le fait.
Visé au cœur par ses adversaires, frappé par derrière, Ivan ne s'est pas contenté toujours de rendre coup pour coup. Jusque dans la poésie populaire, si indulgente pour lui, le
sentiment se traduit parfois qu' « après avoir puni pour l'injustice et récompensé pour la justice » , le tsar, devenant plus cruel, n'a plus proportionné les grâces et les châtiments aux mérites et aux fautes. (V. Kiriéièvski, Recueil des chants, Moscou, 1860-1862, VP livraison, p. 2015). Mais, avec ses airs de spectre dressé auprès d'un monceau de cadavres sur un fond rouge d'aurore boréale, ni dans son pays, ni dans son siècle, Ivan n'est un phénomène isolé. Dans son pays, même en renouvelant les procédés de ]^inive et de Babylone, proscripteur brutal de populations entières transportées de Novgorod à Moscou ou de Pskov à Riazan, il ne fait que continuer une tradition. Vassili en avait déjà usé ainsi avec des centaines de familles enlevées de ces mêmes provinces, envovées à l'intérieur du pays et remplacées par d autres qu il faisait venir du bassin du Volga. Trente ans avant \ Opritchni'na, Maxime le Grec parle déjà de crimes imaginaires imputés à des innocents et punis en conséquence. Veulent-ils trouver un coupable? les agents du tsar introduisent un cadavre ou un objet volé dans la maison désignée, et la justice du souverain suit son cours.
Dans son siècle, Ivan a eu des modèles ou des imitateurs en . vingt pays européens et l'opinion de son temps pour complice. Voyez l'Italie ; lisez le chapelain Burchard écrivant froidement ses notes protocolaires entre Alexandre VI et les Borgia, ou les dépêches ironiquement indulgentes de l'ambassadeur vénitien Giustiniani, ou les mémoires cyniques d un Gellini. Transportez-vous à Ferrare. la cour la plus policée de la péninsule : vous aurez chance d y surprendre le cardinal Hippolyte d'Esté, rival en amour de son frère Giulio et lui faisant arracher les yeux en sa présence. Parcourez les procès-verbaux des giustizie du temps; les horreurs de la Place Rouge vous y paraîtront égalées, sinon dépassées : hommes pendus et brûlés en même temps, moignons sanglants écrasés entre deux poulies... Tout cela se fait au grand jour et personne ne s'étonne, ne s'épouvante, ne s'indigne de rien. Allez à l'autre bout du continent, en Suède : Erik XIV,