LE JUGEMENT DU PEUPLE
tant des flambeaux qui doivent être plongées dans l'eau, puis rallumés. La couronne sera à qui le premier rallumera le sien, (i Allons à la rivière, dit un barine à Ivan. Si je devienstsar, je te donnerai la liberté. — Allons-y, répond Ivan; si je deviens tsar, je te ferai couper le tète. » Il gagne la couronne et tient parole.
C'est toute la philosophie du peuple. Des guerres soutenues par le Terrible il semble n'avoir gardé aucun souvenir, et des réformes administratives, accomplies en même temps, il n'a retenu que le côté nivelateur :
Tous les maîtres et princes Je les écorcherai vivants...
Ainsi chante le tsar Groznyï, Ivan Vassilévitch.
Ou encore :
Je vous ferai cuire tous, Boiars et princes, dans un chaudron...
Le Groznyï est pieux et les poètes lui en savent gré ; mais
Dès qu'il aura entendu la messe, Il coupera les petites têtes Aux princes et aux boïars...
C'est l'essentiel. Il est possible d'ailleurs que d'une façon inconsciente un autre sentiment que celui de la haine et de la vengeance se soit traduit ainsi. En combattant les boïars, Ivan défendait assurément sinon les principes fondamentaux \/^ de la vie russe — pouvoir absolu, orthodoxie, nationalité — comme quelques commentateurs l'ont prétendu, du moins, de façon plus générale, l'intégrité de la patrie commune. Kourbski, nous l'avons vu, n'était ni moins orthodoxe ni moins russe que le plus fanatique de ses paysans, et l'attachement à 1 absolutisme ne saurait, au moins à cette époque,, passer pour un trait de psychologie populaire en un pays où le souvenir des anciens viétchié n'était pas encore entièrement
aboli. Mais, en nouant des relations secrètes avec la Pologne, Kourbski et ses pareils trahissaient leur souverain et leur pays. Ils conspiraient avec l'étranger, et, poursuivant Ivan pas à pas, vingt fois écrasée dans le sang et renaissant toujours, la trahison sous toutes les formes constitue le leitmotiv de tous les poèmes dont le Terrible est le héros.
Sur l'origine de cette universelle trahison, justifiant à elle seule toutes les violences du Groznyï, la légende donne cependant une indication bizarrement suggestive et où la logique populaire parait en défaut. C'est là un accident qui lui arrive souvent. Ayant pour vassaux tous les souverains de la terre, ainsi qu'il convient à un tsar de légende, Ivan leur ordonne de lui envover le tribut qu ils lui doivent. Ils répondent : « Nous t'enverrons le tribut et nous y ajouterons douze barils d'or si tu devines les trois énigmes que voici. » Nous savons déjà qu'en pareille occurrence la sagesse des conseillers ordinaires du souverain, boïars et princes, est de nulle ressource. C'est un simple charpentier qui tire le tsar d'embarras et qui, en retour, reçoit la promesse d'un des barils d'or. Mais le souverain s'avise d'y mêler du sable, et le moujik, qui devine la supercherie comme il avait deviné 1 énigme, de dire au souverain : « Tu seras puni par où tu as péché ; tu as introduit la trahison dans ce pays et plus que tout autre tu auras à en souffrir. » (Rybnikov, Recueil de chants populaires , II, 232- 236.)
Le peuple est un enfant terrible. Un témoignage cependant me reste ù citer encore, et qui a son poids. Spectateur des sanglantes exécutions ordonnées par Ivan, le voyageur anglais Chancellor y a trouvé seulement matière à cette réflexion, où, à un point de vue purement pratique il est vrai, s'est exprimée l'opinion des hommes éclairés et policés de l'époque : « Plût au ciel qu'à nos rebelles obstinés on put enseigner de la même façon ce qu'ils doivent à leur prince. » (CoUect. Halduyt, I, 240.)
De propos délibéré j'ai laissé de côté jusqu'à présent les relations du Terrible avec l'Angleterre. Leur intelligence n'est