IVAN ET ELISABETH
Inespérées sans doute et assurément excessives au point de vue moscovite, ces concessions se rattachaient vraisemblablement à des ouvertures dun ordre différent dont Jenkinson devenait en même temps l'objet et qui faisaient entrer les relations ang^lo-moscovites dans une nouvelle phase.
LES PROJETS d'alliance
Ivan ne pouvait pas manquer d être fortement frappé par tout ce que ses hôtes anglais lui faisaient voir ou deviner, depuis quelques années, du g^énie et de la grandeur de leur peuple. La lutte dans laquelle le souverain se trouvait enga/cré au dedans et au dehors lui donnait, d autre part, une sensation douloureuse d isolement. Dans son esprit ardent, volontaire et obstiné, il était naturel que cette double impression se convertit en une idée fixe, qui ne devait plus le quitter jusqu au tombeau. Contre ses ennemis extérieurs, leurs armées, leurs flottes et leurs trésors, obtenir l'alliance d'une puissance dont la marine, le commerce et le crédit commençaient à dominer le monde; contre ses ennemis intérieurs s'assurer un appui et au besoin un refuge de toute sûreté, quel rêve! Son imagination y aidant, sans doute Ivan se voyait-il parfois obligé réellement à prendre le chemin de l'exil; puis, grâce à cette formidable alliée, rendu maître de •' choisir l'heure d'un victorieux retour. Peut-être, bien que ce point demeure obscur, mêlait-il même à cette combinaison J>. des projets plus romanesques. C'était la destinée d Elisabeth .. de devenir incessamment l'objet de recherches plus ou moins '^ flatteuses où la galanterie s associait à la politique. En dépit de sa jeunesse déjà flétrie, de ses infirmités qu il exagérait mais qui étaient réelles, de sa sauvagerie et de ses quatre ou cinq femmes mortes ou vivantes, il n'est pas impossible qu Ivan ait songé à se mettre sur les rangs. D'autre
part, Elisabeth fut de bonne heure, on le sait, maîtresse dans Fart d'esquiver les ouvertures matrimoniales sans froisser ni décourager les poursuivants, et, bon diplomate, Jenkinson a bien pu s'inspirer à cet ég^ard des idées et des habitudes quil connaissait à sa maîtresse. Le certain est qu en 1567, revenant en Ang^leterre, il fut charg^é d un message secret dont nous ignorons le contenu, mais dont lobjet devait être particulièrement embarrassant, car la réponse se fit attendre longtemps.
Elle tarda même tellement à venir que le commerce anglais en Moscovie eut à s en ressentir. Coup sur coup, l'ouverture aux étrangers du port de Narva et la création, à Anvers et en Angleterre même, de plusieurs sociétés rivales menacèrent le monopole de la grande Compagnie dont Jenkinson avait si bien assuré les intérêts. En 1568, Elisabeth reconnut la nécessité de réparer le mal, et, Jenkinson se trouvant indisponible pour le moment, elle se décida à lui substituer un ambassadeur de marque, le chef de ses postes, Thomas Randolph. Par les instructions qu elle lui donna, les propositions secrètes du Terrible nous sont révélées, au moins en partie. Chargé officiellement de <i rétablir Tordre dans le commerce aiiglais •) , Randolph devait éluder ces propositions autant que possible, tout en assurant le tsar qu'en cas de malheur rhospitdlité de la reine ne lui serait pas refusée. Ivan songeait donc réellement à passer en Angleterre. Mais, le pire était qu'il ne voulait v être éventuellement hébergé qu à titre de réciprocité. Son orgueil lui interdisant de recevoir plus qu'il ne pouvait offrir, il exigeait que la reine, ayant, elle aussi, des rebelles à combattre et des risques à courir, acceptât officiellemeilt le Kreml, comme lieu de refuge mis officiellement à sa disposition. On imagine si la fille de Henri VIII pouvait s'accommoder d'un pareil marché.
Randolph arriva à Moscou en octobre et y tomba en mau vaise saison : c'était, on s'en souvient, l'époque où le métropolite Philippe se trouvait aux prises avec Ivan. Le Terrible était de méchante humeur; on peut croire qu'ayant usé de