L'EUROPE DU SEIZIEME SIECLE
un grand roi avant la folie, vous y attend, avec son Maliouta- Skouratov à lui, le favori Persson, tous deux sortant du fameux bain de sang de 1520 : quatre-vingt-quatorze évêques, sénateurs, patriciens, exécutés le même jour à Stockholm ! Et voici Jean III. Persson en a trop fait; c'est pourquoi, sur l'ordre du nouveau roi, on le pend d'abord, de façon à ne pas l'étrangler complètement ; on lui casse ensuite les bras et les jambes, et, comme il respire encore, on lui larde la poitrine avec un couteau. Vous ne sauriez négliger les Pays-Bas. Le sac de Liège que j'ai rappelé est antérieur d'un siècle, soit ; mais Ivan n'était-il pas en train de prendre des leçons de civilisation européenne? Il a bien pu, même à cette distance, s'inspirer du sire de Hagenbach, ce gouverneur d Alsace à la mode de Charles le Téméraire, dont vous connaissez les exploits. Peut-être lui aura-t-on raconté la fameuse fête, où les invités du sexe maculin devaient, par ordre du gouverneur, reconnaître leurs femmes mises dans un état de complète nudité, moins la JSgure cachée par un voile. Ceux qui se trompaient étaient précipités du haut de l'escalier. Mais j aurais pu aussi bien évoquer la capitulation de Mons, violée en 1572 par le lieutenant d'Albe, Noircarmes, et suivie de onze mois d'excès sanguinaires, ou les vingt mille citoyens de Harlem passés, l'année suivante, au fil de lêpée par le duc en personne, tandis que, dans une lettre officielle, Philippe II offrait une prime aux assassins de Guillaume d Orange! Puisque nous sommes en territoire espagnol, vous n'oubliez pas rinquisition et les quarante protestants brûlés le 12 mars 1559 à Yalladolid ! Et si, quittant la cendre chaude des autodafés, vous passez en France, votre pied y glissera dans le sang de la Saint-Barihélemy. En franchissant la mer, vous rencontrerez Henri VIII, les cachots de Gharterhouse et de Sion, les gibets de Tyburn et de Newgate; la tête de lêvêque de Rochester, Fisher, pourrissant au pilori du pont de Londres, et le galant spectacle du roi en costume de soie blanche conduisant à l'autel Jane Seymour, au lendemain du jour où il a fait décapiter Anne Boleyn !
Dans le milieu historique, où il évolue ainsi, le spectre prend corps, et, tout compte fait des distances et des différences de culture, il ne parait pas bien loin, âme et chair, du monde chrétien, civilisé, européen, de l'époque.
J'ai parlé de complicité morale : si celle de 1 Europe est prouvée, celle de la Russie elle-même n'est pas moins certaine. Kourbski, qui a donné le ton aux détracteurs du tsar. était partie à ce procès; représentant aussi d'une minorité réfractaire. La masse a exprimé ses impressions par l'organe de la poésie populaire, et vous en connaissez déjà le sens. Le peuple n'a pas seulement subi Ivan; il l'a admiré, applaudi et aimé. Dans la foule de ses compagnons il n'a guère retenu que deux noms et deux visages : figure de parvenu et figure de bourreau, î^ikita Romanovitch Zakharine et Maliouta Skouratov. L'histoire sait peu de chose du premier. Frère de la tsarine Anastasie, comme certain témoin de la Terreur française du dix-huitième siècle, il a su vivre. La légende en a fait un héros. Elle l'a montré refusant les faveurs du tsar et se contentant de solliciter, pour les terres déjà possédées, des lois nouvelles plus douces au peuple. Mais elle a mis ses préférences dans Maliouta-Skouratov, le pourfendeur idéalisé des boïars et des princes.
Cet instinct démocratique, puissamment accusé à travers toutes les incarnations du verbe populaire, nous donne le secret de VOpriichnina^ de sa conception, comme des facilités que le Terrible a trouvées pour l'imposer aux uns et la faire agréer au plus grand nombre. Dans les scènes où lépopée populaire met en présence des boïars et des paysans, les premiers jouent toujours un vilain rôle. Ce sont des coquins ou des sots. S'agit-il d'une énigme que le souverain doit deviner et dont dépendent ses destinées? c'est un paysan qui lui en indique le mot, alors que tous les grands seigneurs appelés en conseil ont failli à le trouver. Une légende fait d'ailleurs descendre le tsar d'une famille humble, en même temps qu'elle attribue à son pouvoir une origine également populaire. Un tsar étant mort, le peuple va à la rivière por-